‹ Correspondance de M. de Rémusat pendant les premières années de la restauration;Chapitre 36 sur 42 · Itépomaeène Lemercier · texte numérisé non relu

Itépomaeène Lemercier

inutile aux autres et à soi, et qu'aucun bon conseil ne rectifie. Ainsi on écrit, et on n'est point homme de lettres; on a des opinions généreuses, et on n'est point citoyen; on achète des terres, et on ne sera pas propriétaire; enfin, on se marie, on devient père, et tout cela sans les dignités et les avantages attachés à ces qualités. On vieillit sans gravité, sans importance; on meurt seul, et peutêtre n'inspire-t-on pas un regret. Ce que je vous dis là assez mal, il me semble, je le disais hier assez bien ; j'étais en verve, je vous souhaitais pour me comprendre, et aussi pour m'aider.

Madame de L... me fait réellement pitié, dans ce moment. Lemercier lui avait lu autrefois quelques parties de son étrange ouvrage; elle était sous le charme; elle se laissait séduire; elle admirait, et d'autant plus à l'aise qu'il reconnaissait que l'impression était impossible. Aujourd'hui, séparée de lui, ramenée à son insu à un goût plus ordonné, à des pensées sérieuses, qui commencent toujours par repousser le cynisme de quelque genre que ce soit, elle est atterrée de la lecture de cette monstrueuse composition. Tantôt elle veut que je la fasse avec elle, et tantôt elle ne se sent pas le courage de me mettre le livre dans les mains. Je la

laisse faire, et na la presse sur rien. Elle me conte ce plan bizarre, elle m'accoutume aux détails, elle s'efforce de me préparer, et puis, tout à coup, le courage lui manque pour soutenir un tel égarement de l'esprit; elle se sent prise d'envie de pleurer, et m'avoue qu'elle trouve au fond de son âme une sorte de honte du passé, qui tient à une foule d'impressions nées toutes de cette seule lecture. J*ose croire que c'est un bonheur pour elle qu'elle se trouve aux prises avec de telles émotions quand elle est près de moi; car je la comprends très complètement, ce qui me donne quelques moyens de la consoler.

Il me semble que vous trouverez dans cet ouvrage une conception première qui tient encore à une certaine force d'imagination, mais qui devrait figurer dans d'autres temps que ceux-ci. C'est assurément une étrange idée que de ressusciter aujourd'hui les formes de la grotesque censure de Rabelais, et de s'arroger le droit, à cinquante ans, de braver toutes les convenances et toutes les délicatesses. J'ai, malgré moi, fait un cri loi^sque cette pauvre femme m'a conté le dialogue de François l" et de la belle Ferronnière, la manière dont cette scandaleuse histoire est représentée, et enfin quel

dégoûtant personnage vient dénouer la fin de cette aventure. Si vous n'avez point encore lu cela, je veux vous en laisser la surprise. Quand je pense que, pour arriver à tisser une telle production, il a peut-être fallu se donner plus de peine que Racine en créant Athalie, je suis prête à gémir, en vérité, de cette aberration des facultés du pauvre esprit humain.

Votre père a envoyé des volumes sur les prisons. Mais, disons le vrai, vous autres un peu absorbés par ce que j'appelle les têtes des chapitres^ vous vous détournez des détails, vous négligez de ré* pondre au spécial, vous avez encore aujourd'hui le tort, comme par le passé, de Tabandonner aux bureaux, et ils demeurent tous dans leur routine accoutumée. C'est une très belle chose de savoir rédiger une loi sur la Presse, de mettre le roi à la tête d'une amélioration projetée des prisons ; mais il faudrait savoir et vouloir répondre sur un intérêt particulier et local d'une commune en souffrance, et ne point faire attendre les fonds qui doivent procurer un matelas et un morceau de pain à un malheureux prisonnier.

Je suis d'avis que vous jouiez Shakspeare amoureuXy que, dans le mois de juin, vous alliez

voir Talma, et que vous preniez conseil de lui pour le rôle et pour le costume. Je l'ai vu charmant et de figure et de manières, en le jouant. Ménagezvous ce succès pour me faire plaisir. Je meurs d*envie, mon fils, que vous vous amusiez. Le plaisir entre dans une petite partie de notre destinée. Vous conviendrez qu'un pareil principe c jeté là tout nu » aurait quelque besoin de commentaire, mais vous m'entendez à demi-mot.

Votre lettre m'a rassurée sur nos craintes des étrangers, qu'on nous avait lancées ici comme un boulet. Je voudrais bien qu'on me laissât Iranquille. Les suites du carême, la beauté du printemps, une certaine disposition particulière, me portent au calme de l'esprit. On a beau faire, l'envie d'espérer et d'aimer surmonte toutes les autres. Votre jeunesse et vous m'encouragez fortement A l'une et à l'autre.

CDXXXIII.

CHARLES DE RÉMUSAT A MADAME DE RÉMUSAT, A LILLE

Paris, dimanche 11 avril 1819.

