‹ Correspondance de M. de Rémusat pendant les premières années de la restauration;Chapitre 37 sur 42 · CDXLIV · texte numérisé non relu

CDXLIV

CHARLES DE RÉMUSAT A MADAME DE RÉMUSAT. A LILLE

s, dimanche 2 mai 1819.

Je vois avec chagrin, ma mère, que vous vous inquiétez toujours, et que vous vous créez des craintes. Gardez, je vous en prie, votre tranquillité ; j' en ai besoin. La vie que je mène ne me coûte aucun effort. Quelque petite opposition que j'aie rencontrée, il ne m'a fallu aucun courage, aucune peine, pour la vaincre et l'oublier. Il n'y a que vos craintes qu'il me puisse être difficile de supporter sans regrets, et qui me viennent quelquefois comme un remords dans la carrière que je cours. Vous savez ce que je dis toujours : t Pourquoi sourd à la voix d'une mèreimmorlelle... » Heureusement, j e n'ai jamais vu mon père éperdu *.

Pour qui, sourd à la voix d'une mère immortelle, Kt d'un père éperdu négligeant les avis, Vats-je chercher la mort tant prédite à leur fils? Iphigénie, acte IV, scène VI.

Au reste, l'idée qui domine dans vos lettres n'est fondée sur aucune circonstance. Je ne trouverai même aucune difficulté à satisfaire à ce que vous me demandez, et je ne prévois pas d'occasion où je puisse avoir à refuser d'écrire sur la religion ex professa. Cependant, je vois que, de partout, on commence à parler de religion. C'est une de ces questions qui, comme ledit si bien Villemain dans Cronvwell^ peuvent bien ne pas se résoudre, mais qui ne se suppriment pas. Une attaque violente éclate contre les missionnaires. Je ne parle pas des quolibets ni des chansons; mais on rapporte des faits. M. Kératry ne les a pas épargnés dans son discours d'hier, et c'est un homme> lui, qui prend les choses de haut. La dernière Minerve cite des passages d'un complet ridicule, et dont l'authenticité n'est guère contestée. Les hommes qui sont à la tète du mouvement ecclésiastique, les jeunes prêtres, la plupart exaltés et politiques tout ensemble, s'excitent par la difficulté même; ils vont recueillant partout les imaginations ardentes ou faibles, les esprits blasés ou inquiets. Ils vont faire prêtre le duc de Rohan *,

1. Le duc de Rohan, âgé de trente ans, ayant perdu sa Tem me, prit, en effet, les ordres sacrés en 1819. Il avait été chambellan de rempereur, puis orficier de mousquetaires, et il devint grand

et ils comptent beaucoup sur cette ordination.

Dans ce moment même, il y a alarme et division au camp du Conservateur : M. de Chateaubriand et les autres veulent dissoudre Tentreprise. Ils disent que le Conservateur leur nuit dans les élections I L'abbé de Lamennais répond : c Que m'importe ? Il s'agit bien de succès dans les élections I Est-ce qu'il doit y avoir des élections? Qu'ai-je besoin que M. de Chateaubriand soit ministre? > Je crois, cependant, que le Conservateur va cesser, pour devenir journal quotidien. Il en sera de même de la plupart des recueils périodiques. Si le Dror peau blanc et le Libéral subissent la même trans* formation, il Faudra nous attendre à un torrent d*injures, tous les matins. Il est difficile de voir quelque chose de plus dégoûtant que ces deux libelles.

Dans tous les cas, souvenez-vous, ma mère, que, l'autre jour, madame Mole, sa mère, et ma tante disaient à qui mieux mieux que le discours de M. de Serre était bien impie, en présence de cette pauvre Élisa, qui se disait : « Je le suis donc aussi, moi? » que je ne sais plus quelle dame, voyant,

vicaire de Paris, archevêque d*Aucli, puis de Besançon, siège qu'il quitta après la révolution de 1830. 11 est mort en 1833*

l'autre jour, Camille Jordan, qui est malade et changé, disait avec un air de compassion : c Pauvre homme I Ce sont ses remords qui le poursuivent; > que M. Royer-Collard, qui est janséniste et qui fait maigre rigoureusement, est accusé d'athéisme; que notre ami Prosper de Barante est accusé de bien autre chose que je n'ose redire, par respect pour sa femme. Enfin, que voulez-vous ! on est mal jugé, j'en conviens ; mais il reste toujours la consolation d'Ovide : Barbarus his ego sum^ quià non intelligor illis.

