‹ Correspondance de M. de Rémusat pendant les premières années de la restauration;Chapitre 19 sur 42 · partie de son autorité dans un gouvernement · texte numérisé non relu

partie de son autorité dans un gouvernement

aussi sérieux. Sa dépendance des salons, et les

ménagements qu'il a pour certaines opinions, à

cause de ses relations, lui nuisent réellement. On

l'accuse, de plus, d'avoir agi par un système faux, en

ne cherchant à exercer aucune influence sur le

Parquet et les gens du roi. 11 va toujours disant

qu'il faut laisser à chacun son indépendance, et il

n*a point voulu se mêler de diriger les procureurs

et avocats généraux. On en conclut que, dans le

fond, il partage leur manière de voir, et peu s'en

faut que certaines gens n'en fassent un ultrày du moins pour les principes.

Il vient de se passer une assez drôle de chose parmi les libéraux, qui prouve qu'avec une marche ferme et netle, on viendrait à bout d'imposer encore. II y a ici une espèce de club libéral, où vont MM. de Broglie, de Staël, Benjamin, Etienne, etc. Dans cette assemblée, on répandait le bruit que M. de Richelieu arrivait fort animé contre la réaction démocratique, et appuyé là-dessus par les ministres étrangers; et qu'il était déterminé à prendre des mesures violentes, à suspendre les lois, et à faire quelques arrestations. Les libéraux disaient: c La nation est encore si peu susceptible de prendre intérêt à quelque chose, qu'elle nous laisserait arrêter sans dire un mot. Plus tard, sans doute, on nous vengerait; mais, en attendant, nous serions au moins coffrés. »

Le jour de l'arrivée de M. de Richelieu, cette assemblée avait lieu. Un hasard fait qu'Etienne n'y vient point ; aussitôt grand effroi ! On conclut qu'Etienne est arrêté. Chacun se retire pour aller songer à sa sûreté, et toute cette journée a été une journée de terreur. Parmi les exaltés, quoiqu'il soit leur tête, il ne faut point confondre M. de

Broglie que tous les partis commencent à citer comme un homme fort distingué. Je Tai entendu louer par MM. de Barante, Pasquier et Talleyrand. C'est un homme grave, froid, d'une instruction extrême, et qui jouit de toute la considération que donnent les idées libérales, entées sur le duché. Grande leçon pour les grands seigneurs, s'ils en voulaient profiter! Au reste, Charles y dine aujourd'hui, et, quoi qu'en dise sa tante, je crois qu'il lui sera utile d'aller dans celte maison , et d'entendre aussi le langage qui s'y tient. Un esprit comme le sien doit se former du contact de tous les partis, et nous sommes dans un temps où les petites considérations sociales doivent céder devant les progrès que les expériences peuvent faire faire. D'ailleurs, sa petite philippique lui ayant donné une évidence, il faut qu'il en tire parti. J'aime donc assez qu'il ait tâté de tout ce monde, pour qu'il en raisonne ensuite avec toi, et que ton bon esprit classe ensuite son opinion.

Le Bélisairede M. de Jouy fait assez de bruits Il paratt avec une préface fort impertinente contre le ministre de la police. Il a marqué avec des

1. La représentation de la tragédie de Bélisaire venait d'être interdite.

guillemets les vers qu'on lui avait retranchés, et toute personne raisonnable doit trouver qu'on a bien fait de défendre l'ouvrage qui aurait causé quelque tuerie dans le parterre. C'est, par-dessus le marché, une très médiocre tragédie que vraisemblablement la Minerve va porter aux nues, et qui n'aurait eu desuccèsque par ses applications. L'ouvrage de l'abbé de Pradt parait aussi ; il traite des quatre concordais*. On le dit écrit avec scandale; déplus, il attaque fortement l'archevêque de Reims. Il pourrait bien avoir raison sur quelques points, mais sa raison sera si offensive, qu'elle n'aura aucun bon résultat. Il serait bien nécessaire qu'un bon prôtre (it aujourd'hui un ouvrage impartial et élevé sur la religion. Celui de l'abbé de Lamennais est si ardent, qu'il échauffe les uns et irrite les autres. Tu en as vu l'effet dans le morceau des Archives où madame Guizot lui a répondu avec beaucoup de talent, et trop d'amertume. Cette réponse a excité le courroux de notre cercle. Madame de Vîntimille, ma sœur et d'autres parlent de madame Guizot comme d'une furie, et cela ne contribue pas

1. Les Qwitre Concordats, par M. de Pradt, ancien archevêque de Malines, 3 vol. in-8, Paris, 1818.

peu à animer contre Charles, qui se trouve dans un tel voisinage.

MADAME DE RÉMUSAT A M. DE RÉMUSAT, A LILLE

Paris, vendredi l décembre 1818.

Charles a diné hier chez le duc de Broglie, et cette maison, que sa tante et quelques autres lui ont peinte comme un repaire de tous les mauvais sentiments, lui a paru tout bonnement la seule maison de Paris où on causât un peu, et d'une manière solide ^ Il a vu là, outre le maître delà mai-

1. C'était la première fois que mon père passait la soirée dans cette maison, et contractait avec H. le duc de Broglie une amitié qui ne s'est point démentie. La conversation spirituelle et élevée de M. de Broglie et de ses amis, la hardiesse presque radicale de leurs opinions en politique et en philosophie, leur désintéressement des jouissances du pouvoir et de la vanité, tout devait créer entre eux et hii un lien sérieux, et il fut très promptement enrôlé parmi les doctrinaires, autant que son libre esprit lui permettait d'accepter une chaîne, môme la plus idéale. On sait combien il est resté fidèle aux principes de la jeunesse des doctrinaires, et ma grand*mère remarque fort justement que ces principes les devaient conduire à la République, n a égrené quelques-uns de ses amis sur la route. Rien d'ailleurs,

son qui est d'une instruction profonde et grave, Royer-Collard, Guizot, Villemain, M. de Serre«

- ne peut mieux peindre ses sentiments d'admiration, indépendante et même un peu moqueuse, pour ses nouveaux amis, que la chanson suivante quMl fit quelques semaines plus tard,et qui eut beaucoup de succès.