Oh I quelle alerte ! Mais, ma mère, je vous ai déjà mille fois suppliée de ne croire que moi; cela est-il si difficile? Ma prétention est bornée, je ne veux que le monopole de votre confiance; et de quoi diable vous avisez-vous de vous alarmer ? Il est très sûr qu'en Angleterre, on n'a jamais ni compris ni exécuté notre Révolution, parce qu'elle a élevé des noms roturiers au niveau et au-dessus des autres; que, pour cette seule et unique raison, on y appelait le gouvernement de Bonaparte un gouvernement jacobin, quoique rien n'y ressemblât moins, et que, aujourd'hui, l'on y appelle c Bonapartiste » un certain parti composé d'hommes animés de l'esprit de désorganisation et de l'amour du nivellement, quoique assurément de telles gens ne soient point des hommes à la Bonaparte. Qu'est-il arrivé? C'est qu'on a été fort scandalisé de voir le roi appeler

à la première dignité du royaume des hommes de la Cour et de Farmée de Bonaparte. Ces Anglais ne se doutent pas qu'il faut la croix et la bannière pour empêcher Davoul, et toute cette horde de généraux, de repousser toute discussion, et de faire de la Chambre des pairs une assemblée aussi muette et aussi disciplinée qu'un régiment. Là-dessus lord Withworth est venu, et ce M. Blumfields; le second, quoique ami du prince régent, n'a d'autre mérite que déboire; c'est un artisan assez méprisable des plaisirs de son maître. Quant au premier, je puis vous assurer qu'il n'a aucun caractère officiel. Très probablement, il a mission de voir et de regarder, mais qu'on se rassure, ce n'est pas lorsqu'une motion de lord Casllereagh passe à une majorité de cinq voix, et qu'un bill de Makintosh est accepté malgré le ministère, ce n'est pas lorsque tout présage, d'ici à quelques années, le triomphe des whigs que l'on peut craindre aucun dessein hostile de la part de l'Angleterre.

Quant à la guerre, je sais que les ultra en parlent beaucoup; quelques-uns la souhaitent comme une vengeance; d'autres soutiennent que les ministres la désirent et la préparent, comme si les ministres ne savaient pas que, si l'on était vaincu, ce qui

serait presque inévitable» c'en serait fait de la monarchie, et que» si l'on était vainqueur, c'en serait fait de Tordre constitutionnel. Mais n'importe, il fout bien prêter des absurdités à ses ennemis, et les ultra sont en fonds. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'ils ont beaucoup d'humeur et de découragement. Aussi leur parti s'est-il fort amoindri.

Daunou* votera, je pense, avec les doctrinaires; c'est un homme vieux et calme, ayant ses préjugés, maisayant delà probité . Il esttrèsclairqu'il ne votera point de loi d'exception; mais a-t-on besoin de voter des lois d'exception? Allez, sous toutes les plaintes, sous toutes les alarmes de tant de gens, soyez sûre qu'il n'y a que ce sentiment qu'on ne s'avoue pas toujours : « Je ne veux pas de l'état nouveau de la société; je ne veux pas d'un ordre politique qui donne aux influences réelles la force qu'elles doivent avoir ; je neveux pas d'une constitution, ou plutôt d'une situation, qui met au-dessus de moi

1 . DaunoUy né en 1761 et mort en 1840, était prêtre de la congrégation de l'Oratoire, qu'il quitta lors de la suppression des ordres religieux. Il a été plus tard membre de la Convention puis du conseil des Cinq-Cents, et enfin député sous la Restauration, et pair de France sous la monarchie de Joillet. C'était un homme distingué, qui, dans les assemblées, s'est surtout occupé de l'instruction publique.

ANNÉE 1819. a51

des hommes qui ne sont pas de ma société. » C'està-dire, en d'autres termes : Je ne veux ni de mon temps, ni de mon pays. Telle est la véritable répugnance de tous les ultra et de tous les mauvais ventrus; c'est un ressentiment chez les uns, c'est un préjugé chez les autres. Indépendamment des intérêts, le bon goût, la bonne grâce, le bon ton, toutes ces puissances du monde se soulèvent contre l'égalité constitutionnelle. Il serait possible de définir l'étal où nous sommes : La lutte de la bonne compagnie contre la société.

Je n'ai point répondu à votre avant-dernière lettre qui était charmante. Il y avait sur moi des choses que je ne sais qui vous a écrites, et qui ne m'ont pas déplu. Il y avait, sur les romans, une foule de vérités qui m'ont ravi. J'y trouve quelques questions auxquelles je réponds. Le meurtre de Kotzebuë est grave, comme symptôçne de l'état de l'Allemagne, où les idées modernes prennent une direction mystique, ce qui les empêche d'être utiles, et sont sur la route du fanastime, ce qui les ocpose à devenir criminelles.

CDXXXIV.

MADAME DB RÉMUSAT A SON FILS CHARLES DB RÉMUSAT, A PARIS

Lille, jeudi 15 avril 1819.