J'ai diné, hier, chez M. de Barante avec votre M. Bis^ qui nous a lu une tragédie de Camille qui n'a ni queue ni tête. Il m'a l'air d'un petit jeune homme bien médiocre, un de ces badauds de la libéralité qui n'en comprennent que les niaiseries, et il m'a fait cent compliments assez plats sur les bontés de mon père pour lui.

Daunou a parlé, hier, contre la loi, sans voter contre, de la manière la plus bienveillante, et du reste avec assez d'esprit. Il n'est pas mal d'en être venu à conquérir les compliments de toute

1. M. Hippolytc BÎR, né ea 1789 et mort en 1855, a fait deux ou trois tragédies ignorées. Il est, avec Jouy, l'un des auteurs de l'opéra de Guillaume Tell,

AN'NËE 1819. 899

rexirème -gauche, sans leur faire de concessions. M. de Chauvelin demandait, l'autre jour, quelque chose à M. de Serre, et il lui disait : « Vous, monsieur le garde des sceaux, qui êtes des nôtres... > M. de Serre se retourna, et lui dit gravement : € Monsieur, j'en serais bien fâché !» Et la conversation n'en continua pas moins. Il y a déjà quelque temps de cela, et, depuis, M. de Chauvelin a passé sa vie à faire des compliments au garde des sceaux, à la tribune même.

GDXLV.

MADAME DE RÉMGSAT A SON FILS CHARLES DE RÉMUSAT, A PARIS

Lille, mardi 4 mai 1819.

Que voulez-vous que je vous dise, mon enfant? Tant d*aigreur, de violences, de mauvaise foi me font mal à voir. Notre pauvre génération me paraît déplus en plus perdue, et savez-vous, dans le fond, pourquoi je suis si émue? C'est que mon âme, abandonnée à son penchant naturel, voudrait aimer et admirer, et que je me sens des tentations forcées

de haïr et de mépriser, qui parviennent à me décourager. Quand les impressions sont Fortes, que les sentiments sont vrais, il ne faut pas croire qu'on puisse recevoir les unes, éprouver les autres, sans une sorte de contre-coup moral qui a presque la force d'une sensation réelle. J'admire que tant de gens accusent sans connailre, blâment sans comprendre, flétrissent sans souffrir. Quant à moi, je .sens tout ce que je pense, et aussi ai-je quelquefois des joies vives et des chagiins profonds, sans pourtant avoir bougé de Tenceinte de ce petit salon que vous connaissez. Celte manière d'être a ses petits avantages, ses graves inconvénients, pour soi et les autres. Supportez-les, mon ami, avec patience. Ne me dites plus que mes soucis vous font l'efiet d'un remords ; car une âme si noble et si généreuse que la vôtre ne peut savoir ce que c'est ; mais, comme vous m'aimez, ménagez mes faiblesses, dont vous connaissez la source, et laissez-moi le temps de me façonner à des expériences que j'ai bien assez de raison pour ne point repousser, mais qui me font un mal que le temps seul guérira. Vous dirai-je tout? Je suis quelquefois effrayée de certaines conséquences de tout ceci pour moi. Il est presque impossible que certaines dissidences d'opinion.

soit sur les hommes ou sur les choses, quand elles deviennent un peu graves, ne refroidissent pas les affections, no relâchant pas les liens. Vous savez que je ne sais feindre aucun sentiment, et que je n'entends point comment on s'aime par convention; il m'arrivera donc, je le prévois, d'aimer moins, sans doute beaucoup moins, que j'aimais. On le verra, que sais-je?Je le dirai peut-être, et je m'éloignerai, au mépris de toutes les paroles. Dieu me garde de courir au-devant de cette sorte de rupture! Mais je la prévois, et cela me noircit un peu.

Vous voyez que je vous livre tout le fond de mon cœur. J'ai une telle confiance dans votre raison, que je ne crains nullement que vous vous fassiez un jour des armes contre moi de la confidence de mes secrètes impressions. Je vous estime si profondément, que je ne balance jamais à être complètement vraie avec vous. Mon cher enfant, vous êtes bien selon mon cœur et mon esprit. Aussi tous ces sentiments, qui refouleront sur moi, iront à l'avenir se déverser sur vous; je vous aimerai encore de l'indifférence que le monde m'inspirera. Ayez bon courage pour supporter une telle affection ; le mot est juste; les dévouements complets ont bien aussi leur importunité.

