Frédéric d*fioudetôt
est sans espérance. Charles soutenait la thèse opposée, avec une extrême supériorité à mon avis^ sans exaltation, sans aucune jeunesse d'opinion, avec fermeté et calme; il embarrassait quelquefois M. Mole, qui ne pouvait lui dire : c Vous raisonnez en jeune homme, ^ tant il y avait de logique et d'ordre dans ses raisonnements.
Celle conversation a été vraiment remarquable; elle a réveillé mon esprit, qui s'engourdit ici dans la niiHitd où nous nous tenons tous. Vers onze heures, les belles dames sonl revenues, et chacun est renlré daos son insignifmnce.
Lundi 12 juillet.
EnfiDj mon ami, voilà le tiers de notre besogne fait ! Le spcolacle d'hier a élé fort bon et notre enfant a joue h merveille. On croyait assez généralement qu'il échouerait dans ce rôle de Shakspeare, mais it a surpris tout le monde; il a rappelé Talma plusieurs fois; il a été applaudi d'enthousiasme; madame de Catellan fondait en larmes; il avait un beau costume, une figure noble et pleine de mouvement; enfin, j'étais fière et contente,
et M. de Barante disait en riant : ^ Savez-vous pourquoi il joue si bien? C'est qu'il est doctrinaire, et qu'il comprend. » L'auditoire était nombreux, mais on s'apercevait pourtant du changement de position de nos hôtes, et on se rappelait toutes les voitures ministérielles qui, Tannée dernière, remplissaient la cour.
M. Germain m'a chargée de bien des amitiés. Il se moque de tout, selon sa coutume, et dit en parlant de M. Mole : c C'est dommage I Pour un mort, il raisonne encore assez bien. » Lui et Prosper s'efforcent de prouver à ce pauvre mort que, si un parti voulait l'entrainer tout à fait, et le ramener au ministère, il n'aurait d'autre détermination à prendre que celle du refus le plus obstiné. Il en convient, mais je ne voudrais pas jurer qu'il agît d'après cette conviction. Il cause assez volontiers avec moi; il m'étale des opinions raisonnables et solides, mais un découragement tel des hommes et des choses, qu'après l'avoir écouté, il faudrait prendre une corde et se pendre. Quoique ma raison me démontre assez les causes de son découragement, je sens que je ne voudrais pas être en relations journalières avec un tel esprit; car il m'agite et m'inquiète malgré moi.
Nous allons commencer le mouvement de nos Femmes savantes^ et je ne t*écrirai guère que sur Molière. Je t'assure bien que je serai très contente quand je serai hors de ce brouhaha qui me fatigue, sans me plaire. Il est étonnant que Charles ne s'y plaise pas plus que moi, et mette, à son âge, de la complaisance pour se prêter au plaisir. 11 attend avec impatience le moment où il rentrera dans sa rue Quincampoix, et, en attendant, il y envoie des articles fort bien Atils.
Jeudi.
En vérité, mon ami, je commence à ne savoir que t'écrire. Depuis que nous sommes dans les répétitions des Femmes savantes^ la préoccupation d'une pareille entreprise nous absorbe tellement tous, que nous ne disons pas une parole, et nous n'avons pas uûfî pensée qui n'y ait rapport. Je serai charmée devoir terminer cette semaine ; car j'en suis un peu ùnûuyée,et passablement fatiguée. Au reste, noire fils jouera à merveille Clitandre; c'est encore tout ce que je vois de net à cette affaire, et, au fond, tout ce qu'il m'importe d'y voir. Tous tant
que nous sommes, nous autres, nous demeurerons au-dessous de Molière ; le doctrinaire seul a Tair de l'avoir compris.
Une personne dont je suis contente, c'est cette jeune C... Elle gagne en raison, en observations fines; elle est naïve, tendre et sage; elle a tout ce qu'il ft(ut pour tourner une tête. Cependant Charles est décidément moins amoureux, mais leur intimité est pure et douce pour l'une et pour Tautre. Elle l'aime réellement comme un frère; elle ne le cache nullement, elle n'en seut aucun embarras. Elle m'a conté tout ce qui s'était passé entre eux, elle avoue qu'elle a eu d'abord un peu de coquetterie, ensuite un degré de trop d'intérêt; que l'excellente conduite de son mari l'a préservée, qu'elle doit beaucoup à Charles, qui l'eût bien compromise s'il eût eu moins de morale et de réserve ; elle ne me dissimule point qu'elle aime à lui devoir quelque chose, et ce qui est tout à fait remarquable et même touchant, c'est qu'elle dit tout cela également à son mari, à Charles, à moi. Quelle supériorité des sentiments si vrais ont sur les coquetteries des femmes du monde, ou sur ces pruderies factices qu'elles décorent du nom de vertu ! Charles est heureux et aimé au milieu de
cetlefamille^ considéré des autres. Je ne suis nullement mécontente de sa position; elle est aisée et naturelle.