J'ai très peu lu de Cromwell; votre père le tient. 11 trouve l'ouvrage un peu froid, le style élégant et correct, mais point varié. Il prétend que la peinture de ces temps de fanatisme aurait pu être reproduite avec une teinte sombre qui aurait apporté des formes différentes dans le récit; mais il reconnaît, comme vous, de la sagacité dans un grand nombre des observations, et quelque chose d'élevé dans les opinions. Il me semble que Villemain s'est privé d'un grand moyen d'effet, en se déterminant à ne donner que de la ruse à Cromwell. Il est impossible qu'on n'appartienne pas, un tant soit peu, à son siècle, et j'ai peine à penser qu'il fût totalement exempt de fanatisme. Les gens faits pour gouverner les hommes ont cependant, comme eux, les passions de leur temps, et la seule différence c'est qu'ils savent les tourner au profit de

leur avancement. Vous me direz que du fanastime soumis au calcul n'est plus du fanastime? Et cependant, en y regardant de près, il n'y a jamais chez rhomme une si complète unité. Tantôt il se passionne, tantôt il se régente, et, du mélange de ses enthousiasmes et de ses calculs, il sort un contraste frappant, qui donne à son historien des couleurs de plus pour le peindre. Enfin, votre père croit encore que Yillemain, par crainte des application^, ne s'est pas jeté assez complètement dans son sujet. On n'arrive à la perfection d'un ouvrage qu'en en abordant franchement les difQcultés. On a écrit ici que ce livre ne réussissait guère à Paris; ce n'est pas cela encore qui prouverait contre lui. Je lirai tout cela quand le second volume sera arrivé. En attendant, je vais relire Hume, et je vous livrerai mes conclusions.

Vous dites donc que j'ai bien dit sur les romans? A la bonne heure, mon enfant. Je suis toujours charmée quand je vous plais; il me semble alors que je n'ai pas perdu la journée. Aujourd'hui, je ne pense pas aux romans; me voilà lancée dans le Bonaparte, et je travaille avec un grand courage . Celte époque de la guerre de Prusse est fort curieuse. Je suis convaincue que toutes les idées

gigantesques de son despotisme européen se sont développées alors. La fortune le servait si fidèlement, les grands de la terre venaient si bien, les uns après les autres, se ranger à ses pieds, qu'il a à peu près rompu avec nous, et que nous avons commencé à dire comme ce bon Anglais en parlant de Corinne : c Tout cela est beau, mais qu'en fait-on à la maison? »

Jeudi soir.

Je voulais fermer ma lettre, mais j'ai encore quelque envie de parler, et, en vérité, cette fois, je crois que c'est pour vous dire un peu de mal de l'espèce humaine. Votre père avait, ce matin, du temps à lui; nous avons causé longtemps; il m'entretenait des obstacles imprévus,et toujours renaissants, qu'un homme animé du désir de perfectionner l'état des hommes rencontre à chaque pas. Je vous assure qu'il faut un grand courage pour ne point se décourager: D'abord, votre système central d'administration, qui est déplorable, dont vous ferez bien d'entretenir souvent M. Guizot, les lenteurs, les oppositions des bureaux, les malentendus, les questions inutiles et les fausses dépenses; ensuite,

les embarras qui naissent de Tétai de cette nation agitée encore, et point active. Nous sommes au point que nous ne voulons pas qu'on fasse, et que nous ne voulons pas faire. L'autorité voit se dresser contre elle, chaque jour, mille oppositions qui sont bien plus celles des partis que celles d'une indépendance qui voudrait agir. Vôtre père, en fouillant ici les états, les caractères, les situations, médisait qu'il trouvait partout un fond de démoralisation extrême dans le bas peuple, un esprit tout à fait mercantile chez le négociant, et une profonde indifférence dans les^ropriétaires. Ceux-ci ne sont réellement ici, à l'égard de leurs biens, que des rentiers qui ne mettent d'intérêt qn'à toucher exactement le revenu qu'apportent leurs fermiers. Imaginez qu'il y a nombre de ces propriétaires flamands qui ne savent seulement pas dans quelle partie du département sont leurs biens, et quels noms ils ont. Ils reçoivent l'argent, et c'est tout; mais nul intérêt à l'agriculture, aucune connaissance du sol, pas la moindre relation avec l'agriculteur. Celui-ci travaille lui-même avec un soin admirable ; mais il s'épuise pour faire produire à sa terre tout ce qu'elle peut rendre, et n'a ni le temps, ni l'envie, d'associer une idée nouvelle et utile à sa

pratique. Voilà deux classes séparées, et sans aucune activité morale. C'est pourtant dans Tune et dans l'autre qu'il faut choisir les mai res. Vous jugez comme iUi comprennent! Ajoutez un clergé ignorant, inquiet, qui s'effraye des lumières, qui croit que c'est apprendre la religion au peuple que de lui clouer en tête deux ou trois chapitres du catéchisme, et qui, malgré la surveillance, s'avise encore, dans quelques communes, de faire un cas de conscience de la vaccine !

