Le livre de N. Guizot
formes du style. Si cela ne nuit pas au succès, tant mieux, et, pour mon compte, de quelque manière que l'on me dise la vérité, on est toujours bien reçu. Plus j'avance dans le livre de madame Guizot, plus je suis de votre avis. Il est dommage que ce cadre enfantin puisse tromper assez de gens pour les empêcher de faire attention à ce qu'il renferme de talent. C'est là, par exemple, un»dialogue varié et piquant I II y a un petit épisode d'une certaine marquise ultra et fanatique, et de son frère religieux éclairé, qui me paraît un chef-d'œuvre. Le mari et la femme me fortifîent dans l'opinion que j'ai de la spécialité de nos missions sur la terre; la leur aura été d'exploiter l'esprit au profit de la morale, et on ne les accusera pas d'y avoir manqué. Parlez de moi à tous les deux, car il m'est impossible de leur écrire.
Ainsi donc, on fermera à certaines gens le champ de la fortune, et on leur interdira le domaine de l'esprit, soit qu'ils traduisent et rendent ainsi service à leur pays, soit qu'ils mettent en chansons les pauvretés humaines ! Cette absurdité de la peur et de la faiblesse m'impatiente tellement, qu'il me semble que mon estomac en est plus enflammé. Madame de Grignan racontait à sa mère qu'unç
fille d'Âix se confessant d'avoir chanté une mauvaise chanson, le prêtre ne consentit à lui donner l'absolution que lorsqu'elle lui aurait répété cette chanson. Je suppose que les jurés en feront de même avec Déranger, et cela fera une procédure assez divertissante. Je donnerais quelque chose pour que M. de Serre en présidât les assises.
Malgré tous mes maux, j'ai ri de la peinture que vous me faites de cette lecture à Champlâtreux. Oh ! que c'est une belle chose que d'être parvenu à enrégimenter ainsi toutes ses impressions ! Combien les miennes me paraissent désordonnées en comparaison! Et moi qui trouvais H. de Barante trop impartial, vous représentez-vous cette opinion lancée au travers du grand salon? Dans la disposition où je suis, il est clair que l'on râ'aurait assom> mée.
J'ai toujours la tête montée sur Schiller. Par goût, je préfère encore les tragédies de passions à celles de mœurs; aussi je ne trouve encore rien à comparer à Racine . Mais je vous avoue que j'aime mieux Wallensteiny Guillaume Tell, une partie de Don Carlos, la fatalité de beauté qui pèse sur Marie Stuarty la scène où notre ami le musicien empêche sa fille de se tuer, et le premier acte des Brigands,
ce livre manque de morale. En revanche, nous avons dans notre opinion Prosper, madame de Broglie, et surtout son mari. Plus je connais celuici, plus je m'étonne combien, sous les formes douces et gaies, il est pur et sévère. C'est vraiment une belle nature, singulièrement modeste et désintéressée.
Je vous ai parlé de la femme. Le succès du mari va croissant. C'est universellement qu'on loue son esprit et son talent. Vos critiques sont cependant fondées. Il ne se donne assurément pas assez de peine en écrivant. Quant à la prolixité, il l'a cherchée; il dit, et peut-être a-l-il quelque raison, qu'un écrit de ce genre ne doit point être fait comme un ouvrage de littérature; qu'il s'adresse à toutes les classes de la société ; qu'il est nécessaire de se répéter diversement pour être compris de divers. N'est-ce pas pour cela que l'improvisation naturellement diffuse est un meilleur moyen dans les assemblées que le discours écrit?
On trouve dans le monde que M. Guizot a bien traité M. de Serre. Peut-être le public a-t-il, en cela, écouté ses propres sentiments. Ce qui est sûr, c'est que M. Guizot, en écrivant, croyait avoir fait tout le contraire, et qu'il m'a dit souvent en me
Um CORRESPONDANCE DE M. DE RÉMUSAT.
montrant le manuscrit : c II n'y a que M. de Serre qui puisse se fâcher; car ce que j'en dis sent le mépris. >
C'est bien à peu près ce qui est arrivé : Le Garde des sceaux a été fort blessé, et a cherché tous les moyens possibles de faire poursuivre l'ouvrage; mais c'était difficile, et, d'ailleurs, le Conseil ne s*y est point prêté.
MORT DE MADAME bE RÊMUSAT
G*est par la lettre précédente que se termine cette longue et riche correspondance. Depuis plus d'une année, on pouvait prévoir le cruel dénouement, malgré le courage de Tune et Tillusion des autres, si naturelle à ceux qui aiment. Sur une lettre plus inquiétante, mon père partit pour Lille muni de nouvelles consultations, et avec l'intention, s'il était possible, de ramener la malade à Paris.
Il la trouva un peu moins affaiblie qu'il ne craignait, mais dans un état moral assez différent de
celui OÙ la laissaient ses maladies ordinaires. Elle était absorbée, tenait quelquefois le langage de Tinquiétude, par moments semblait livrée à une sorte de rêverie qu'elle exprimait tout haut, et qui aurait touché au délire, s'il n'eût suffi de lui parler pour la rappeler à la réalité. Le mal étant un peu enrayé, on se décida à l'amener à Paris, Les médecins parurent plutôt voir dans son état une crise aiguë d'un état chronique grave qu'une maladie actuellement dangereuse. Elle devint plus calme, et ne sembla jamais croire à un danger sérieux. Cependant, quand mon grand-père, qui y croyais encore moins qu'elle, la quitta pour retourner à Lille, on l'entendit murmurer, après leurs adieux : « Je ne le reverrai plusl t
On était alors dans une grande préoccupation politique. Le moment était arrivé où le parti royaliste se montrait las de servir d'auxiliaire à un cabinet qui n'était pas composé des siens, et qui les employait sans leur faire une place. L'extrême droite avait inséré dans l'adresse une expression de défiance sur la politique étrangère que devait nécessairement voter le côté gauche. Mon père voyait souvent M. Royer-CoUard, et racontait ses entretiens à sa mère, que tous ces détails con-
AMNÊK 1821. 56d
tînuaient d'intéresser. Enfin^ certaines manifestalions de la Chambre et la défection déclarée de Monsieur annoncèrent au ministère que son heure avait sonné, et l'ordonnance qui nommait M. de Villèle ministre était signée le 15 décembre. On causait de tout cela, le lendemain, dans la chambre de ma grand'mère, qui, vers neuf ou dix heures, fit signe à son fils d'approcher et lui dit : « J'espère que tu écris à ton père de graisser ses bottes*. » Celte expression proverbiale, et cette préoccupation du changement probable de sa situation indiquent la lucidité et le calme de son esprit. C'est pourtant à peu près la dernière parole qu'elle ait prononcée. Un quart d'heure après, elle entra dans une agitation que l'on pouvait encore attribuer à l'action de l'opium dont on faisait grand usage pour calmer ses souffrances. Cependant mon père ne tarda pas à concevoir une très vive inquiétude, et, laissant sa mère à sa tante et à madame de Vannbise, il courut chez Dupuytren. Quand il revint avec lui, ma grand'mère n'était plus.
La rancune de M. de Villèle ne tarda pas longtemps à se donner satisfaction. Mon grand-père fut