LE NÉOPHYTE Air : La treiUe de tincérité.

Au Séminaire

Doctrinaire, Je suis admis, et Ton verra!

Me contredira qui voudra.

Et me comprendra qui pourra.

Aujourd'hui, tout le monde pense, En y pensant, je me suis dit :

« D'un parti chacun est en France, 11 m'en faut un, grand ou petit. » (bis) Or il en est un fort paisible.

Qui daigne m'uuvrir sa maison, C'est un parti très peu visible.

C'est presque un être de raison.

Au Séminaire Doctrinaire, Je suis admis, et l'on verra!

Me contredira qui voudra, Et me comprendra qui pourra.

Avant-hier, quelqu'un m'y présente :

Le parti s'était attroupé.

Toute la faction pensante

Résidait sur un canapé :

« Pour le vrai tous prêts à combattre.

Disait le chef du comité,

iWNNÉE 1818. 141

H. de Barante et quelques autres encore, qui, traitant toutes les questions politiques avec une ex-

Noos voulons fonder à nous quatre Le droit de la majorité. »

Au Séminaire

Doctrinaire, Je suis admis, et Ton verra f Me contredira qui voudra.

Et me comprendra qui pourra .

Avec l'humble accent d'un novice, Me voilà d'abord demandant : « Ici, quel sera mon office?

— Paix, me répond le président :

Notre parti qui croit dans l'ombre, A besoin d'un public discret ; Parmi nous, vous serez le nombre.

Mettez-vous sur ce tabouret. »

Au Séminaire

Doctrinaire, Je suis admis, et Ton verra!

Me contredira qui voudra, Et me comprendra qui pourra.

« Mais, repris-je d'un air timide.

Quand vous vous assemblez ici.

Quel est Tintérét qui vous guide?

— Notre but, monsieur, le voici :

Ranger l'empire du possible Sous un gouvernement normal, Et sur le monde intelligible.

Exercer le pouvoir moral. »

tréme élévation, et sans aucune acrimonie contre les individus, ont eu devant lui une conversation

Au Séminaire

Doctrinaire,

Je siiis admis, et l'on verra !

Me contredira qui voudra,

Et me comprendra qui pourra.

• « SoufiVei ma question naïve :

A quelle époque espérez-vous

Que votre règne ru)us arrive?

— Monsieur, Tavenir est à nous.

— Mais il n'y parait pas encore?

— N'importe, le temps n'est pas mûr; Mais il viendra, quand? Je l'ignore, Et voilà pourquoi j*en suis sûr. »

Au Séminaire

Doctrinaire, Je suis admis, et l'on verra!

Me contredira qui voudra, £t me comprendra qui pourra.

«Nos majestés sont décidées, Dit le doyen, je vous admets.

Sous la garde de nos idées, Venei placer vos intérêts.

Mais, en suivant notre bannière, bouvenei-votts de parler haut; Partout répandes la lumière, Sans être plus clair qu'il ne faut. »

Au Séminaire

Doctrinaire, Je suis admis, et Ton verra I Me contredira qui voudra, Et me comprendra qui pourra.

qui Ta fortement intéressé. Le moyen qu'avec la nature de son esprit, il ne préfère pas tous ces hommes-là au papotage de notre coterie du faubourg Saint-Honoré, ou au dédain passionné des gens continuellement en irritation qu'il voit chez ma sœur?

c Faites de la métaphysique, Tous les matins exactement; Abstenez-vous de la pratique Toute Tannée étroitement ; Doutes fort de la théorie Afin de vivre longuement :

De notre abstraite confrérie, C'est le triple commandement. »

Au Séminaire

Doctrinaire, Je suis admis, et l'on verra !

Me contredira qui voudra, Et me comprendra qui pourra.

c Puis sachez que notre sagesse Est moins sauvage qu'on ne croit.

Sur nous une jeune déesse Règne de fait comme de droit.

A sa voix, l'ennui se dissipe, Tout sourit, et la déité Nous séduit avec un principe.

Et nous enivre avec du thé. »

Au Séminaire

Doctrinaire, Je suis admis et Ton verra!

Me contredira qm voudra, Et me comprendra qui pourra.

J'ai VU, hier matin^ M. de Chabrol^ qui est venu me faire une visite. Il m'a étalé tout son système politique, qui m'a semblé celui d'un homme d'un peu d'esprit, d'une assez grande faiblesse de jugement, qui se tient dans une foule de généralités peu applicables à ce moment. Les gens modérés de ce parti se perdent dans une foule de phrases communes, telles que ceci : c II faudrait de la force, un système; contenir l'esprit de révolution; faire sentir au peuple la main qui le gouverne; en imposer, etc, etc. Voyez Bonaparte ! Est-ce qu'on eût osé^ sous lui^ parler de l'esprit du siècle ? > M. de Barante, qui s'impatientait, il y a quelques jours des paroles de ce genre que M. Becquey lui tenait, lui répondit tout à coup : c Mais allez donc d'abord gagner la bataille de Marengo, et ensuite vous nous imposerez ce que vous voudrez. » Et tout le monde de rire; car le pauvre Becquey ne paraissait pas très propre à être mis aux prises avec la victoire.