Voilà les campagnes. Quant aux villes, ignorance, et sot esprit de parti dans ce qui s'appelle la noblesse; et chez le commerce, une crainte excessive de compromettre ses fonds, ce qui inspire la défiance de toute innovation utile. Viennent ensuite une foule de circonstances journalières qui glacent les empressements du petit nombre. Un négociant un peu éclairé vient d'établir ici une belle machine à vapeur qui fait aller une filature, sans condamner les hommes au vil métier de tourner une roue, métier qui les range tout à fait dans la classe des bêtes de somme. Malgré les précautions prises par ce négociant, et les promisses faites à ses ouvriers de les garder même après l'établissement de la machine^ cela leur a in-

spire une telle inquiétude, qu'ils se sont entendus, une nuit, pour pénétrer dans la maison et briser la machine. Le pauvre homme est effrayé du danger qu'il croit courir, et il a fallu passer une heure à lui remeUre la tête, et lui promettre un appui derrière lequel il continuera. D'ailleurs, cette population d'ouvriers est dans un état de misère volontaire effroyable. Chaque artisan qui reçoit l'argent de la journée le dépense en boisson, et n'apporte aucun secours à sa femme et à ses enfants. Toujours riche à la fin de chaque semaine d'une petite somme, il la dépense, le dimanche et une partie du lundi, et use ainsi sa vie sans profit et sans progrès; bientôt complètement abruti, il se livre au plus honteux libertinage. La population en augmente, mais une population viciée, malsaine, qui enfante et propage les épidémies. Croyez bien que ce tableau n'est point chargé, et que tout cela est le résultat d'une bonne et soigneuse observation. Il est nécessaire,plus que jamais,de trouver un moyen de rendre quelque morale au peuple. Si les curés le voulaient, ils y amveraient peut-être, mais l'esprit de parti est là; ils sont sans crédit, c'est un malheur. Ils le déplorent, et crient à l'hérésie quand on leur indique la route qu'ils devraient prendre!

358 GORRESPONDAKGE D£ M. DE RÉMDSAT.

Un préfet attentif et éclairé me parait aujourd'hui un vrai prédicateur. Je vois votre père s'épuiser avec toutes les classes : Nobles, prêtres, négociants, maires, habitants lui passent parles mains; tous Vécoutent avec douceur, parce que vous savez que nos flamands sont bonnes gens ; mais combien peu le comprennent! Vous direz à M. Royer-Collard que cette éducation-là est bien autrement difficile à faire que celle de la jeunesse. Je vous assure que cette génération-ci est à peu près maudite; il faut arriver par force et par adresse à lui enlever son consentement pour fonder de bonnes institutions, bien plus fortes qu'elle, qui seront exploitées par ses descendants.

GDXXXY.

CHARLES DE RÉMUSAT A MADAME DE RÉMUSAT. A LILLE

Paris, jeudi 15 avril 1819.

Je VOUS envoie, ma mère, avec le volume de Villemain, une petite brochure^ destinée à faire com-

1. De laUberté de la Presse et des projets de loi présentés à la Chambre des députés dans la séance du lundi ^ mars 1819»

prendre les lois sur la Presse. Je s upppse qu'elle vous plaira, et je me flatte surtout d'une chose, c'est qu'elle n'est point jacobine. Vous me direz ce que vous en pensez.

J'ai été hier à la Chambre, et j'ai dessein de suivre toute cette discussion. J'ai entendu Benjamin Constant, qui nous a fait un discours peu profond, mais spirituel et sage, et remarquable surtout par la convenance et le bon goût. Il a sûrement plus d'esprit que son parti, et il réussira probablement mieux à la Chambre que Manuel, qui nous a donné le second tome de Ravez. Les ultra continuent à se taire; ils veulent nous donner pour un calcul politique ce qui n'est que de la bouderie ; on le prend pour bon, on lie fait pas de démarches auprès d'eux, el on s'accommode fort bien de n'avoir pas à leur répondre ; cela facilite la discussion. Il me semble que l'on se tirera d'affaire. Le temps est venu de créer franchement la liberté, de montrer où elle est, et maintenant que le gouvernement donne de l'espoir, que les amis des idées libérales ne sont plus obligés de recueillir tous les opprimés, il faut bien établir que la liberté n'est pas le

in-S», Paris, Delaanay, 1819. C'est la seconde brochure de mon père» sans nom d'auteur, comme la précédente.

960 CORRESPONDANCfS DE M. DE RÉMDSAT.

besoin d'une faction, mais celui de tous, et, si Ton a forcé les ultra à être nos égaux il faut forcer les bonapartistes à les laisser libres. Laffîtle ne tient plus à son parti que par le vain amour-propre de lui donner son nom. Benjamin aurait quelque envie de venir aux doctrinaires. Ils n'oseront pas se décider; mais il n'en est pas moins vrai qu'il y a beaucoup de raisons d'espérer, et peu de chances de résistance prochaine et immédiate.

Quand lirez-vous donc la Panhypocrisiade? On m'assure que c'est illisible. Je dis, moi, que je n'aime pas les poètes burlesques. Je dis qu'ils ne sont à leur place que lorsqu'ils servent à parodier le temps présent, lorsque la forme allégorique -esl le seul moyen dédire la vérité. Ainsi, que Rabelais se moque des rois et des peuples contemporains, que le Dante place ses ennemis dans son enfer, rien de plus simple. Mais que m'importe aujourd'hui qu'on se moque de Charles-Quint ou de François P'? Cela me touche peu, el ne m'instruit guère. Quant à la déesse qui intervient entre François I*' et la belle Ferronnière, c'est une conception fort agréable, et avec le dénouement de Thérèse Aubert^nons avons la réunion de deux sœurs, grande et petite, que je n'étais pas encore habitué à voir figurer dans les

ouvrages d'imagination. Yillemain est un de ceux qui louent^ ou excusent le plus, ce poème; il dit qu'il y a de beaux vers à la fin. Ce dont on s'étonne le plus, quand on en parle, ce qui est rare, c'est qu'un homme d'âge et d'extérieur graves se livre à de pareils dévergondages d'esprit. Et, moi, je dis qu'on a beau être un homme instruit, un homme de cœur comme lui, on n'est point pour cela un homme éclairé, un homme de son temps. Lemercier n'est point d'aujourd'hui; il a trop de préjugés.