Lundi 19 juillet
Je te remercie, mon cher ami, de toutes tes lettres et des bonnes nouvelles que tu me donnes de ta santé. La nôtre continue à aller bien, et me voilà hors de ma grande entreprise des Femmes savantes. La pièce a été jouée avec un ensemble extrême. Il me parait que j'ai fait assez d'effet. J'avais, de plus, un costume admirable qui m'allait bien, et j'avais, m'a-t-on dit, l'air d'uneéchappée du siècle de Louis XIV. Mais le vrai succès a été pour Charles; sa figure était belle, la perruque et l'habit lui allaient à merveille; il a joué de manière à se faire applaudir à chaque vers ; j'avais envie de pleurer et je pensais à toi. Il est parti, ce matin, de bonne heure pour voir M. Guizot;car enfin il ne faut pas oublier qu'on est doctrinaire.
Nous avons eu ici beaucoup de monde ; mais on trouve cependant que la différence, entre l'année passée et celle-ci, est très visible, et la maîtresse de la maison souffrait de la comparaison. Quant à
M. MoIé, il a passé trois jours dans une retraite plus profonde encore que de coutume; la présence de notre cousin le gênait visiblement. Celui-ci qui n*aime point les situations tranchées , mettait une grande politesse dans ses manières, et cherchait à éviter les remarques, tandis que M. Mole se montrait d'autant plus raide, et voulait bien qu'on vit qu'ils sont brouillés; il a eu plein contentement, personne n'en a douté. Ce matin, M. Pasquier s'en va, et je crois que les deux amies qu'il a ici feront encore plus grise mine au maître de la maison.
J'ai été bien vivement caresséeparmadamede C... qui est tout à fait passionnée de Charles, et qui m'a fait tant de déclarations en sa faveur que tu crois bien qu'elle m'a charmée. Elle est femme de beaucoup d'esprit, avec cette liberté d'opinions absolument nécessaire aujourd'hui pour valoir quelque chose.
Notre société du faubourg Saint-Honoré me paraît de plus en plus pâle, avec toutes les brides dont elle s'enveloppe, et ce joug de tant de préventions qu'elle veut encore imposer à la société qui cependant la repousse et la détrône de plus en plus. En vérité, il se pourrait que notre quartier fûl, d'ici à quelques années, ce qu'était autrefois le
quartier du Marais à la ville de Paris, et que nos dames eussent des allures et des paroles un tant soit peu surannées. Au reste, nous continuons à éviter tous les chocs et les disputes, et tout ceci se sera passé avec un calme infini. En somme, je me serai amusée en regardant tout ce monde et moimême, et je n*ai eu aucun des embarras que je redoutais.
CGGCLXVIII.
MADAME DE RÉMUSAT A M. DE RÉMUSAT, A LILLE
Paris, vendredi 30 juillet 1819.
En vérité, mon î\mi, je pense qu'on pourrait bien me demander ce que je fais ici ; car je me parais fort oisive de tous points. N'était le plaisir de regarder et d'entendre Charles, je ne me sais réellement rien à faire, et il faudra toute ta bonté ordinaire pour m'avoir passé cette prolongation. Cependant, ce qui m'excuse, c'est que, lorsque je retournerai à Lille, il ne me faudra plus guère songer à revoir notre enfant de longtemps, et que l'au-
tomne, l'hiver et le printemps s'écouleront sans que nous nous rejoignions. Que cela est triste de vivre ainsi séparés, et combien, de plus en plus, je sens le poids de cette dure nécessité I Charles, dans ce moment seul à Paris, me dil : c Ma mère, regardez donc où j'en serais, si je ne vous tenais pas là ! Quelle différence si, lorsque je rentre, je pouvais penser que je vais toujours retrouver rapn père et vous! » Et à cela je ne réponds rien, si ce n'est que nous devons nous résigner tous les trois.
Voilà, cher ami, assez de paroles inutiles, mais il faut bien que j'en remplisse mes lettres, car je ne sais rien. Le peu de société que je trouve ici est fort occupé du mariage de M. Henri de Ghastellux et de mademoiselle de Duras, il consent à prendre le nom de Duras, àla place du sien, et on blâme celle condescendance; cela pourrait bien ne te rien faire, ni à moi non plus. Nos docUinaires sont contents, parce que tout annonce do bonnes élections.
J'ai vu hier quelqu'un qui se prétend assez au fait, et qui m'assurait que ton minisire* et le Garde des sceaux avaient beau souhaiter de vivre en bonne intelligence, ils s'apercevaient qu'ils ne seconve-