Lord Castlereagh est ici; c'est un assez mauvais témoin des dissidences qui nous troublent tous aujourd'hui. Il a, dit-on, une grande malveillance contre la France, l'opinion intime que la légitimité ne pourra point se maintenir. 11 a beaucoup con-

tribué à agiter M. de Richelieu au Congrès. On n'aime pas trop la petite observation dans laquelle il va se mettre ici pendant son séjour. S'il tire quelque conclusion des gens qu'il entendra ou questionnera, il sera fort habile. On croit qu'il veut assister à l'ouverture des Chambres. Il se portera un monde inCni à cette ouverture, pour voir prêter serment à M. de Lafayette. Nos Parisiens ont toujours un côté d'enrantillage; ce spectacle parait piquant à tout le monde. Moi-même, j'irai comme les autres, si je puis me procurer un billet, et je prévois pourtant bien d'avance comme la chose se passera.

Vendredi soir.

Charles est allé dîner chez M. de Barante. Moi, mon ami, je dîne seule au coin de mon feu, et, après avoir fait mon petit repas, je prends mon écritoire sans trop savoir ce que je pourrai te mander, car, depuis ce matin que je t'ai écrit, je ne sais rien de nouveau que mes spéculations, qui ne sont pas trop neuves non plus. J'ai vu madame de N... un moment. Elle m'est arrivée consternée, parce qu'on lui avait appris que le ministère était

déterminé à marcher dans le sens libéral. Les personnes de ce parti sont réellement plaisantes. Il leur arrive, toutà coup^ de rêver je ne sais quoi, de bâtir ce je ne sais quoi sur un échafaudage sans base; elles s'animent là-dessus, croient avoir cause gagnée, se réjouissent pendant un certain temps, et, lorsque la vérité vient les frapper, elles sont toutes surprises, et crient à la trahison I Je suis persuadée que le ministère n'a point pris une résolution de plus que celles qu'on avait annoncées, et qui sont la suite de la marche des choses; mais les ultra croyaient qu'on allait venir vers eux, et les voilà tout démontés.

Je suis toujours plus lasse du séjour à Paris, qui m'ennuie. Le tour littéraire que Charles m'a joué a bien compliqué ma situation dans ce petit voyage. Je suis toujours en état de gène vis-à-vis de tout le monde. Le silence qu'on garde devant moi a quelque chose d'hostile, et maintenant quantité de conversations m'embarrassent. Villemain a annoncé à Charles que le Publiciste^ qui est fait dans les bureaux de M. Pasquier, allait lui répondre. 11 faut se préparer à cette attaque; une fois lancé dans l'arène, on ne doit plus s'y plaindre des coups. Notre cousin met^ dit-on, quelquefois

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des morceaux dans ce Publiciste; je ne pense pas qu'il touche à celui qui va attaquer notre enfant; mais» dans le fond, il Tencouragera, en croyant lui donner une leçon, et peut-être à moi aussi. Au reste, tout est si bien brouillé et confondu, les mots ont tant d'acceptions différentes, que, ce matin, madame de N... me disait que la Chambre se partageait en libéraux et en honnêtes gens, et, comme je lui demandais raison de ses sévères paroles et si elle classerait, par exemple, M. de Barante parmi les coquins, elle m'a répondu que ouif s'il continuait cette année à persévérer dans ses opinions. Or, comme il y persévérera, voilà assurément une belle et sage conséquence, et tirée avec une logique bien mesurée.

CCCXGVI

MADAME DE RÉMUSAT A M. DE RÉMUSAT A LILLE

Paris, lundi 7 décembre 18t8.

Il a paru, avant-hier, dans le Publiciste une réponse au morceau de Charles, qui est faite dans une

gi'ande mesure. On y donne, en passant, un coup de patte à Guizot et à Royer-Collard, accusés de faire des séides, et on y engage la jeunesse à méditer en silence, à se modérer, et à ne point écrire. Ce Publiciste est au moins fait dans les bureaux du ministère de la Justice ; on dit quMl est sous la surveillance de Ravez, et Royer-Gollard croit ce dernier le véritable auteur. Tout cela, comme tu rimagines, met assez de gêne entre M. Pasquier et moi. Nous ne nous voyons guère; mais, quand cela arrive, nous sommes sur un ton de réserve qui ne doit nous plaire ni à Tun ni à l'autre. L'ouverture de mon caractère me porterait assez à rompre cet embarras ; mais tu sais qu'il aime à échapper aux choses sérieuses, et on ne sait comment le prendre, surtout en le voyant fort peu.

Il y a deux jours que Charles a rencontré Royer- Collard chez Guizot. Royer l'a reçu à merveille, l'a encouragé, fait causer, et a soutenu avec lui, et devant lui, une conversation nourrie et intéressante. Je ne sais si les opinions politiques de ce parti sont les bonnes; mais. je ne vois point de moyens pour la jeunesse d'échapper à leur prestige, quand elle trouve de ce côté appui, intérèl, esprit et encouragement.

Mon ami, que je m'ennuie donc k Paris ! D'abord, j'ai toujours peur d'y tomber malade, el, en effet, je suis un peu souffrante; je sors le moins que je puis, et toujours trop ; je vois comme des ennemis partout, parce que l'aigreur des opinions a raidi tout l9 monde, et on ne peut s'entendre sur rien. Mon meilleur temps est celui que je passe à causer avec Charles, Alors, il me parait dans une extrême modération, et je ne puis m'empêcher de déplorer l'aveuglement de ceux qui le croient aujourd'hui comme un vrai brûlot, et qui, s'ils voulaient fouiller son âme, n'y trouveraient que des sentiments généreux, et pas l'apparence d'une seule haine. A la vérité, la contradiction vient à bout de l'aigrir; celle de sa tante, par exemple, le met hors des gonds, et, comme il est jeune et qu'elle est violente, je suis toujours en inquiétude quand je les vois tous deux aborder les questions politiques. Il est bien certain qu'on ne peut aujourd'hui vivre qu'avec qui on s'entend. Les nuances mêmes sont des causes de dissidences suffisantes, et un ministériel n'écoute pas avec plus de patience un doctrinaire qu'un ultra.