Quoiqu'il en soit, vous pouvez dire à M. de Serre que, tandis que les salons de Paris le mettent à Vindex^ sa réputation s'étend et s'agrandit, telle qu'elle le mérite. Votre père voyait, hier, un homme qui vient de voyager en Belgique. 11 raconte qu'on y lit nos discussions de la Chambre comme si on y était encore Français; qu'on y est plein d'estime pour notre Garde des Sceaux, et qu'on commence à l'appeler le Piti de la France.

Répétez bien à Élisa, de mapart, que je la prie de ne point se laisser ébranler par les paroles de notre quartier. Certes, il y a bien autant de piété dans nos âmes, je dirai plusde christianisme, que dans celles de ces dames, sans faire tort à personne, et Dieu, qui voit les cœurs, ne se méprend point sur notre estime pour un homme qui, le premier depuis trente ans, a fait entrer la religion pour quelque chose dans les intérêts de la politique humaine. Quant aux missionSy je les crois très dangereuses, et, comme c'est surtout en fait de religion que l'hypocrisie me paraît odieuse, je vous confie que madame de*", qui arrive de Paris, ayant été chargée par l'abbé de Frayssinous de recueillir en ce pays une collecte qui doit servir à entretenir cette nature de prédication, je me suis tenue à l'écart,

suivant rinstinct de ma conscience, qui me défend d'encourager ce que ma conviction intime blâme très positivement. Mais tout cela ne m'empêche point d'estimer l'abbé de Frayssinous. Dieu m'en garde I Je crois qu'il s'abuse, et je crois encore que la vraie religion sera plus forte que tout.

Mercredi.

Mon fils, écoutez une idée que votre père a eue hier soir, et qui m'a tant frappée, que je me suis bien promis de vous la mander ce matin : Il me disait donc qu'à la fin de cette discussion sur la Presse, lorsque M. de Serre verra la dernière occasion de parler, il faudrait qu'avec son beau talent, sa manière élevée, il improvisât une sorte d'invitation, de conseil à tous ceux qui vont user de la liberté accordée; qu'il parlât d'abord à la nation, et qu'il engageât les Français àmontrer à l'Europe, qui a les yeux sur eux, qu'ils sont dignes de la liberté, par le noble usage qu'ils en font. Ensuite, il faudrait qu'il parût parler à certaines classes d'auteurs en général, journalistes, pamphlétaires, etc. ; qu'il les invitât à dédaigner le scandale, à éviter l'injure, au respect qu'on doit au roi, à la Charte, aux

croyances religieuses, loujours respectables sur la terre, et dont Dieu seul doit demeurer le juge; qu'il fît une peinture abrégée de nos mœurs, qui s'effa* rouchent facilement des atteintes portées à certaines délicatesses; qu'il démontrât que la calomnie et l'injure sont la ressource des esprits médiocres, et que tout outrage fait à la pudeur publique flétrit encore plus son auteur que sa victime.

De cette manière, il jetterait d'avance un anathëme, pris de bien haut, sur les licences que certaines gens vont prendre, et peut-être les embarrasserait-il un peu. Vous avez très bien dit, dans votre petite brochure, que les lois étaient dictées aux nations parles nécessités des temps qui en démontraient Futilité. Aujourd'hui, personne ne doute qu'un gouvernement représentatif n'ait besoin d'être appuyé sur la liberté de la Presse ; mais nos mœurs, notre goût, nos délicatesses nationales sont un peu effarouchés de celte nécessité, et nous l'acceptons comme un remède fort utile à notre traitement, mais assez désagréable. C'est un véritable émétique qu'on prend par raison, et qu'on approche de ses lèvres avec quelque peu de répugnance, parce qu'on en prévoit l'effet prochain inévitable. Si d'avance et du haut de la tribune, on

discrédite les abus qu'on en pourra faire, si on présente l'injure comme une ressource facile à Tusage de la haine, vous verrez que bien des gens seront embarrassés de la prendre pour moyen d'effet.

GDXLVI.

CHARLES DE RÉMUSAT A MADAME DE RÉMUSAT, A LILLE

Paris, dtinanche 9 mai 1819.

