‹ Correspondance de M. de Rémusat pendant les premières années de la restauration; (volume 2)Chapitre 84 sur 91 · Chez madame de Gatellan · texte numérisé non relu

Chez madame de Gatellan

fatiguent les yeux et m'agitent l'esprit. Mes matinées ne se passent pas mal, grâce à une très obligeante et très intelligente personne qui vient lire et écrire avec moi. Ma pauvre tète étant souvent malade, *j'ai été obligée d'ajourner mes grandes entreprises, et je m'amuse à finir ce roman espagnol qui a traîné tout cet hiver dans votre chambre ^ Je Tavais commencé, il y a longtemps, et dans un tout autre cercle d'idées. N'allez pas conclure ce que vous concluez si souvent de mes opinions passées! Je veux dire seulement que j'étais jeune alors, que les paroles d'amour me faisaient un bruit qui me plaisait, et que je trouve aujourd'hui que je ne les ménageais point assez; je les retranche souvent, à présent, sans miséricorde. Elles me paraissent un peu fades, ce qui équivaut assez aux raisins verts de la fable.

Je n'ai pas encore pu trouver le temps de faire lire à votre père Don Carlos*. Je l'ai mis aux prises avec madame de Staël, et je le veille pour que l'indulgence générale que cette mort a fait surgir tout à coup n'ait pas un peu aussi de prise sur lui.

i. L'Ambitieux ou le» Lettres espagnoles, 2. M. de Barante venait de publier une traduction du théâtre de Schiller.

Il est bien tenté quelquefois de dire : c Et pourquoi celte femme ne se tenait-elle pas tranquille? > Ce sera la question de presque tous les hommes et particulièrement de tous les maris. Au fait, il faudra souvent, pour bien juger madame de Staël, en la regardant comme le résultat le plus complet de la société humaine dans sa grande civilisation, ne guère la considérer sous le rapport des relations intimes et positives que cette même société a fondées. Je serais quelquefois tentée de lui attribuer une mission toute particulière, et je croîs qu'on y trouverait des preuves bien autrement démontrées que celles que M. de Maistre accumulait à l'avantage de son étrange prédestinée.

Quand l'ouvrage de M. de Chateaubriand paraîtra, envoyez-le-nous, ainsi que les Mémoires de M. de Las Cases. Dites-moi si vous avez compris la dernière parole de cet autre : « Je meurs avec l'expérience de mille ans et le sentiment d'un instante » Je ne puis venir à bout de mettre une idée sous la dernière partie de la phrase* Et cependant, il faut

1. Après la mort de rempereur Napoléon, on citait partout les dernières paroles, ou soi-disant telles, qu'il avait prononcées en mourant. Voici comment mon père expliquait celles-ci dans une de ses lettres : c Le mot de lui que vous me citez n'a généralement pas été compris. l\ me semble cependant qu'il est assez juste.

bien qu'il y en ait une, et même une très forte ; car, lorsqu'on pense dans un pareil moment^ on pense très profondément. Au reste, je suis un peu comme notre petite duchesse, je me refroidis d^autant plus sur tout cela que je vois tant de niais s'échauffer ridiculement. Je ne peux pas dire qu'il y en ail ici de cette trempe. L'effet a été nul, et Test encore.

Je suis bien bête depuis que je suis aveugle, et je vous écris par une sorte de pratiquCy comme disent les dévots. Ah ! mon enfant, ce n'était pas ainsi autrefois, et mon plaisir que je vous devais est ce que je pleure le plus !

C'est une traduction de cette phrase : < Si je réfléchis i tout ce que j*ai fait, j'ai vécu mille ans, j'ai mille ans d'expérience; et il me sembla que je n'ai vécu qu'un instant, si je juge de ma vie par ma sensation. >

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