Mardi.

Ce Charles est d'autant plus bète de se guinder contre sa destinée qu'hier» dînant chez madame de Rumford avec M. de Marbois, celui-ci m'a dit que le travail qu'il avait fait dans toute cette affaire de M. de Yaugiraud était remarquable par sa simplicité et sa clarté, et qu'on croirait, à le lire, qu'il avait passé sa vie dans les affaires. Mais cessons de parler de lui.

Je suppose que la situation de M. Decazes doit être difficile. Il ne peut pas prendre un ministère de haute lutte; toute la nation le porte certainenement, le roi ne s'y oppose pas, et cependant il se trouve comme enchaîné. Son attitude est parfaite, ses discours sont excellents; personne ne le voit qui n'en soit content, et le voilà forcé encore à demeurer dans un ministère qui croule sous lui, le détestant parce qu'il en comprend les inconvénients, inquiet de la responsabilité de favori, désireux d'aune responsabilité de fait, et peut-être attendant des Chambres ce qu'il vaudrait bien mieux qu'il reçût de ses collègues. Tout le monde est triste et agité, et moi-même qui, tu le sais, ne prends guère

à rinquiétude, je t'avoue que je me sens troublée. Les ultra achèvent de perdre M. Lainé^ en s'emparant de sa résistance, pour la porter aux nues comme un dévouement sublime. Il pourrait bien arriver que les uUràrlibéraux profitassent de tout cela; leur partie est liée. Tu verras qu'Etienne luimême affecte une modération extrême, et qu'il se sent fort par les incertitudes des autres. Bon Dieu ! pourquoi faut-il qu'il y ait toujours quelque gaucherie auprès de la probité ?

Pour quitter, un moment, la politique, il faut que je te conte une histoire déplorable. La jolie madame de K... est devenue folle. On raconte que son beaufrère l'a tout à coup quittée avec éclat; la tête lui a tourné; elle s'est jetée par une Tenètre, sans se blesser beaucoup. On l'a conduite à la campagne, elle s'y est précipitée par-dessus une terrasse, et s'est cassé quelque chose dans les reins. Au milieu d'un accès de fièvre chaude, elle a déclaré à son mari son amour pour son beau-frère, et qu'elle n'aimait de ses quatre enfants que celui qu'elle avait de lui. Le pauvre mari a été excellent; il vient d'amener cette infortunée à Paris; elle est dans une maison de santé, soignée par Pinel, tantôt folle, tantôt jugeant son état et d'une mélancolie profonde.

L'état de la Bourse occupe aussi beaucoup. On dit que Laffitte perd trois millions. Il y a une infinité d'agents de change ruinés; le gouvernement a, dit-on, engagé quarante millions pour soutenir la Rente ; il ne se fait aucune affaire. Celui qui prend les finances, au travers d'un pareil trouble, est vraiment à plaindre. Les plus bienveillants pour M. Roy^ disent qu'il est net, simple et habile dans son système financier, mais qu'il lui manque l'expérience administrative, qui ne s'acquiert pas vite. C'est un grand inconvénient qu'on n'ait pas fait cette nomination trois mois plus tôt.

Adieu, mon très cher ; espérons toujours. Le malade a bien bonne envie de se bien porter. La France est saine et solide; mais vraiment, je ne comprends plus rien à la marche des médecins. Ce que. je comprends parfaitement, c'est que plus je vois les autres, plus je t'aime et te révère.

1. H. Roy venait de remplacer M. Corvello au ministère des finances. 11 avait été avocat au Parlement et avait fait une grande fortune. Député de la Seine, pendant les Gent-Jours, il refusa de prêter serment à Tempereur, et fut, pendHnt plusieurs années, rapporteur du budget. 11 a été ministre des finances de 1819 à 1811, et deqouveau en 1829, sous le ministère Martignac. U est mort pair de France en 1847, à quatre-vingt-deux ans.

CGCXGVII.

MADAME DE RÉMUSAT A M. DE RÉMUSAT A LILLE

Paris, vendredi 11 décembre 1818.

Hier, la séance royale s'est ouverte avec une grande magnificence. Le roi a été bien reçu, mais l'enthousiasme n'était pas vif. On a remarqué que les Manuel, les Lafayette et autres de ce parti n'ont point crié : c Vive le roi ! > de même que M. de Chateaubriand qui se tenait dans le même silence. Ceux qui savaient l'état di ministère, dans ce moment, n'ont point été étonnés de voir le roi dans son discours n'aborder aucune question, et se tenir sur un plan général de paroles et d'idées; mais on eût souhaité qu'il annonçât la réformation du jury, des lois pour radminislralion des départements plus appropriées à la forme du gouvernement, etc. Et, aussitôt, voilà le côté gauche qui a trouvé ce discours ce qu'ils appellent ventru; et, à tort ou à raison, on a conclu que le ministère, forcé par M. de Richelieu, allait se faire ultrày c'est-à-dire incliner vers la

partie de droite et s'appuyer sur ce côté effrayé dont je t'ai parlé. On assure qu'hier soir M. Ravez a réuni chez lui les ultra et les ministériels de droite pour se faire nommer président. Les autres porteront M. de Serre. Personne ne sait encore où sera la majorité. 11 y a des députés sans passions qui en veulent à ce dernier pour cette proposition qu'il a faite l'année dernière, et cela pourrait lui ôter des voix; d'ailleurs, certains libéraux aimeraient mieux garder M. de Serre comme orateur; de manière qu'on ne peut rien prévoir. Le ministère se tient dans un profond silence. On dit que chacun de ses membres a de l'humeur. Hier soir, Villemain disait à Charles qu'il avait quelque envie de donner sa démission, parce qu'il craignait de voir le ministère se faire ultra. Tu vois où la vivacité des tètes va, et sur quel ton de défiance on commence. Les libéraux animés sont tout près de se réjouir, parce que, disent-ils, cette année, la majorité de droite, assez forte, encouragerait les ministres dans la marche qui les tente, et que, l'année prochaine, à l'aide des élections, on ferait un éclat violent qui serait plus difficile si on suivait, cette année, une autre ligne. Je ne sais, mais leurjoieme fait peur. J'espère pourtant qu'elle est prématurée.