GDXXXVI.

MADAME DE RÉMUSAT A SON FILS CHARLES DE RÉMUSAT. A PARIS

Lille, mardi 20 avril 1819.

J'ai lu, aujourd'hui, les deux discours de MM. de Serre et Laine. J'en ai reçu la même impression que la Chambre. Laine me séduisait, et je penchais pour lui, même avertie par vous et les journaux d'hier. M. de Serre m'a ramenée, et par son éloquence et par une raison plus élevée. J'avais envie, un moment, de désirer qu'on mit la morale pu*

blique et les croyances religieuses S mais ensuite j'ai compris le vague de l'expression et les abus qui s'en suivraient, et me voilà toute rangée. Cependant, voici ce que je vous demande: Si, la loi rendue, la Pucelle paraissait, ou, si vous voulez la Guerre des dietiXy mais surtout la Pucelle j qu'adviendrait-il? Oh! je crois qu'une certaine sévérité de mœurs, attachée à la gravité d'une nation qui entre dans ses affaires, fera justice des ouvrages de ce genre, et détournera le talent de cette sorte de prostitution; mais, enfin, si le cas échoit, je vous le demande, qu'arrivera-t-il ?

Croyez-vous que le livre de Lemercier passe dans six mois? Il est plus cynique qu'obscur. C'est avec amertume qu'il flétrit les croyances, et que, pour me servir de son langage, il cingle son mépris. Ma pauvre cousine dit que l'ouvrage a été inspiré par une profonde indignation contre la guerre et la politique, qu'il était écrit sous Bonaparte, et adressé à lui, et elle ne remarque pas que Lemercier, pour attaquer Bonaparte, dévoilait cependant

1. M. Laine, dans la séance du 17 avril, avait défenda an amendement tendant à punir tout outrage à la religion par la loi de la Presse. Cet amendement combattu par MM. Royer-GoUard et de Serre fut rejeté par 110 voix contre 92.

le fond d'une âme un peu formée sur le modèle de la sienne, c'est-à-dire beaucoup trop empreinte de ce mépris universel qui, lorsqu'il s'unit au pouvoir, nous porte à envisager les hommes comme des instruments dévoués à l'exploitation du plus habile.

Je voudrais fort qu'on fit un bon article sur ce mauvais ouvrage ; qu'on ne le blâmât point en épluchant les syllabes et en s'armant seulement de la critique de bon goût, mais, qu'en faisant un tableau vrai de ce temps, on développât ce que vous me disiez de l'époque où le Dante et Rabelais ont écrit, et qu'on présentât tous les citoyens aujourd'hui solidaires les uns envers les antres, employant leurs talents, leur génie, à concourir au progrès des mœurs et des lumières, et devant dédaigner l'allégorie pour s'avertir. Car, enfin, c'est un hommage qu'il faut rendre, en passant, au siècle et aux rois qui l'ont compris, que toutes les leçons utiles ont permission de se publier. Vous comprenez sur quel terrain je voudrais qu'on se mît, et combien on frapperait plus sûrement et plus justement cet oubli de toutes les convenances sociales. Au milieu d'un pareil fatras, vous trouverez quelques belles choses, des intentions de comédie qui découvrent

l'auteur comique; une bataille de Pavie animée, et qui, quoique étrange, n'est pas sans mérite; un monologue de la ville de Paris, qui, dit-on, est très piquant lorsque Lemercier le lit lui-même; enfin quelques morceaux remarquables entre Charles Y et la Politique.

Nous avons eu ici M. Fiévée pendanttroîs jours; il y a débité mille pauvretés, exaltant beaucoup le parti silencieux du côté droit, prédisant que, dans un an, le ministère lui demanderait secours, et qu'un jour la France ne serait plus partagée qu'en deux partis : les royalistes et les bonapartistes. Il suppose que le sabre l'emporterait encore une fois, et qu'on reverrait, après, surgir la vraie monarchie. Vous me demanderez ce qu'il est venu faire ici? Je vous réponds qu'il est venu tenir sur les fonts une petite fille qui lui est née. On a proposé à votre père de diner avec lui, mais il ne s'en est pas soucié.

CDXXXVII.

CHARLES DE RÉMUSAT A MADAME DE RÉMUSAT, A LILLE

Paris, mardi 20 avril 1819.

