M. de Brion était uo ancien officier des gardes du corps
Ensuite, il s'est mis sur la politique générale, et moi je répondais par des demi-mots, ne voulant m'avancer sur rien, et craignant toutes mes paroles. En supposant de bonnes intentions dans ce parti, je ne puis cependant m'empêcher de croire qu'ils vont un peu vite, et qu'ils risquent de compromettre une belle cause par l'ébranlement qu'ils donnent à ce qu'il faut conserver. Aussi y a-t-il danger à parler raison avec eux, parce que leur impatience donne à vos discours une couleur que vous ne leur donneriez pas vous-même. Je le faisais remarquer à mon ûls, qui en est convenu avec moi.
Après cette visite qui me gênait beaucoup, j'ai vu M. Talleyrand. Il m'a beaucoup parlé de Charles, point de son morceau, que, sûrement, il n'approuve pas complètement ; -mais il m'a répété avec affectation que M. Pasquier devrait faire Charles maître des requêtes, et, sur ce point, il disait les mêmes choses que M.deStaëP. Je crois, entre nous, que notre cousin est loin de ces idées et qu'il ne trouve que des absurdités dans ce qu'a fait Charles. Je ne
i . Oa comprend qu'il ne s'agit pas ici de M. de Staël, mari séparé de madame de Staël, mort en 1802, mais de son fils, Auguste de Staël, qui a laissé quelques écrits distingués et qui est mort en 18^7, à trente-sept ans
démêle rien de l'avenir ; je ne sais quelle influence aura ceci. M. de Barante soutient qu'elle ne peut être que bonne.
Jeudi soir.
Je viens de faire une visite à M. Laine, mon ami, et, comme j'ai un peu mal à la tète, je rentre chez moi, etje préfère à un concert de madame Mole le plaisir de causer avec toi. J'admire comme, du fond de ta Flandre, tu juges les choses et les événements. En effet, la situation «st fort grave, et doit troubler d'autant plus le ministère que tout le monde se presse de la juger, et lui porte ses impressions. Si j'osais, je dirais que l'influence des caractères difi'érents des ministres obscurcit un peu leur esprit, et s'oppose à une marche uniforme de système dont nous aurions réellement besoin dans ce moment. M. Decazes me parait au-dessus de tout le monde. Il me disait, l'autre jour : c La peur fait nombre à'ultrà dans ce moment, et je suis assiégé par les poltrons, t M. Laine, avec son âme vive et animée, s'épouvante de la pente où l'on peut être entraîné. Oa dit que son idée secrète est que l'alliance entre notre maison royale et la
m GORRESPONDAHCE DE M. DE RËMUSAT.
France ne peut se faire solidement, et, plein de cette idée, il désespère de tout ce qu'on voudrait tenter. D'ailleurs, il est en querelle personnelle avec les doctrinaires, qui sont un peu raides dans leur convictions, et tout cela peut contribuer à gêner ses mouvements. M. Corvetto est malade et sans crédit. Le ministre de la guerre a toujours sa démission à la main. M. Mole assiste à tout avec une sagacité d'observation qui le rend excellent dans les jugements qu'il porte, mais il n'agit nullement. Quant à notre cousin, il accueille les idées libérales par nécessité et sans conviction. Il me disait, l'autre jour, que le gouvernement de l'ancien régime valait mieux que ceci. 11 est tiraillé au Conseil, pressé par Guizot, agité par les tiltrày encouragé par madame de Yintimille, qui l'admire, rassuré parce qu'il élague l'inquiétude sur tout, et j'ai peur qu'il n'élague aussi la réflexion. M. de Richelieu va arriver sur tout cela; ses alentours le harcèleront ; tous les partis se flattent qu'ils l'entraîneront avec eux. On s'annonce son arrivée co mme une grande nouvelle, et il est vraisemblable qu'elle n'amènera aucun événement.
Au reste, tu ne peux avoir une idée de l'agitation de tout le monde et de la peur générale. Il
ANNÉK 1818. t«8
faudra admirer les gens qui dou8 gouvernent s'ils arrivent à se dégager des paroles qui les entourent, d'autant qu'elles sont quelquefois appuyées sur des faits spécieux. Il est 1res certain que, dans plusieurs départements, le recrutement s'est fait aux cris séditieux des impériaux ou de la république. La création d'une armée renouvelle dans les esprits les souvenirs de Bonaparte ; les militaires ont, en quelque sorte, redressé leurs moustaches, et ce penchant à la gloire par les armes, qui séduit la nation française, est bien plus redoutable que le vrai jacobinisme, qui est en si petite minorité. Le Conseil d'État offre, en petit, un tableau de ce que sera la Chambre. Les dissidences y sont fortement tracées; on y hésite sur tout, parce qu'on ne peut parvenir à s'y entendre ; on est tout près de s'y insulter, et notre cousin ne sait plus comment le présider et amener une conclusion. La liberté des journaux, la nouvelle formation des jurys, l'organisation de l'administration départementale, y sont journellement discutées sans conclusion, et pourtant le temps presse, et peut-être arrivera-t-on au moment de parler sans avoir encore pris un parti. Ce petit écrit fait toujours bien du bruit; il a mis Charles très haut dans l'idée de certaines gens;
I2i CORRESPONDANCE DE M. DE RËMUSAT.