Je comprends très bien, trop bien, ma mère, tout ce que vous trouvez de pénible daus ce mésentendu perpétuel avec des personnes qu'on aime, et qui ne plaisent pas, ou plus. C'est un choix à faire dans ce monde. Il faut rétrécir son âme et la réduire aux jouissances et aux sentiments de convention, dont quelques-uns sont de devoir, et vivre tranquille, ou bien mettre son âme en liberté, la porter dans toutes choses, et vivre agité, ou du moins très agitable. En y regardant bien, on verra que le second parti est encore le meilleur calcul, si c'est le bonheur qu'il faut chercher ici-bas ; car il ren-

ferme et donne des plaisirs dont on ne connaît pas communément la nature ni l'étendue.

Quant au refroidissement que vous prévoyez, il faut franchement aller au bout de cette idée. II faut bien voir que ce refroidissement ne saurait jamais passer de certaines bornes, et que le tout se réduit à un embarras, à un mécompte réciproques. Mais il y a longtemps assurément que cela dure ; seulement il y paraissait moins, les conséquences pratiques s'en faisaient moins sentir, dans un temps où il n'y avait point de parti à prendre sur rien, * et où la responsabilité de chacun était beaucoup moindre. Rappelez -vous le passé, comparez le présent, et dites-moi si, apparences à part, au fond la différence réelle est si grande? Ce qu'il faut nous prescrire, c'est de faire une abnégation entière de petit amour-propre, de petite susceptibilité dans tout ceci. C'est ceijuejeme recommande sans cesse ; je ne veux point combattre à armes égales. Il y a des manières de prendre la vie toutes différentes, il y a des points de vue tout différents pour le même objet. Par exemple, voilà ma tante qui m'écrit de Yerneuil, et qui me dit en passant: c Je suis sûre qu'à soixante ans vous trouverez que vous avez un peu gaspillé votre jeunesse.

en ne trouvant de plaisir que dans une tribune ou qu'en écoutant M. Guizot. > Plus loin, elle se plaint d'un de ses camarades de coulisses qui, dit-elle, prend le salon pour un corps de garde, et elle ajoute : c Peut-être, à vingt ans, faisait-il de la politique ! > Eh bien, est-ce que j'irais répondre à tout cela sérieusement? Non, certes. Y aurait-il du bon sens à lui expliquer que ce n'est point perdre son temps, même sous le rapport du plaisir, que de l'employer à écouter les hommes graves et distingués? Comprendrait-elle ce que nous disions avec M. Guizot, que nous étions le contraire deChrysale, qui vit de bonne soupe et non de beau langage? C'est une des thèses que soutient le plus volontiers le chevalier de Panât, que la singularité et 1^ déraison bizarre des jeunes gens de ce siècle. Il les trouve sévères et sérieux, et il s'en étonne, et il ne voit pas que cela est naturel, et il ne voit pas que cette disposition est loin d'être générale. On la remarque parce que le nouvel état de la société a mis au jour les jeunes gens qui se destinent aux professions sérieuses. Autrefois, on ne les connaissait pas ; on ne voyait que ceux que leur naissance et leur situation seules appelaient à de certaines places, et qui, par là même» étaient dispensés de gravité et d'études. A

présent, au conlraire, tout ce qui est utile, et par conséquent honorable, est honoré, et dès qu'un jeune homme a quelque distinction, donne quelque espérance, il est tout de suite appelé, invité, fêté. Hais je réponds que les beaux messieurs, indigènes des salons, travaillent de toutes leurs forces à être aussi légers que pouvaient l'être leurs pères.

Je suis fâché que votre conseil, celui de mon père, soit venu trop tard. Je crois qu'il y avait lieu à un beau discours, et la dernière séance en aurait donné une occasion toute simple. Il faut se consoler en disant que cela n'eût servi de rien.

11 est difficile de débiter plus d'infamies et d'inepties que les recueils périodiques dont nous sommes inondés. Heureusement, ceux qui sont faits dans un sens jacobin ou bonapartiste ne sortent guère de Paris. Le Drapeau blanc est lu, me ditesvous, en province ? Je m'en inquiète moins. Ceux qui le croient ne peuvent être ramenés, et il doit produire un effet contraire sur les autres. Je crois que nos ministres, que j'honore de tout mon cœur, ne sont pas cependant assez forts pour pouvoir se passer des injures des uUrà.