Je suppose, ma mère, que vous suivez eiiactementla discussion sur la Presse; je vous supplie de lire avec scrupule le Moniteur. Quant à moi, je ne manque aucune séance, et c'est un des grands plaisirs que j'aie eus de ma vie*. Cette discussion est solennelle, et remarquable par la bonne foi qui y préside ; j'ai peur qu'il ne faille l'attribuer au silence du côté droit. Je vous recommande deux choses : D'abord un petit discours de Guizot dans la séance de vendredi. Il n'a dit que ces mots dans la discussion, mais ils ont fait impression. La beauté du son de sa voix, la facilité de son improvisation, et l'accent avec lequel il disait à Constant que la

1. J'ai souvent retranché dans ces lettres les récits des séances de la Chambre, que Ton peut trouver dans les Annales parlementaires, mais cette discussion de la loi de la Presse a été si belle et si importante, que j'ai cru devoir imprimer quelques lettres, en entier, d'autant plus que M. Guisot faisait alors ses débuts à la tribune.

366 GORRESPONDANGE DE M. DE RÉHUSAT.

liberté supposait le courage, tout cela était frappant, et le journal ne vous en donnera qu'une faible idée. Mais ce qui m'a paru bien plus admirable encore, c'est la séance de samedi. Après un long et remarquable discours de M. Laine, sur la nécessité d'insérer le mot religion dans la loi, après ce discours, qui me paraissait si spécieux et si bien reçu de l'Assemblée, que je doutais qu'il fût de bonne politique au gouvernement de se compromettre en y ' répondant, le garde des sceaux est monté i la tribune, et, prenant les choses de haut^ je vous en réponds, il a dit la plus belle chose que j'aie entendue de ma vie. J'espère que le Moniteur aura recueilli ses paroles fidèlement, quoique cela fût difficile. Mais rien ne vous rendra l'effet de cette voix si grave, de cet accent convaincu, de ce langage de la conscience, de ce silence d'étonnement de l'Assemblée, et cet homme avec sa robe noire, son costume inculte, parlant de la tolérance comme d'un hommage rendu à la force et aux droits de la religion ! Je vous recommande ce beau mouvement à la manière de Bossuet : « Qui sommesnous pour protéger le Tout-Puissant?... )> El cette péroraison si éloquente ou terrassant M. Laine, par le plus honorable des éloges et la plus flatteuse des

allusions, il a combattu ses doctrines par sa gloire, et réfuté son esprit par sa vertu.

On a beaucoup parlé de tolérance depuis cinquante ans, personne encore ne Tavaii réclamée à ce titre. Il y a loin de là aux pamphlets du xviii' siècle ! Voilà les raisons que necomprendraientpointles Voltaire, que ne sauraient vaincre les Lamennais. De notre temps, ce n'est plus par des parodies qu'il faut combattre les préjugés exclusifs, les doctrines intolérantes. Il ne faut point se servir de ces armes qui ne sont bonnes que pour Topprimé, qui ne peuvent servir que contre un pouvoir établi. Aujourd'hui que l'intolérance, et tout ce qui s'en suit, n'est plus en pouvoir mais en ambition, qu'elle ne règne pas mais qu'elle veut régner, il faut la combattre, non comme un oppresseur, mais comme un parti, non comme une tyrannie, mais comme une prétention. Il faut donc l'attaquer au nom de la justice générale. Vous avez raison, ma mère : Ceci est quelque chose de plus que de la discussion politique, c'est de la prédication.

Je vous assure que les doctrinaires, dans cette discussion, sont remarquables, non seulement par leur talent, mais parce qu'ils font connaître une nature morale toute nouvelle. C'est une belle

chose que de voir réclamer la liberté par des hommes, non parce qu'elle leur est commodei mais parce qu'elle est juste ; de voir demander la tolérance par des gens qui n'en ont pas besoin. C'est ce spectacle qui, depuis longtemps, manquait à la France; car, depuis Mirabeau jusqu'à Benjamin Constant, les droits de la vraie morale n'avaient été plaides que par des hommes qui méconnaissaient ceux de la morale privée. Au reste, tout ceci a fort consolidé notre position ; rien ne saurait rons peindre l'autorité du garde des sceaux dans la Chambre. Les ultra c qui ne se taisent, disent-ils, que pour nous brouiller aveclexôté gauche et nous forcer de venir à eux », se trompent fort. Le côté extrême gauche s'affaiblit lous les jours. Use réduit presque à Benjamin, Chauvelin et Manuel, et encore les voit-on retirer successivement tous leurs amendementSi et nous faire des compliments dans tous leurs discours. La discussion n'a peut-être qu'un seul défaut, c'est de n'être pas assez animée : on est presque trop d'accord.

CDXXXVIII.

MADAME DB RÉMUSAT A SON FILS CHARLES DE RÉMUSAT, A PARIS

Lille, mercredi 21 ayril 1819.

Nous avons lu votre petite brochure avec un extrême intérêt, mon enfant, et nous en avons été contents. Elle est raisonnablCi raisonnée, fort claire, et souvent très spirituelle. J'ai voulu y trouver quelquefois un p^u de pesanteur; votre père et madame de Yannoise m'ont envoyée promener, et vous comprenez que je n'ai pas disputé là-dessus. Dites-moi si vous en avez reçu quelques compliments. Dans la connaissance donnée de vos opinions, je crois qu'il ne peut que vous être utile qu'on vous connaisse pour l'auteur de celle-ci, parce que, hors la justice des opinions, elle n'a pas de ressemblance avec le ton de l'autre, et qu'il est bon qu'on sache que vous pouvez écrire autrement que pour attaquer. Donnez-moi donc, je vous prie, quelques détails à cet égard. Vous savez, si je pouvais vous tenir une heure, toutes les petites ques-

lions que je vous ferais. Satisfaites-moi donc, je vous prie, et n'étranglez point cet article.

