DXXXVIII
CHARLES DE RÉMUSAT A MADAME DE RÉMUSAT, A LILLE
Paris, vendredi 26 octobre I8i1 .
J'ai été passer trois jours à la campagne; c'est une visite que je devais faire tôt ou tard, et m'en voilà quitte, au moins pour quelque temps. J'ai trouvé madame de Gatellan voyant arriver l'hiver avec effroi, où sa solitude sera tout à la fois plus
1. Madame Guizot venait de publier T^co/ier, un des plus jolis romans pour les enfants.
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complète et plus difricile à supporter *. Sa situation est vraiment digne de pitié, et il y a beaucoup de malheur réel dans Tennui poussé à un certain degré. Nous avons assez bien passé le temps pendant que j'y étais; nous avons beaucoup causé, beaucoup disputé. Nous avions là madame de S***, que, pour la première fois, je n'ai pas effrayée à ce qu'elle dit, et qui a été très aimable et surtout très curieuse. J'ai rarement vu une personne à la fois plus vive et plus habile, plus douce et plus passionnée, plus complaisante et plus indépendante. C'est une âme très aimante, prenant'les émotions pour des vertus, les sympathies pour des devoirs, en un mot très exaltée et très immorale. C'est le roman personnifié.
Vous êtes bien bonne de vous intéresser à ce De Legibus '. Il est imprimé, mais non encore publié, parce que les livraisons sont ordinairement de deux ou trois volumes. Je vous dirai que j'en suis fort content. Les corrections de Le Clerc y ont fait grand 'bien, et tout ce que je regardais comme
1. Madame de Gatellan, contrainte à réconomie, devait passer riiiver entier à Angervilliers.
2. Mon père avait fait une traduction du /'« Legibus qui a été imprimée dans Tédition des Œuvres complètes de Gicéron donniSe par M. Le Clerc.
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important a élé exactement suivi et conservé. Je suis sûr qu'au talent près, c'est comme recherche du sujet et intelligence du style un ouvrage bien Tait et fait en conscience. Je crois qu'il y a ce soin qui est le premier mérite de ce genre de travail.
Après cet éloge de moi-même, il ne me reste qu'à vous embrasser avec tendresse.
Mardi 30 octobre.
Je suis bien aise que la Vie de Schiller vous ail plu. Elle a, en général, du succès ici. C'était toutefois une chose assez curieuse que la lecture que l'on en faisait à haute voix, quand j'étais à Champlâtreux; elle était interrompue par des réflexions, et en général par des éloges, hormis ma tante, qui ne desserrait pas les dents. Elle avait flairé le libéral, et, quoiqu'en montrant ses opinions, M. de Barante ait été assurément fort doux et forl impartial, l'ouvrage n'était plus ni bon ni mauvais à ses yeux. Elle ne le jugeait plus littérairement; c'était devenu afiaire de parti, ou, si vous voulez, de conscience pour elle; et cette affectation de se taire fut poussée si loin, qu'Élisase crut enfin obligée de W\
en demander compte, ce qui amena une explication où l'ouvrage fut blâmé comme une faute, et comme le complément de la mauvaise conduite de son auteur. Que dira-t-elle donc s'il imprime un ouvrage sur l'administration départementale, qu'il vient de rapporter aussi, lequel est plein d'esprit et d'idées, mais qui renferme assurément ce que l'on a écrit de plus offensant dans le sérieux contre l'aristocratie et l'émigration *.
Au reste, c'est le fait apparent de la situation que la division ouverte entre les deux sociétés, et quoi qu'on en dise, entre les deux nations. Vainement quelques esprits paisibles font-ils tous leurs efforts pour déserter la France nouvelle et pour montrer que la France ancienne n'est point intolérante, puisqu'elle les accepte. Les frères et amis y Pasquier et Mounier, c'est ainsi que dans la Garde royale et à la Cour on désigne ces messieurs! Voilà ce qu'ils ont gagné à servir un parti qui n'oublie rien, excepté les services.