J'ai été à cette séance royale. Le roi m'a paru avoir une figure excellente; il a prononcé son discours avec fermeté et bonne grâce. Madame n'était point à la séance; on l'a beaucoup remarqué, et on a conclu que c'était à cause de M. de Lafayette; il eût mieux valu, je crois; qu'elle surmontât cette répugnance.

Je trouve tout ceci fort curieux, mon ami, ce qui fait que je t'écris à mesure que j'entends quelque chos.e. Je viens de voir madame de Yannoise. Elle a vu hier M. de F..., qui quittait le chancelier. Dans ce parti-là, la joie est extrême. Ils as^rent que Monsieur a été consulté pour le discours, que H. de Richelieu l'a fait faire, que le parti est pris, que les uUrà et les ministériels sont réunis, qu'on va changer la loi des élections, et l'imprudence de ce côté est si vive, que M. le duc de Berri, en quittant la salle, a dit au chancelier : «: J'espère que c'est la dernière fois que nous assistons à une telle cérémonie. > Secondement, je viens de voir Brigode. 11 dit qu'une vingtaine de libéraux-ultràj furieux de la personnalité que le discours du roi leur adresse, veulent s'en venger dans l'adresse et la relever. Manuel, qui a l'air de vouloir prendre une ligne modérée, a opiné hier dans une assemblée.

en disant qu'il fallait rassurer la monarchie, qui parait inquiète, et ne point se piquer comme des enfants. Il combat les idées républicaines. Ces insensés de l'extrême gauche disent : « Nous serons en minorité à la Chambre, mais qu'importe? nous aurons les lois et la nation pour nous, et les élections nous vengeront, i Je t'avoue que leur joie violente, et celle si folle des ultrà^ me font trembler. Démêle si lu peux le juste et le vrai dans tout cela; pour moi, c'est un abîme sans fond. Charles prétend que, cette année, le gâchis s'est fait homme. Il faut attendre.

Vendredi soir.

Comme je t'écris presque toujours le malin, et que j'ai toujours quelque chose à te conler qui me presse un peu, je veux achever celte lettre tranquillement aujourd'hui, et que nous causions de notre enfant. Je l'observe beaucoup ici, et je veux te rendre compte de mon examen, parce que cela avancera d'autant le parti que lu prendras. Charles est, à présent, dans une sorte d'agitation, d'incertitude sur lui-même et sur son avenir. Il a passé à pieds joints sur les jouissances de la jeunesse ; il a

AI^NËK 1818. 157

le dégoût du monde, même un tant soit peu de mépris, des sentiments forts, des actions faibles, des convictions arrêtées qui lui échappent avec un peu d'acrimonie, un certain bruit confus que lui fait son avenir, et une grande indécision sur le choix des moyens de s'en emparer. L'amour lui a parlé haut, et s'est ralenti, quoiqu'il ne soit point éteint. Cet amour Ta accoutumé à des émotions fortes. Il a mis la politique à la place, et je le vois prêt aussi à se blaser sur elle. Il s'ennuie des autres et de luimême. Il s'occupe, mais avec peu d'ordre; il souhaite et craint également un travail spécial; il a de Torgueil, et cependant du découragement de luimême. Il se trouve trop peu instruit sur le positif des choses; il craint la partie pratique des affaires, et se croit destiné à une sorte de contemplation de tout, qu'il animerait par l'écriture qu'il aime. Il se pénètre trop de l'idée qu'il doit devenir un homme de lettres, en prenant cette qualité dans son côté le plus élevé, c'est-à-dire en appliquant le talent aux grandes théories de l'esprit humain. Sa supériorité sur quelques points, qui contraste dans le monde avec sa jeunesse, lui donne une attitude dangereuse. Il a trop négligé le conseil, que je lui donnais si souvent, de dissimuler sa force, et de la

recouvrir de grâce. Il n'a pas besoin du monde; le monde le repousse un peu; on le craint, on le juge, et on le lâche

Dans la situation où il est, il aurait bien besoin de vivre à Paris avec nous, parce que nous accueillerions le trop plein de son esprit et de son âme, et que, détendu par ce soulagement, il porterait moins de raideur dans la société. Sous un rapport, Téclat qu'il vient de faire le met plus d'aplomb, car cet aveu qu'il a livré au public lui a acquis, vis-à-vis de certaines gens, la réputation honorable d'une courageuse sincérité, et il vaut peut-être mieux frapper les hommes par un seul coup, que de les contrarier journellement par des dissidences qui recommencent à chaque instant. Mais enfin, cet éclat l'engage, le voilà en lumière, le voilà soutenu et attaqué, blâmé et loué, avec un parti et des ennemis. Il a une ligne à suivre; je voudrais qu'il entrât en route en ayant pour but un avancement de places et d'affaires; il le pourrait avec de la suite, et le malheur veut qu'il s'en trouve peu capable. Une grande paresse, une timidité bizarre dans toutes les petites choses, contrecarrent ses entreprises. Je meurs de peur qu'il ne fasse des pointes qu'il ne soutiendra pas ; qu'il ne refroidisse

