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MADAME DE RÉHUSAT A H. DE RÉMUSAT, A LILLE
Paris, jeudi 17 décembre 1818.
Je suis bien sûre, mon ami, que tu ouvres toujours mes lettres avec impatience, et qu'après les avoir lues, tu ne te trouves pas plus avancé. J'ai beau tendre tous mes yeux et toutes mes oreilles, je ne puis rien recueillir de net. Je continuerai cependant, jusqu'à la fin, de te dire tout ce que je ramasserai. Il paraît que les souverains, au Congrès, effrayés des progrès libéraux, et jaloux de conserver leur autorité, ont imposé à M. de Richelieu Vordre de cette phrase, contre les idées démocratiques, insérée dans le discours du roi. De là,
celte espèce de réaction qui s'est faite ici à l'arrivée du premierministre, réaction animée, échauffée par le parti qui la presse et qui la conduira peutêtre plus loin qu'on ne veut, il s'en est suivi tout ce que je t'ai conté, et sûrement encore des choses que je ne sais point.
Les ministres sont toujours en dissidence plutôt qu'en rupture. Hier soir, M. de Richelieu est venu faire une visite chez M. Decazes, où il y avait un monde énorme. Cette visite était sûrement pour faire tomber les bruits de brouillerie qm s'étaient répandus ; mais elle ne détournera point les gens avisés de croire qu'il devient bien difficile de supposer la moindre apparence d'union entre ceux qui sont chargés de nous conduire. Je sais positivement que M. Decazes pensait, hier encore, à donner sa démission. S'il reste, c'est beaucoup par procédés, et bien des gens croient qu'il ferait bien de s'en aller. Notre état est d'autant plus critique que les gens raisonnables du côté gauche, abandonnés par le ministère, qui, dans ce moment, veut recevoir et non donner le mouvement, sont forcés de se réunir à ce qu'on appelle vulgairement les jacobins. Les mots effrayent les hommes qui, généralement, en sont plus frappés que des choses, et le parti ventru grossirabeaucoup,
et pourra bien verser vers la droite. Alors, on se croira assez fort pour entreprendre le changement des lois de Tannée dernière, et, si on le fait étourdiment, sans précautions, après avoir donné à la France, il faut en convenir, depuis deux ans, un mouvement toutcontraire, plus oumoinscomprimée d'abord, elle éclatera peut-être, un beau matin, par une réaction toute désordonnée. Voilà ma politique, qui n'est pas bien rose, comme tu vois, et que je tâche de dégager de toute prévention, en me rassurant cependant sur les incidents inattendus qui peuvent donner aux choses une facenon prévue.
Hier soir, j'ai été chez M. Decazes. Je lui avais, depuis ta dernière lettre reçue, demandé un rendez vous. Il m'a dit qu'il n'avait pas pu me le donner, parce qu'il était très agité, comme je devais bien le penser, et il m'a engagée à l'aller voir demain à deux heures. Je t'assure qu'il mérite qu'on lui témoigne attachement, et j'ai pensé que la sottise de certains individus, qui croient qu'il faut attendre à se montrer chez lui, devait précisément me porter à faire cette visite.
Au milieu de tout cela, je me prépare à partir. Le froid qu'il fait m'épouvante beaucoup; je suis assez mal à l'aise, et je meurs d'envie d'être là-
bas, parce que je sens que Thiver commence à me travailler. Les agitations de toute sorte que j'ai eues à Paris m'ont épuisée. Le monde me fait peur; Tétat de contrainte où je suis m'est insupportable; Charles me préoccupe; il faut convenir qu'il a mal pris son temps pour afficher ses opinions. Je suis cependant contente de lui, mais il est agité, mécontent, contraint, et, comme moi, il a besoin du soulagement que tunous donneras à tous.
Adieu, mon bon et cher; je t'aime encore de tout ce que je suis forcée de haïr tant de gens passionnés et égoïstes, qui compromettent l'avenir de la France, et peut-être, bon Dieu ! celui de mon fils.
On dit partout que M. Laine ne dissimule point qu'il ne garde le ministère que parce que M. Decazes perdrait la France avec son système. On le veut très lié avec M. de Chateaubriand. M. Pasquier s'est bien conduit. Il quittait les Sceaux, pour tout arranger. L'opinion d'un parti le place aujourd'hui au-dessus de M. Mole; mais aussi la droite l'abomine, et ne le nomme plus que le Serpent; tout cela est odieux. Ah I mon ami, que je hais la haine, et que je souffre de perdre jusqu'à mes dernières illusions I
Samedi 19 décembre
Si on pouvait demeurer attentif à regarder ce qui se passe, mon ami, sans y prendre un trop vif intérêt, tout ceci serait extrêmement curieux. Mais rinquiétude nuit certainement à l'attention. Quelquefois, il me prend l'espérance que, de notre situation même, naîtra de l'expérience pour tous les partis. Je crois intimement qu'il y a, dans le côté gauche, des hommes pleins d'intentions droites et utiles. Si le ministère s'était emparé d'eux, il les séparait du parti auquel ils sont forcés de se lier aujourd'hui, parti qui effraye ajuste titre la nation, qui inspire de la défiance, et qui, s'il ne se contient pas, finirait par amener le désordre. Cependant, je vois une lueur d'espoir dans la peur réelle que les bonapartistes et les jacobins font aux libéraux. Dupont (de l'Eure) disait, il y a deux jours, à un personnage du gouvernement : « Monsieur, nous sommes quarante indépendants qui vous demandons de vous entendre avec nous. Croyez que nous voyons tout le danger de cette crise, et que nous savons que, s'il arrivait encore des secousses en
France, comme de coutume, la liberté y périrait la première. >
En attendant, le ministère s'applique bien vainement à répéter qu'il n'y a aucune dissidence violente entre ses membres. Hier soir, j'entendais M. Mole qui répétait, tout haut, devantbeaucoupde monde, que ce n'avait été qu'une légère dissidence d'opinion, et qu'on avait brodé sur tout cela. Dans la soirée, M. de Serre est arrivé chez lui, et j'ai fort bien entendu que ce dernier se plaignait amèrement de la préférence qu'on allait donner à Ravez sur lui, pour la présidence, et que M. Mole s'efforçait de répondre des paroles obligeantes et rassurantes. J'ai vu, dans ce même salon, ce qu'on appelle des ventrus de droite, qui montraient de l'impatience et de l'inquiétude du peu de majorité qu'ils ont, parce qu'ils n'ont pas pu empêcher que Beugnot et Courvoisier, l'un doctrinaire et l'autre ventru de gauche, fussent nommés. M. Mole nous disait, hier, qu'il croyait que jamais, dans aucun temps, la divergence des opinions n'avait été si multipliée, et, en effet, il n'y a pas deux personnes qui pensent de même; on s'écarte dès le premier mot des discussions.