Vous avez un voisin, l'évêque d'Arras, qui vient de faire une circulaire qui fait bien du bruit. Elle

est fort sage; elle Test presque plus que je ne le demanderais, moi. Vous avez très bien fait de ne pas contribuer pour les missionnaires. Assurément, je ne crois point, comme M. de Jouy S qu'ils gagnent des monceaux d'or. Je sais très bien qu'ils sont aussi purs et aussi désintéressés qu'insensés, et c'est même pour cela qu'ils sont dangereux. Vous saurez que M. de Panât a un neveu, le fils de sa sœur, lequel est à présent à Paris, et que je vois tous les jours chez madame de Calellan. Il est fort spirituel, fort ultra à la manière de son oncle, fort impie, enfin complètement voltairien. L'autre jour, on parlait des missionnaires. Il les défend parce qu'il sont ultrày il s'en moque parce qu'ils sont religieux. Il me disait qu'on lui écrivait de l'Isle-en- Jourdain, lors de leur passage en cette ville, des lettres enthousiastes, qu'il semblait que le moment de la régénération universelle fût arrivé; que, depuis, il y a été, et qu'il a trouvé que rien

1. M. de Jouy, né en 1764 et mort en 1846, avait mené dans sa jeunesse une existence fort agitée. Il avait été marin, puis lieutenant d*artillerie, puis journaliste, puis émigré, puir de nouveau officier après la révolution de Thermidor. Enfin, en 1797, il quitta l'armée pour donner des vaudevilles, des opéras, des tragédies et des romans dont les plus célèbres sont : la Vestale^ Femand Corte*, Tippo-Saib, Moïses Guillaume Tell, etc. Depuis 1818, il rédigeait un journal très libéral, intitulé l'Hermite en province.

n'était changé, que les femmes avaient encore des amants, que les hommes prêtaient toujours leur argent à usure : € Pourquoi donc, concluait-il, s'inquiéter des missionnaires? Ils font grand effet quand ils arrivent; au bout de trois mois, personne n*y pense plus. — Vous prononcez là pour moi, lui disje, leur arrêt de condamnation; car vous m'attestez que leur présence excite un grand mouvement dans les esprits, et que leur influence morale est nulle. Us peuvent faire un soulèvement, et ils ne peuvent faire une conversion. »

Plus j'y pense, plus je prévois de difficultés dans tout ce qui regarde la religion. Les prêtres sont beaucoup plus redoutables que les ulirà, et je le dis à leur honneur : C'est qu'ils s'appuient sur quelque chose de plus réel, et, lors même qu'ils regrettent la dime ou les biens ecclésiastiques, ce n*est pas l'amour de l'argent qui les pousse, c'est l'amour d'une idée. La preuve en est qu'il n'y a pas un curé qui n'aimât mieux rentrer dans un bien de douze cents francs de rente que recevoir un traitement de mille écus. Il y a donc là une force morale à vaincre, et ces forces-là, on ne peut les vaincre que par des forces du même genre. On ne peut combattre une croyance que par la raison, les préjugés

que par les lumières. Avec les ullràj au contraire, il n'y a pas tant de ménagements à garder : Un bon dédain bien complet, des lois dans Tintérèt général, une administration qui ne leur accorde aucune faveur et qui les force à subir la justice commune, et nous en serons débarrassés.

J'ai vu l'autre jour M. Mole dans le petit salon de sa belle-mère. Toute la maison est, comme vous le savez, montée au ton ultra. Toutes les visites étaient à l'avenant. Il n'y avait de mon avis que moi et... devinez qui? et lui. Je riais de voir toutes ces bonnes gens, et cette bonne madame de Labriche, allant, poussant dans un sens, et croyant lui plaire, et lui, sans se prononcer entièrement, répondait sèchement, coupant court à tout, démentant les faits. Cela m'encourageait; je lâchais, de temps à autre, quelque petite réflexion qu'il saisissait au passage, et qu'il amplifiait aussitôt. Au fond, il se meurt d'envie de se raccommoder avec les doctrinaires; il croit possible de le faire, en restant brouillé avec M. Decazes, qu'il ne ménage point.