Je viens de lire un volume de Cromwell avec un extrême intérêt. Je pense comme vous qu'il y a dans cet ouvrage une extrême sagacité, une vraie philosophie, une foule de réflexions pratiques sur les révolutions, de la netteté dans le récit, de l'élégance dans Texpression; mais le tout est un peu froid, et on sent parfaitement que ce n'est pas la faute du sujet. Villemain s'est trop attaché à n'être qu'historien fidèle et mesuré. Il faudrait qu'en traitant de pareils événements, on s'aperçût que son âme éprouvait des émotions diverses et fortes. J'aimerais qu'il eût peint avec couleur l'indignation qu'inspire la feinte du fanatisme; qu'il déplorât ses inconvénients, quand il est réel, l'abus des vertus, le malheur des peuples que les partis voudraient tenir dans l'ignorance; qu'il louât tous les dévouements; qu'il exaltât ceux qui sont accompagnés de clartés, enfin que je ne sais quelle crainte de je ne sais quelles paroles n'eût point paralysé toute la belle chaleur qu'un pareil sujet exigeait. Je suis très convaincue qu'on peut être équitable sans demeurer froid, et aujourd'hui la vie de Cromwell pouvait être une leçon animée pour le siècle,

telle que celle que donnait Tacite aux empereurs de son temps. Je ne nie point que chaque page ne soit marquée par une réflexion fine et juste. On approuve en lisant toutes ses conclusions; on di souvent : « Ah ! que cela est vrai !» On ne dit jamais : « Ah! que cela est beau! >

Vous me représentez parfaitement et Guizot, et Laine, et M. de Serre. Nous avions été déjà frappés de la première séance, et de la supériorité de vos amis sur les autres. C'est une belle conviction que celle de la puissance de la vérité que donne ce temps-ci, et de l'impossibilité où Ton est aujourd'hui de rien faire de beau sans elle. Cette opposition silencieuse du côté droit ne manquerait pas de grandeur, si de belles convictions la soutenaient; faute d'elles, elle devient ridicule, et son silence, au fond, n'est que celui de l'impuissance. Ne manquez point à me rendre compte en détail de toute la discussion ; n'accourcissez aucune de vos impressions. Vous savez si je les aime ! Elles me plaisent et m'instruisent. J'aime notre temps parce que l'âme s'y peut joindre à toutes les opérations de l'esprit, et que l'importance des matières fait comme un sentiment de la pensée. On dirait peut-être que voilà parler en vraie femme? A ia bonne heure!

GDXXXIX.

CHARLES DE RÉMUSAT A MADAME DE RÉMUSAT, A LILLE

Paris, vendredi 23 avril 1819.

Voilà donc une première discussion finie, et une première loi passée à 85 voix de majorité. J'ai peur que la fatigue générale n'empêche la discussion qui commence d'être aussi approfondie qu'elle doit l'être. Je ne sais rien de si utile que de tels débats, pour instruire la nation, pour expliquer les lois, pour les faire comprendre, et l'on a eu cent fois la preuve, ces jours-ci, que ceux mêmes qui défendaient la loi ne la comprenaient point ; à plus forte raison ceux qui l'attaquaient. J'ai lu exactement le Moniteur. Quoique assez fidèle, il affaiblit en général la discussion, sans la dénaturer cependant. Par exemple, la discussion sur la tolérance de M. de Serre est un peu arrondie dans le journal, et il y a perdu quelque chose de sa force. Celte phrase qu'on y a miseu Quel est l'homme, cetêtre faible et passionné, etc. , » ne vaut pas ce mouvement que je vous citais.

et qui était à peu près en ces termes : < Qui sommesnous pour proléger le Tout-Puissant ? Ne craignonsnous pas de lui prêter notre faiblesse, ou plutôt ne serait-ce pas que nous voulons nous emparer de sa force? > Dans la séance de mardi, séance qui n'a pas été moins belle, et dont le Moniteur d*hier rendait compte, on vous a affaibli la réponse du garde des sceaux : c El la Convention? — Oui, monsieur, la Convention aussi; et, si elle n'eût point délibéré sous les poignards... » La réponse n'est que ferme, toute la beauté en est dans ce mot : c Oui, monsieur, rt S'il eût dit: Messieurs, et je n'y aurais pas manqué, il eût été fade. Ce que l'on ne vous rend pas non plus, c'est le regard, et le silence qui a précédé sa réponse. II recula d'un pas, et il y avait dans ses traits une telle indignation, que j'en ai frémi. Je ne savais pas s'il pouvait parler, ni ce qu'il allait dire.