on le loue, on le recherche, on lui écrit ; mais, en même temps, il se trouve en situation hostile au milieu des salons ; c'est une position diffîcile, mais dans le fond utile à sa jeunesse, et de toi à moi, je crois qu'en somme cet éclat un peu imprudent, et que je n'eusse osé conseiller, le servira. Mais il le forcera peut-être de rompre avec le monde ; il n'y a pas grand mal. Il a été touché de la modération de ton jugement par rapport à sa conduite; ce mélange de ta bonté, avec un peu de fermeté paternelle, pendant qu'il sera près de nous lui fera, je crois, un grand bien. M. Mole a raison : « Il a, dit-il, une raison ardente; mais il est appelé à un bel avenir. »
CCGXCII.
MADAME DE RÉMUSAT A M. DE RÉMUSAT. A LILLE
Paris, dimaucbe, soir SU novembre 1818.
C'est bien pourm'amuser que je t'écris ; car il est vraisemblable que cette lettre, commencée ce soir, ne partira qu'après-demain. Me voici, cependant, à la fin de ma soirée. Personne ne me vient;
Charles est allé courir, et, moi, je demeure auprès de mon feu causant avec toi. Oh I que J'aimerais à t'y lenir, mon ami, pour avoir enfin quelqu'un qui m'entende tout à Taise, et quelle joie quand j'aurai regagné mon salon jaune et ta bonne conversation ! M. de Richelieu est arrivé celte nuit; il s'est montré, ce matin, tout brillant du cordon bleu, qui lui sied si bien de toutes manières. On assure qu'il a été chambré à Aix-la-Chapelle par les ministres étrangers, et, entre autres, par lord Gastlereagh, qui lui ont répété que la France était encore une fois dans la situation qui précédait le 20 mars, et que nos princes auraient peine à régner, surtout depuis qu'on avait, par la loi des élections et celle du recrutement, donné une si grande latitude aux penchants démocratiques de la nation. Il est très vraisemblable qu'on va lui dire les mêmes choses ici, et qu'il sera harcelé de cent façons; je le plains et l'admire, s'il voit clair, après, à ce qu'il faudra faire. Ricard me disait, ce matin, qu'il n'y avait plus que deux ministres appuyés sur la confiance de la nation, MM. Gouvion et Decazes, et que les autres auraient peine à se maintenir. Cependant, malgré tant de paroles, je ne crois à aucun changement dans ce moment.
M. Guizot m*a interrompue ici. Je t'assure que je le trouve plein de raison» et dans la plus saine route du monde. Il m'a parlé de Charles avec la plus grande affection ; il m'a dit qu'il avait parlé de lui à M. Pasquier, avec toute l'estime qu'il méritait, et que M. Pasquier lui avait répondu sur le même ton ; de même à M. Decazes, qui avait dit aussi qu'il savait que c'était un jeune homme d'une grande espérance. Ensuite, il m'a demandé ce que j'en comptais faire. Je lui ai dit que mon désir était de le faire maître des requêtes, et, là-dessus, Guizot a répondu que c'était sa vraie destination, que le Conseil serait une école utile, et que le mi" nistère aurait raison de se l'attacher, qu'il le crierait partout, qu'il lui donnerait à travailler spécialement, et qu'il fallait l'appliquer à des choses positives. Si M. Decazes passait à l'Intérieur, et que Guizot y fût appelé, je ne doute point que Charles ne s'y vit installé. Nous avons, ensuite, causé de l'administration, et j'ai retrouvé là toutes tes bonnes idées. Il croit bien utile que, dans ce moment, les bons préfets parlent sincèrement à M. Decazes, et surtout donnent des idées sur les lois départementales, parce qu'il dit que rien n'est arrêté à cet égard. Il pense qu'on aurait dû appeler
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à Paris les préfets les plus distingués pour les coa<sulter, et tirer un avis de leur expérience locale.