Quant à B..., il est libéral jusqu'à la niaiserie, de peur de passer pour ultra. Il a pris toutes les trivialités de notre opinion, et, au fond, il ne l'aime ni ne la comprend. Il en résulte les contradictions

les plus singulières. Par exemple, l'autre jour, il nous fait un grand morceau sur les inconvénients du jury; il cite une foule d'histoires, il abonde en exemples, et puis il conclut, en disant : c C'est un assez mauvais tribunal, mais n'importe ! C'est une excellente institution politique, et c'est à ce titre qu'il faut y tenir. > Quelle absurdité ! Si cela était vrai, où en serions-nous? Il n'y a rien de si bizarre, ni de si commun, que ces hommes qui ont conservé tous leurs préjugés, mais qui ne sont pas têtus, et prennent tout dé suite le langage qu'on veut. Il en résulte la disparate la plus plaisante entre leurs idées et leurs paroles.

CDXLVII.

MADAME DE RÉMUSAt A SON FILS CHARLES DB RÉMUSAT, A PARIS.

Lille, mardi 11 mai 1819.

En vérité, mon cher enfant, notre correspondance est excellente, excellente pour nous, bien entendu ; car je ne veux effaroucher ni votre modestie, ni la mienne. Mais il est certain que nous

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nous comprenons, nous répondons à merveille, et sans compter le reste, j'y trouve mille raisons de nous aimer. Votre dernière lettre surtout m'a charmée. Elle est dictée par une si noble modération, par un esprit de justice si remarquable, vous y dépeignez si bien le fort et le faible de toutes choses, vous y jugez si bien les gens indépendamment de vos opinions, qu'il me semble ^qu'avec un peu de calme, on ne pourrait guère se refuser à vos convictions. Au reste, vous êtes plus que jamais maître de toutes les miennes. Plus je vais, plus je me convaincs qu'il faut tâcher de ne regarder qu'à l'avenir, en fondant nos institutions ; car nos contemporains ont en eux ce qui les empêchera irrévocablement d'en profiter; c'est donc pour vous autres qu'il faut travailler.

En attendant, nous avons un temps admirable, des campagnes très riches, un peuple qui se meurt d'envie d'être heureux, et un repos constant. Je commence à promener madame de Vannoise dans nos champs, dont elle est fort contente. Nous avons, le soir, un petit cercle qui ne me déplaît point. Ce cercle est pris dans quelques femmes de ce pays et des olficiers de la Garde royale, leur colonel en tète, qui est le meilleur homme et le plus déraisonnable*

du monde; M. d'Âubusson, grisé de Bonaparte, bien affermi dans ses idées sur le gouvernement de laforce, el qui ne comprend unroiquelorsquMlestà cheval et qu'il ordonne une charge à deux cents lieues de son royaume; ce jeune Yitrolles, que j'aime assez, dont on a faussé Tesprit, qui est demeuré avec une âme droite et sensible, qui voudrait que ses opinions fussent des sentiments, qui sou* haite franchement le bonheur des classes secondaires, qui nous dit fort bien qu'il estime plus Vauban pour les canaux qu'il a creusés ici que pour la citadelle qu'il a élevée, et qui, j'en suis sûre, souffre intérieurement assez vivement. Je m'accuse quelquefois de la surprise que je lui cause. Il voit mes opinions ; d'abord il s'en déliait; mais il se trouve cependant que je l'entends mieux que la plupart des gens de son parti. Vous savez que, pourvu qu'on pense vrai, je ne suis pas difficile. Quelquefois, je m'aperçois qu'au moment où il s'y attend le moins, je réponds à son âme. Alors il me regarde étonné, et, comme il est de bonne foi, on voit clairement à quel point le pauvre jeune homme a été trompé, sans avoir pu être complètement séduit. Les déviations de la jeunesse me font toujours peine. 'Votre père disait fort drôlement : t Qu'importe

que M. de la Grandville entende la loi de la Presse I » Mais je trouve qu'il importe toujours qu*on soit de son siècle, à vingt ans.

Votre lettre vient de m'arriver. Elle est pleine de raison. Vous dites vrai^ mais ces vérités n'en font pas moins de mal. Il y a chez les hommes une certaine force qui sait affronter l'inévitable, et le regarder fixement. C'est l'aigle en présence du soleil. Mais il n'en est pas de même de nous, et je n'avais pas, je vous jure, deviné la moitié de ce que je vois maintenant. Je n'en souffrais point, les chocs étaient légers et transitoires; les parties sérieuses de ma vie n'avaient rien à démêler avec les parties légèresde celle d'une autre; je glissais sur les contradictions, et du moins mes sentiments n'étaient point froissés. Aujourd'hui, c'est mon âme qui se blesse, et cela par rapport à vous, qui m'intéressez bien autrement que moi-même. Je vous exhorte souvent à une patience que j'ai peine à garder ; je vous demande des sacriûces qui, je le sens, me coûteraient, et cela parce que j'ai besoin d'être aidée. C'est donc une secrète agitation qui me tient au plus intime du cœur, et qui me gâte une foule de pensées.