J'imagine que l'ouvrage de Guizot vous aura amusée; il a, sous le rapport du talent, un succès
1. M. de Barante imprimai peu après, cet ouvrage sous ce titre Des communes et de l'aristocratie^ par M. le baron de Barautc, in-18, Paris, 1823.
universel; et même en ce qui concerne les opinions, des minislres professent qu'il y a beaucoup à y proQler. Les libéraux se divisent : les uns le louent sans restriction, et c'est le plus petit nombre, hes autres ne le louent que parce qu'ils y sont obligés. Je n'ai jamais vu de susceptibilité .plus grande que cette susceptibilité de parti.. Ceux mêmes qui, individuellementy sont de 1res bon sens ne répondent plus d'eux, une fois rentrés dans leurs rangs, c Ce n'est pas une des moins pénibles parties de ma tâche depuis trois ans, me disait, l'autre jour, Benjamin Constant, que de louer Voltaire de toutes choses. > Voilà le vice de tous les hommes : C'est le respect des infériorités. Il ne faut jamais s'incliner devant ce qui est au-dessous de soi. C*esl une des raisons pour lesquelles il ne faut point aller à la Cour.
Il a paru ici, il y a quinze jours, un recueil des chansons de Béranger où il yen a de charmantes et de très vives. C'est assurément ce qu'on a écrit de plus insolent, depuis la Restauration. Après de longues incertitudes, on vient de se décider à les poursuivre*. Assurément, puisqu'on est parvenu à
1. Béranger était poursuivi à divers titres : Oa raceusait d'avoir outragé les bonnes mœurs dans les chansons inliluléei la
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condamner M. Courier, il y a mille fois plus de raisons de punir celui-ci; mais il devrait être résolu, en point de droit, que des chansons ne peuvent jamais être poursuivies, et qu'un gouvernement doit être en état de ne les pas craindre, ou qu'autremenl, il est trop faible ou trop ombrageux. C'est notre cause que je défends. La liberlé de la chanson était peut-être la seule qui fut intacte sous l'ancien régime. C'est un de ces privilèges que nous tenons de nos aïeux; c'est en France un droit polilique; il a la sanction du temps, au point même qu'on ne s'est point cru obligé d'en parler dans la Charte.
Bacchante, Ma grand^mère et Margot; d'avoir outragé la morale publique et religieuse dans la Descente aux enfers. Mon curé, Deo Gratias, les Capucins, le Concordat de 1817, te Bon Dieu et la Mort du roi Christophe; eofin, d'avoir offensé la personne du roi et excité au port d'un signe de ralliement prohibé dans Mathurin Bruneau, VEnrhumé, la Cocarde blanche et le Vieux Drapeau, La Cour d'assises le condamna pour outrages à la morale à cinq cents francs d'amende et à trois mois de prison.
DXXXVIX,
MADAME DE RÉMUSAT A SON FILS CHARLES DE RÉMUSAT, A PARIS
Lille, jeudi 1*' novembre Itôl.
Il ne faut pas penser à ce voyage de Paris. Me voici établie, mon enfant, dans le petit lit blanc, vrai signal de détresse. Le beau temps qu'il a fait semble venu tout exprès pour se moquer de moi. J'aurais pu, vingt fois, faire le voyage très commodément; mais, je vous le répète, à présent, il n'y faut plus penser.
Tâchons de parler d'autre chose. Nous lisons le livre de votre ami^ avec un extrême intérêt. Il est plein de ces sortes de vérités qui semblent vous saisir à la goi^e, sans que vous trouviez rien à leur opposer. C'est assurément l'ouvrage d'un vrai citoyen, et d'un citoyen fort éclairé. J'y trouve bien ensuite quelque lenteur dans la marche, et toujours un peu de pesanteur et de monotonie dans les