ceux qui voudraient le porter, et qu'alors, trop tôt désenchanté de tout, il manque son bonheur et le nôtre. Il a quelque confiance en toi, mais il est imbu de l'idée que tu ne le connais pas, qu'une certaine disposition paresseuse de ton caractère te rend indifférent à une grande portion de son existence, et que, pourvu qu'il vive à peu près comme un autre, tu n'auras point d'opinion arrêtée sur ce qu'il doit faire. Je crois important que tu cherches en toi, pendant le temps qu'il sera avec nous, des moyens dans vos relations de le frapper d'une manière nouvelle. Je voudrais que tu imposasses adroitement à la partie timide de son caractère, quelquefois par la crainte de te déplaire ou celle de t' affliger, que tu lui persuadasses qu'une portion de ta réputation est dans ses mains, et que sa conduite peut avoir de l'influence sur la manière dont on te juge toi-même. Enfin, je voudrais qu'il entrât dans une étude réglée de quelque chose. 11 voit ici le duc de Broglie, qui acquiert une réputation forte, par suite de son instruction en matière de jurisprudence; il faudrait que lu lui indiquasses un travail pareil, que tu prisses intérêt à ce qu'il fera. Il faut le séduire par une attention qui le gagnera; la mienne, qu'il a conquise depuis

rentes assemblées, et dans cette Chambre, surtout aujourd'hui, la majorité contre la loi des élections est forte. Les ultra dirigés par M. de Chateaubriand, ralliés par le Conservateur jurent la Charte, séduisent les ministériels de Tannée dernière, et cette alliance est faite dans la Chambre des pairs. Ainsi, quand même elle ne serait point capable de faire, à elle toute seule, quelque chose, elle entravera tout; et, malheureusement, je crains qu'elle ne sache où elle va. Alix m'a dit, dans sa vivacité, que MM. de Richelieu et Decazes étaient brouillés tout à fait; que les sœurs du duc disaient tout haut que M. Decazes avait trompé leur frère; qu'il voulait tout perdre, etc. , etc. Ce parti ajoute que, d'ici à un mois, M. Decazes ne sera plus en place. Alix déplorait que M. Pasquier fût à la suite du ministre de la police, et ajoutait : « S'il ne veut point s'en détacher, ils tomberont ensemble. »

J'ai vu M. de Chabrol, qui, un peu moins exalté et plus prudent, disait : < Le roi a prononcé une bonne parole; mais agira-t-on d'après cela? Toute la question est dans la loi des élections. » En sortant de là, j'ai été chez madame de Rumford, et j'ai questionné M. Mole. Je lui ai dit que la joie des iillrà me faisait peur ; il m'a répondu : a Si

VOUS voyiez les ultra-libéraux y vous les trouveriez plus joyeux encore, et leur joie me parail bien autrement fondée. > Alors, je lui ai demandé si MM. Richelieu et Decazes étaient en effet brouillés; il m'a répondu: € Il n'y a point en eux ce qui pourrait faire une rupture. » Voilà tout ce que j'en ai tiré. Enfin, j'ai causé avec M. de Barante. Je ne sais s'il voit trop en noir, mais il regarde tout comme perdu. Tu remarqueras la baisse de la rente. D'après son opinion, elle ira bien plus bas encore; les banquiers sont en désordre. Si cela continue, de terribles banqueroutes, tant françaises qu'européennes, vont suivre, et alors qui peutprévoir la catastrophe qui résultera? M. de Barante est certain que des députations ministérielles ont été envoyées à Villèle; il plaint M. Decazes; il prévoit que le côté droit, fortifié des effrayés et du parti qui suit toujours la volonté ministérielle, sera en majorité, et alors il frémit comme moi de ce mot des ultra-libéraux et des bonapartistes : c Cette année, ils feront les lois qu'ils voudront, et, nous, nous ferons une révolution, car nous avons la nation pour nous. »

Enfin, mon ami, la tourmente est violente et personne aujourd'hui n'en peut prévoir les con-

séquences. Les Français vont si vite, que je ne sais, dans aucun parti, qui pourrait se flatter de se mettre en tète, et je ne vois des deux côtés que des gens compromis. Je doute que le ministère puisse demeurer, et cependant qui le remplacerait? Tout cela est terrible, et les exagérations des partis sont à Texcès.

Dimanche.

La joie des ultra est au comble et pourrait bien compromettre leur plan. II y a dans ce parti une imprudence naïve qui inquiète les chefs. Il parait que le ministère est déterminé à attendre l'arilhmétique de la Chambre pour prendre un parti. Il garde un silence obstiné dont tout le monde se plaint. J'ai vu, hier, un homme qui avait passé deux heures avec M. Decazes, et qui m'a assuré qu'il était profondément malheureux. Le discours du roi a été fortement débattu au Conseil, et M. de Richelieu et Laine l'ont emporté. Ce discours menaçant est en opposition avec le système qu'on suivait depuis un mois, de bien accueillir les plus mauvais choix, et de n'avoir point l'air de croire aux mauvais députés. Cependant, tout ce qui s'est passé

rv '. .

a mis MM. Decazes et de Richelieu dans une attitude hostile ; ceux et celles qui les environnent ne gardent aucune mesure dans leurs discours respectifs. Quant à eux, je les crois brouillés au fond, mais empêtrés dans les bons procédés qu'ils croient se devoir, dans les qualités qui les distinguent tous deux, dans certaines vertus même qui les tiennent en incertitude. M. de Richelieu dit tout haut : < Je m'en irais, si je n'avais donné ma parole d'honneur à l'empereur de Russie de rester. > M. Laine dit de même, et on attend. Cependant, chaque matin, on fait courir le bruit delà démission de M. Decazes, et les ultra se vantent de le faire tomber d*ici à six semaines. Le côté gauche, qui l'a pris d'autant plus à gré que le droit le pourchasse, voudrait qu'il se tirât de sa position par un éclat, et qu'il quittât le ministère. Ils répètent qu'il est perdu s'il demeure, et, comme ils sont gens déterminés, ils ne veulent pas entendre â des considérations, secondaires peut-être, mais enfin fortes sur certains esprits qui le retiennent. SL M. Decazes sort, il dénonce en quelque sorte M. de Richelieu à la nation, peut-être le roi lui-même, et il faut convenir que ce serait se donner une belle position aux dépens de collègues qui, tout â l'heure, étaient ses amis.