Pourquoi trouvez- vous que l'évêque d'Arras ait

416 CORRESPONDANCE DK M. DE RÊMUSAT.

été trop loin? Il me semble, à moi, parfaitement appuyé sur rÉvaiigile. Il parle à une foule de curés demi-paysanSy tiës disposés, en ce pays, à verser vers les opinions ullramontaineSy et qui ont besoin d'entendre des paroles positives. Oh ! que les missions pourraient être utiles aujourd'hui, si on le voulait! Mon imagination se monte quelquefois sur les discours de concorde, de modération, que tiendraient des prêtres raisonnables et éclairés.Cette belle morale évangélique prêchée avec simplicité, cet esprit de soumission, cette défiance de soi-même, la concorde entre tous, la patience et la charité, quels beaui textes ! Et cela, sans cantiques sur des airs profanes, sans aucune superstition. La religion est si belle par elle-même, elle répondrait si bien à tous I Véritable fille de Téternité, elle a si admirablement prévu toutes les faiblesses des hommes! Je vous assure que c'est avec des larmes dans les yeux que je renonce à l'espoir de la voir prêchée, comme je sens qu'elle se manifeste au fond de mon âme; car ce serait encore par elle qu'on arriverait a avancer le peuple dans la route des connaissances vraiment nécessaires.

En vérité, je pense que votre tante est un peu folie de vous écrire tant d'inutilités. Je voudrais

ANN££ 1819. Ail

bien savoir à quoi elle désirerait que vous employassiez votre temps, et quel est ce gaspillage qu'elle déplore? Je me souviens que, lors des premières chansons que vous fîtes, elle se sentait, disait-elle, pénétrée de crainte, en vous voyant apporter tant d'application sur une chose si futile, supposant que, plus tard, vous vous useriez dans le méchant métier d'auteur de vaudevilles. Elle ne voulait pas voir avec quel sérieux de conscience vous travailliez à ces chansons, et n'en tirait pas du tout les conséquences dont madame de Yannoise s'avisait en vous observant. Je lui demanderais bien ce qu'elle penserait ici de cette vie de garnison que je vois mener à tant de jeunes gens, de cette oisiveté dans les cafés, dans nos salons, de ce complet sommeil de toutes pensées, de ces amours si vite conclus, et qui sont matière à plaisanterie même pour ceux qui les ressentent, et, si nous parcourons Paris, de MM. tels et tels que vous nommez si bien les indigènes des salons?

Âh I mon cher enfant , demeurez ce que vous êtes, continuez votre route, acquérez ce qui vous manque, mais ne vous écartez point I Je n'ose point affirmer que vous serez heureux, mais du moins vous aurez vécu, et vous saurez répondre à cette

grave question delà conscience qui nous interroge en secret sur la mission qui nous est confiée icibas. Il me semble que me voilà devenue sérieuse. Je suis à présent mon impression avec vous telle qu'elle soit ; c'est une des jouissances que je vous dois, c'est le vrai soulagement de tant de sentiments souvent refoulés. Recevez-en mes plus tendres remerciements, mes jplus douces bénédictions. Moi aussi, j'aurai vécu, puisque je vous aurai si parfaitement aimé!

GDXLVIIL

CHARLES DE RÉMUSAT A MADAME DE RÉMUSAT, A LILLE

Paris, mardi 18 mai 1819.

J*ai vu hier notre Garde des sceaux, qui m'a dit qu'on aimait beaucoup mon père dans votre département, et qui m'a fait cent politesses à son sujet. Elles sont étranges, ses politesses ; il a des manières singulières et que je ne sais comment exprimer. On pourrait dire, en môme temps, qu'elles ne sont pas distinguées, et qu'elles sont imposantes. Il y a

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en lui quelque chose de bourgeois et de supérieur. Il me donne assez l'idée de ce que devaient être, dans des temps plus graves, les Premiers présidents du Parlement de Paris, un Lemaitre, un Brisson. Il pourrait bien ressembler à THôpital. Vous comprenez qu'en voilà plus qu'il n'en faut pour que les gens du beau monde disent qu'il a l'air commun. Son petit rabat et ses boucles d'oreilles égayent beaucoup de gens.