M. Decazes a réellement aujourd'hui une extrême considération ; il a la fermeté de répéter, malgré les orages des paroles, que la loi des élections est bonne. Cette opinion, qu'on lui sait, le popularise fort, d'autant qu'elle est en opposition des gens de cour, des ultrày des craintifs, par conséquent du grand nombre. 11 mérite qu'on le soutienne, et veut se faire un digne appui de vous autres. Un petit, très petit, nombre d'exagérés libéraux voudraient qu'on mît les nominations des maires dans les mains des départements; mais ceux-là ne seront point les plus forts, et, quant à toi, en présentant, comme tu le penses, qu'il faut intéresser leâ habitanls des départements à leur admi nistration en les laissant plus maîtres qu'ils ne le sont , mais qu'il faut que les nominations demeurent au roi, tu seras dans une bonne ligne ministérielle, et tu ne t'écarteras point de ta conscience, puisque c'est ce que je t'ai entendu dire cent fois. Peins, si tu le veux, les inconvénients de la bureaucratie, qui entrave tout ; sois franc et étendu là-dessus, et, si lu veux que cette espèce de rapport arrive sûrement, envoie-le-moi; je le remettrai
moi-même, et je pourrai savoir comment il aura été pris.
GCCXCIII.
CHARLES DE RÉMUSAT A M. DB RÉMUSAT, A LILLE
Paris, lundi 30 noTembre 1818.
C'est moi qui vous écrirai aujourd'hui, mon père, attendu que rpa mère dit qu'elle n'a rien à VOUS conter. Comme elle vous a tout dit depuis quinze jours, je ne suis guère en mesure de vous en apprendre davantage. Elle vous a rendu compte de tous ses entreliens ministériels; elle vous a transmis tous les on-dit. On dit beaucoup, en eflet, mais on ne fait guère, et j'ai bien peur que, salisfait d'une apparence de tranquillité et de succès, on ne s'occupe guère de se préparer des appuis pour l'avenir, et à nous des garanties. 11 est temps, c ependant, d'y songer, sans quoi Ton risque de se trouver pris au dépourvu.
Il circule beaucoup de bruits de changemenls de ministres. Par malheur, depuis deux jours, celui
dont on annonce le départ, c'est le ministre de la guerre; ce serait un fâcheux événement. Il ne nous manquerait plus que cela ! On parle, pour le remplacer, de MM. Lauriston et Dessoles. La nomination du premier ferait un bien triste effet ; ce serait le premier coup de cloche.
Il me parait inévitable que les affaires de finances fassent beaucoup de bruit à la Chambre. Tous les jours, il y a de nouveaux embarras ; on parle de grands désordres. Je suppose qu'un peu de négligence et d'incertitude a donné lieu à quelques intrigants de faire leurs affaires, et cela, joint à quelques circonstances accidentelles, a amené ces mouvemenls imprévus, ces gènes subites. Ce qui est incontestable, c'est la défiance; elle est très grande. II y a très peu d'affaires, et le sort des agents de change parait si compromis, que je connais beaucoup de personnes qui retirent de leurs mains l'argent qu'elles leur avaient confié; cela complique encore leur situation.
Il parait que toute cette partie des affaires eût encore été plus mal sans une intervention puissante et opportune de M. Decazes. Aussi est-il aujourd'hui en grande faveur à la Bourse, et, là comme ailleurs, la voix publique l'appelle au timon
des affaires. Ce serait un grand pas de fait pour notre salut, et je le désire de tout mon cœur.
En attendant, on parle, et on écrit. La Presse, cette quatrième puissance, cette contrôleuse des trois antres, s'exerce et se fait craindre, sinon obéir.
A propos de cela, ma mère vous a dit toute mon affaire. J'ai été fâché de ceci qui l'a agitée plus que de raison, et je crains même qu'elle ne soit un peu trop remuée. Vous savez que, toute raisonnable qu'elle est, elle ne sait pas toujours se tenir en garde contre son penchant à l'agitation. Au reste, tout est fini, et il ne me reste qu'à vous remercier de n'avoir pas trop désapprouvé ma petite échappée.
MADAME DE RÉMUSAT A M. DE RÉMUSAT
A LILLE
Paris, lundi, 30 novembre 1818.