Cependant l'état où Ton est ne peut pas durer. Les partis se forment et se lient. On assurait, hier, que la Chambre sera coupée en deux, la majorité flottant soit à gauche, soit à droite, et le ministère coupé aussi, quoique inégalement, se trouvant entre deux. La Chambre des pairs est plus avancée. Une énorme majorité s'est engagée à n'accepter que des lois monarchiques, et à demander une nouvelle loi des élections. Mais la question de tout cela est dans la Chambre des députés, où la minorité gauche serait encore bien redoutable. Ce côté gauche est décidé à montrer une attitude forte. Ils aborderont des questions qui certainement mettraient la nation pour eux ; tous les talents sont dans leurs mains; ils ne seront modérés que s'ils sont les plus forts. Tu vois qu'il se prépare un choc violent. Ces gauches, qui se composent des doctrinaires libéraux eiulirà'libéraïuc, espèrent encore qu'ils nommeront président M. de Serre; mais, si leurs antagonistes l'emportent, ils se rejettent sur l'avantage de le garder comme orateur. Ils ne doutent pas que les ultràf enflés de leur succès, n'exigent du parti ministériel de droite des concessions qui doivent jeter le trouble parmi eux et refroidir l'union. Alors ils prévoient qu'eux se fortifieront pendant la session,

et ils ont le projet d'attaquer M. Laine sur tous les points de son administration.

Tu vois, mon ami, quelle lutte se prépare ! D'un autre côté, M. de Talleyrand, sans être encore rapproché du côté gauche, le sert cette année. Hors M. Decazes, dont il dit grand bien, il se déchaîne contre le ministère. Il a publiquement, devant tout le corps diplomatique, comme dénoncé MM. de Richelieu et Laine. Les tiltrày après l'avoir haï et adopté tour à tour, le rejettent une dernière fois et 6e brouillent avec lui.

Je suis plus charmée que jamais de quitter Paris. Les salons ne sont pas tenables. J'ai besoin de me reposer pour mille raisons, et jamais dans aucune occasion de ma vie, je n'aurai été si heurouse de me rejoindre à toi.

Lundi .

Il y a deux jours que j'ai fait connaissance avec Royer-Collard. Sa conversation m'a paru solide et intéressante. En l'écoutant, mon ami, j'étais d'autant plus convaincue que c'était dans les gens de ce parti qu'il fallait, cette année, prendre sa force. S'il est vrai que ces doctrinaires aient peut-être quel-

ques principes trop absolus pour être appliqués, le ministère, en les adoptant, en eût modifié la sévérité dans la pratique; mais en entrant dans cette route, on eût paralysé les exagérations des indépendants, et fort embarrassé les Chauvelin et compagnie. On dit que le côté droit veut attaquer les nominations de Nîmes, et dévoiler les mesures que M. d'Argout a prises pour réussir. Dans ce cas, les autres sont décidés à révéler en pleine tribune les malheurs de 1815, et Royer-Collard, se tournant vers moi, disait avec cette voix tonnante qui m'a presque fait peur : c Que M. de Villèle ne nous force point à lui représenter le cadavre sanglant de Ramel ! »

En tout, je vois un orage énorme se former contre M. Laiué; son administration sera reprise sur tous les sens; les députés apportent nombre de réclamations de leurs départements. Cette année, on verra si M. Laine sera aussi bien servi par sa belle éloquence, quand il se trouvera sur le terrain difficile de la défensive. Si, comme on le dit, il reste au ministère malgré lui, je le plains de tout mon cœur, et je frémis, mon ami, d'une pareille tourmente. Cette belle France sera-t-elle en état d'y résister? Serait-il possible que tant d'hommes honnêtes, qui se disputent avec des intentions toutes loyales, ppé-

parassent le succès des brouillons qui viendraient plus tard se mettre à leur place?

Tu dois trouver dans mes lettres un peu de rabâchage. Mais je ne puis pas aller plus vile que ce qui se passe, et, en attendant, je raisonne ou déraisonne sur ce que je vois. Je me trouve entourée de gens plus décidés que jamais dans leur opinion sur les choses et les personnes, et moi, au contraire, je vais de doute en doute, et ne puis trouver une solution à rien.

CCGXCIX.

UADAME DE RÊMUSAT A M. DE RÉMUSAT, A LILLE.

Paris, mardi 15 décembre 1818.