Que pensez-vous de nos journaux? Il me semble que nous avons jusqu'à présent peu profité à leur liberté. Ils ne s'en sont servi que pour enhardir quelque peu leurs dissertations, mais jusqu'à présent je n'y vois aucune nouvelle, aucune anecdote politique, rien de ce qui est nécessaire aux journaux d'un gouvernement comme le nôtre, qui doit infliger la publicité même à ceux qui n'en veulent pas.

La séance d'hier fait beaucoup de bruit, comme * vous pensez bien. Après avoir lutté toute la semaine inutilement pour obtenir le rappel des bannis proprement dits, les ministres se sont décidés pour le parti que vous voyez, et qui a réussi autant qu'il a pu réussir*. M. de Serre a parlé avec force, et

1. Dans la séance du 17 mai, M. de Gotton avait rapporté une pétition pour le rappel des bannis, en demandant Tordre du

avec très grande faveur dans la Chambre. Sans doute, en parlant ainsi, il a prouvé qu'il ne faisait point de coquetteries, je ne dis pas à Vopinion^ mais aux caprices du public. Il a renoncé à toute cette popularité de gazettes et de cafés qu'il est bon d'avoir, mais qu'il faut être toujours prêt à sacrifier.

Notre cousin B... a voté pour l'amendement de la religion, et cela parce qu'il prévoit qu'il sera dévot, car il ne l'est pas encore. Vous me demandez s'il m'a parlé de mes écrits? Assurément, et avec de grands éloges, sauf quelques observations peu concluantes. Il est le plus sincère, le plus variable, le plus embarrassé des pairs. Il va consulter M. Decazes sur ses opinions ; c'est son casuiste.

Vous me dites une foule de spirituelles vérités sur la jeunesse et sur M. YitroUes. Je vous assure que vous êtes V honneur de votre sexe.

Je ne sais si vous avez lu ces discussions du conseil d'Etat de Bonaparte sur la Presse ; elles sont très curieuses. Il y est le plus remarquable de tous.

jour, au nom de la commission. M. de Serre accepta Tordre du jour, mais en promettant que le roi accorderait des grâces indi- Tiduelles. U termina sa péroraison par le mot jamaii appliqué aux régicides.

C'est ensuite une chose frappante que les anciens révolutionnaires sacrifiant assez facilement la réalité de la liberté, pourvu que les mots en soient conservés, les principes maintenus ; et les nouveaux venus au contraire, MM. Mole, Portalis, etc., faisant la guerre aux mots et s'attaquant aux principes. Ce n'est point une loi d'exception contre la Presse qu'ils veulent faire, c'est une loi perpétuelle consacrant que la liberté de la Presse n'est point un droit, et que l'idée en doit être bannie de la société.

CDXLIX.

MADAME DE RÉMUSAT A SON FILS CHARLES DE RÉMUSAT, A PARIS

Lille, mardi 18 mai 1819.

Je VOUS conseille fort de vous mettre le rôle de Clitandre de bonne heure dans la tête, et de vous évertuer avec aisance et aplomb. Madame de Vannoise a des souvenirs de Mole dans ce rôle, qu'elle vous dira, qui me paraissent faciles à saisir, et propres à faire de l'effet. Quant au costume, vous

An CORRESPONDANCE DE M. DE RfiMUSiX

ferez bien de voir Armand*, peut-être en auraîl-il un qu'il pourrait même vous prêter. Vous allez me dire que j'ai une drôle de manière d'apprendre Philaminte, en ne pensant qu'à Clitandre; mais, mon pauvre enfant, c'est la puissance de ce que nous appelons, madame de Sévi^é et moi, Vorviétan; et voilà pour moi la grande affaire de cette pièce.

Je suis bien peu contente de la déclaration des évêques, non que je la blâme, elle me parait dans l'ordre, et je comprends que l'Église prenne ses précautions. Mais on a ,tort de lui faire parler le langage de Tinjure, et cette espèce de protestation ressemble trop à un morceau du Cornervaleur^. Avez-vouspu entendre dire pourquoi mon cardinal ne l'a pas signée?

Nous avons ici une fme fleur A'ulirà qui sont en grand dédain de tout ceci ; ils mettent la patience

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