Ce Charles est un singulier corps I Je lui ai redit la conversation de Guizot ; croirais-tu qu'il craindrait fort d'être maître des requêtes? Il prétend qu'il est trop ignorant pour occuper une telle
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place, et que, toutes les matières spéciales lui étant étrangères, il ne voudrait pas arriver si tôt au Conseil. Je lui réponds que Guizot dit : « C'est une école d'affaires où il peut se former. » Alors, il me repart : < Il faudrait, ma mère, travailler beaucoup, et vous ne savez pas qu'il y a en moi un fond de paresse pour toutes les choses positives. > Par cette même raison, il serait effrayé d'arriver au ministère de l'intérieur de la manière que je t'ai dit ^ Il se croit appelé à une sorte de contemplation des choses, c'est-à-dire surtout à écrire, et non à agir. Et cependant, je suis convaincue, moi, qu'il y a de l'ennui dans le fond de son esprit, et qu'il a tout à fait besoin d'une chaîne qui le lie et le force un peu. Je te dis tout cela d'avance, parce que je désire que tu saches sur quel teiTain te mettre dans tes conversations avec lui. Il sera, je crois, tout à fait nécessaire que tu le redresses sur quelques-unes de ses idées; que, par persuasion et un peu par autorité, tu lui détermines une ligne plus positive, et que tu lui montres, d'une manière plus arrêtée que jusqu'à présent, vers quel avenir il faut qu'il se dirige. 11 a besoin qu'adroitement tu t'empares
1. C'estr-à-dire pomme attaché au cabinet de H. Guixot, si celui'-ci était devena ministre.
de lui, et de sentir un peu ta main ; enfin, je crois que tu feras bien de manœuvrer avec ton adresse accoutumée sur cette jeune tête. Il erre à présent dans un peu de vague. Il n'est plus guère amoureux ; il regrette le temps où il Tétait, parce que c'était une occupation; il n'aime pas trop les plaisirs de son âge; il a comme rompu avec le monde par la manière dont il Ta heurté tout à l'heure avec son morceau sur madame de Staël; il évite plus qu'il ne cherche la société. Dans cette disposili6n,il serait oisif et seul si on le laissaitfaire ; il faut donc l'aider et le forcer un tant soit peu. Quant à son amour, c'est la plus touchante et la plus pure chose du monde. Il parait qu'il a été très fort; il m'a avoué qu'il avait souvent passé des heures entières à répandre des torrents de larmes; il décrivait, sans aucune espérance, tout ce qu'il éprouvait à cette jeune femme qui, tout aussi pure que lui et très émue de ses récits, cherchait à s'en défendre en livrant à son mari tout ce que Charles /ui disait. Le mari, d'abordétonné, a montré quelque méfiance de notre enfant; puis, en le regardant de plus près, il l'a mieux jugé; il en a eu pitié. Il a dit à sa femme : « Tout ceci vous regarde. Charles agit comme il le doit^ comme je le ferais à sa place.
Vous pouvez le guérir ou le perdre. Pour moi, je Taime, je le comprends, et je lui conserverai Tamitié qu'il doit inspirer. » Et là-dessus, se conduisant en homme d'honneur et d'esprit, il a été d'une telle bonté pour notre enfant que, peu à peu, il Ta calmé, sans jamais lui dire un mol de ses sentiments, et en ne négligeant aucune occasion de lui faire voir qu'il les connaissait. Cette conduite a élevé l'âme de Charles, éveillé sa reconnaissance. La politique est venue au travers de tout, et Charles, aujourd'hui, aime mieux peut-être le mari que la femme, quoiqu'elle ait bien encore quelque empire sur lui. Quand ma sœur me dit : < Il fallait empêcher que votre fils ne fût sous la domination de C***, > elle ne sait point qu'il eût été impossible de rompre un lien formé de cette manière par les plus généreux sentiments. Et, d'ailleurs, qui l'eût voulu, bon Dieu? Mais enfin, le résultat est que, l'amour ne parlant plus si haut, nous éprouvons un certain vide, et comme un peu de découragement. Il me disait hier : < J'ai imprimé ce morceau pour avoir une émotion. Je prévoyais un orage, et je m'y lançais avec joie, afin de me tirer de l'engourdissement qui me pèse. > Mais est-ce que tu ne souriras pas un peu de
M***, disant à ma sœur et à madame de Vintimille : c Le morceau de Charles est absurde; il n'y a pas une ligne qui ne soit fausse, etc. » A moi : < Votre fils devrait laisser la politique, et écrire sur la littérature. » Et à Guizot, dont il a un peu peur et que d'ailleurs il veut employer : « C'est un jeune homme distingué qui a écrit des choses remarquables, et qui annonce un esprit supérieur. »
Cette pauvre humanité, mon ami ! Et puis, dans quel embarras se met un homme que le sort a placé en grande évidence, quand il n'a pas la force de prendre un parti déterminé, et qu'il se fait l'esclave des coteries de salon !
Mercredi, 2 d'écembre.
Lundi soir, c'était la fête de l'abbé Morellet ; nous étions tous rassemblés ; on l'a amené dans son fauteuil, faible, abattu, nous reconnaissant avec peine. On a fait un peu de musique. Sa nièce S qui devait partir le lendemain, pleurait beaucoup. Il nous a dit une espèce d'adieu, comme si c'était la dernière fois qu'il assistait à une pareille réunion; personne