J*ai été hier à la Cour, mon cher ami, et j'ai été reçue parfaitement. Monsieur le duc d'Angoi|lème m*a grondée de très bonne grâce, et m'a dit beaucoup de bien de toi. Il en a dit à tout le monde ici. Ce prince doit être bien surpris de ce qui se passe, et, s'il y voit clair à tout ce qu'on fait, il sera habile. Pour moi, je n'y comprends rien, mais je suis toujours inquiète, parce que la vivacité des tètes

françaises est telle que j'ai bien peur que, dans aucuii côté, on ne garde aucune borne. Tu verras par les journaux quel mouvement s'est opéré dans la Chambre des pairs, et par le choix de ses bureaux et de la commision de l'Adresse où elle en est. Sa scission estcomplètementfaite,etlamajoritédu côté droit est forte. Lesuttrà sont fous dans leur joie, et, comme de coutume, bien imprudents. Imagine-toi que notre cousine de Vergennes a été, hier matin, chez le roi lui faire compliment de ce qu'il était devenu royalis^^. Les épithètes de coquin, faquin, etc., sont données à tout libéral de quelque nuance qu'il soit. M. Decazes a refusé le ministère de la Maison du roi qu'on lui offrait. Voilà où nous en sommes! Tu vois que c'est un gâchis complet. M. de Lafayette dit : « Le discours du roi est absurde, et on a mis au milieu une phrase de tyran. » M. le chancelier dit : « Dieu merci I nous arriverons à n'avoir plus de ces maudites assemblées. » Voilà quelle est la modération des deux côtés. 11 me paraît presque impossible qu'il résulte quelque chose de net de toutes ces choses, et je ne vois que trouble et confusion pour l'avenir. Peut-être que je me trompe, et que l'horizon s'éclaircira tout à coup. Si nous sortons de ce chaos, ce sera certainement notre pauvre

France qui se tirera d'affaire toute seule. En attendant, je bénis le ciel de nous voir aujourd'hui dans notre paisible Flandre; les préfets du Midi vont avoir du mal, avec cette espèce de réaction si imprudemment soulevée. Je suis loin de dire comme M. de Lafayette que la phrase du roi' est celle d'un tyran ; mais je pense que, puisqu'on n'avait point encore pris de parti, il eût été plus prudent de ne point donner cette alarme.

Mercredi.

Nous n'avançons pas beaucoup, mon ami, et je ne puis t'écrire que des petits faits que je ramasse

1. Il est difficile de trouver cette phrase de tyran dans le discours prononcé par le roi Louis XVIII en ouvrant la session de 1818. Nous en avons vu bien d'autres, et, de loin, ce discours ne paraît pas se distinguer beaucoup des harangues usitées en pareil cas. Celle-ci, pourtant, est remarquable par une expression sincère de patriotisme, en annonçant le départ des étrangers. Voici toutefois le passage sur la Révolution qui avait blessé M. de Lafayette : « Je compte sur votre concours pour repousser les principes pernicieux qui, sous le masque delà liberté, attaquent l'ordre social, conduisent par Tanarchie au pouvoir absolu, et dont le funeste succès a coûté au monde tant de sang et tant de larmes. » H. Royer-CoUard voyait dans cette phrase une décla' ration de guerre d la France nouvelle, (Histoire du gouvernement parlementaire, par H. Duvergier de Hauranne, t. IV, p. 506.)

17i CORRESPONDANCE DE M. DE RÉMUSAT.

de côlé et d'autre. Hier, j'ai vu M. de Chabrol chez ma sœur. Il dit toujours qu'en France on est soumis, façonné à l'obéissance, et qu'il n'y a qu'à vouloir pour être obéi. Après son départ, M. Pasquier est arrivé. Il y avait huit jours que je ne l'avais vu . Jel'ai trouvé tout aussi peu agité que de coutume; je l'ai pressé de questions, il m'a répondu a quelques-unes d'une manière qui peut servir à fiier quelques idées. Je lui ai demandé si M. de Richelieu ou Decazes quitteraient le ministère? Il m'a répondu que non. — S'ils étaient brouillés? — Non. — Si leurs opinions étaient différentes? — Qu'il n'avait jamais été question entre eux d'une opinion assez arrêtée sur quoi que ce soit pour qu'on puisse dire qu'il y a dissidence. — Si la Chambre des pairs était réellement déterminée à demander un rapport contre la loi des éleclions? — Oui, à peu près. — Ce qui en était dans la Chambre des députés? — Un extrême doute. — S'il croyait que, dans cette Chambre, on eût majorité pour un pareil changement? — Peut-être, mais qu'il ne s'agissait pas de majorité des Chambres, mais de savoir si on aurait celle de la France. Et enfin, qu'avec tous les efforts du côté droit, M. Ravez ayant eu hier 97 voix et M. de Serre

93, cela ne pouvait point, en quelque sorte, s'appeler une majorité.

Les ultra commencent à voir que la chose serait moins facile, et le ministère est toujours dans son indécision. M. de Kichelieu, que Paris croit si déôidé, est très malheureux, et inquiet de Tobligation de prendre un parti; M. Laine s'est passionné de M. de Chateaubriand; iM. Decazesa une humeur visible qu'il ne cache point. Voilà encore où on en est. Parmi les libéraux, la plupart, efTrayés de la situation, montrent, dit-on, assez de modération; l'un d'eux, et c'est Dupont (de l'Eure), disait hier : € Le bonapartisme nous talonne. Nous savons bien que, s'il y a révolution, la liberté perdra. Que le ministère montre donc une route, et on se déterminera à le suivre. >

L'autre jour, je causais avec M. de Talleyrand. Il est modéré, cette année, et on ne peut pas se refuser à lui reconnaître un tact assez juste en révolutions: € Le côté gauche, m'a-t-il dit, n'est point redoutable aujourd'hui; son intérêt est d'être modéré, cette année. Il n'y avait donc point encore d'inconvénients à s'appuyer de lui. Si on y manque, je vous prédis infailliblement une crise, et Dieu sait où elle peut nous mener I >

m CORRESPONDANCE DE H. DE RËMUSAT.

Mon amiy je suis profondément troublée. Je vois de bien sottes joies dans les salons ; on n'y sait rien, et on s'y amuse d'un mot, d'un geste sur lesquels on pose des espérances. Si le talent et les qualités de nos ministres ne peuvent nous tirer d'affaire, sur qui donc faudra-t-il compter?

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