Il est impossible, non plus, que vous ayez une idée complète du discours de M. Royer-CoUard, dans la même séance. Il est tout à fait tronqué dans les journaux. Il est difficile d'avoir plus de verve, d'être plus spirituel, et l'effet en a été très grand. Enfin, une autre faute, c'est qu'on vous a placé, je ne sais pourquoi, le discours de M. de

Serre avant celui de M. Laine, et qu'au contraire c'est immédiatement après celui-ci qu'il est monté à la tribune, habitude qu'il est disposé à prendre, et dont il me parait que M. Laine se passerait bien. Le talent de celui-ci est réel, mais il est vide et académique. Il manque d'idées et de savoir. D'ailleurs, il est fort embarrassé, maintenant qu'on lui répond, ce qui ne lui était jamais arrivé.

Manuel parle aisément et en bons termes ; mais il manque de précision et de chaleur. Il ne sait rien; il a l'esprit lent et peu ouvert; toute sa politique se borne à deux ou trois préjugés révolutionnaires. Cependant, il est bien en possession de la tribune, et il sait très bien tenir tête aux murmures. Mais il est avocat dans les gestes, dans les termes, dans l'intonation ; il est très commun en toutes choses, et, soit amour-propre blessé, soit médiocrité, il paraît souvent de mauvaise foi dans ses objections. Je crois que la raison en est celle-ci : C'est qu'il ne comprend pas; ses sophismes m'ont tout l'air d'être des bévues. Il a été pitoyable dans la séance de mardi ; il est tout à fait coulé à fond dans l'Assemblée. Quant i Constant, il ne prend pas un grand essor, mais il ne dit point de sottises; il soutient d'assez mauvaises thèses, mais avec

d'assez bonnes raisons. Il a fait des progrès dans la discussion mémey et maintenant il n'improvise pas mal. Mais il n'a aucune conduite ; il change de proposition et d'avis à chaque instant ; il est démenti, ou abandonné, sans cesse, par son parti. Il n'aura jamais d'influence ; car, pour en acquérir, la tactique parlementaire est une condition de rigueur. Le plus habile et le plus spirituel est sans contredit M. de Chauvelin. Il sait et comprend les choses; il parle bien, avec élégance, avec une politesse qui rappelle le marquis. Assurément, il a été utile dans cette discussion.

Bedoch est un homme de très bon sens et d'esprit, qui parle quelquefois pour ses amis, mais qui ne voterajamaiscontre nous, et qui comprend à merveille. En général, ils sont peu hostiles et peu redoutables; on les a vus successivement retirer leurs amendements devant les explications lumineuses du garde des sceaux. Quelquefois, celui-ci s'est rangé à leur avis, et. en cela il leur donnait preuve de sa bonne foi; car il l'a fait deux ou trois fois malgré la majorité de la Chambre, qu'il a forcée d'être de leur opinion. Au reste, rien ne vous donne une idée de son autorité dans l'Assemblée. « Cela lui est bien facile, disait Chauvelin à quelqu'un qui me l'a conté,

il esl dans le vrai. > Et j'ai entendu dire à M. de Lafayette que cette influence lui rappelait souvent celle qu'il a vu exercer à M. Pitt dans le parlement d'Angleterre. Il est dans une situation singulière, M. de Lafayette I 11 est ravi de ce que le ministère n'a pas tort, et puis il est désolé de ce que ses amis n'ont pas raison; en attendant, il est de la meilleure volonté du monde, et c'est une boule blanche assurée. Quant aux ultra, leur silence est d'abord venu par bouderie; maintenant c'est, je crois, un calcul de Yillèle,qui craint l'infériorité, et qui sent très bien que la partie ne serait pas égale entre M. de Serre et lui.

Je n'ai pas le temps de répondre à une foule de passages de vos lettres qui sont pleines de bonnes réflexions. Je me borne à quelques faits. D'abord, il faut que mon père se résigne, tant que durera la session, à une faible correspondance d'affaires. La politique absorbe tout. M. Guizot passe ses journées à la Chambre; moi, je ne mets pas le nez dans un dossier, et je crois que tout va au gré des bureaux, c'est-à-dire que rien ne va. L'inactivité du ministère doit donner aux préfets une autorité plus discrétionnaire.

J'ai vu le garde des sceaux qui m'a dit : Macte

animo ! Quant à ma brochure, lout le monde m'en a parlé, excepté ma tante. Des deux manières de remerr der d'un ouvrage, M. Mole a choisi la plus commode : 11 m'en a parlé après l'avoir reçue, et avant de l'avoir lue. Je sais qu'elle a du succès dans les Chambres où elle a été distribuée. Vous me demandez qui m'en a fait compliment? D'abord et avant tout M. de Barante, puis MM. de Staël, de Broglie, Germain, de Laboulaye, de Lascours, etc. Son défaut est d'avoir un peu le ton doctrinaire; c'est-.'i-dire de manquer un peu de clarté pour le ventre. Ce défaut, il n'y a pas de modestie à en convenir, au contraire. Je crois que cette publication, comme parle la loi, m'a été une chose très utile, et je suis heureux qu'elle ne vous ait pu donner aucune de ces sollicitudes qui me désolaient tant.

A propos de sollicitude *, je crois qu'on jouera Les Femmes savantes au Marais, et l'on compte sur vous pour Philaminte.

1. « Ah ! iollicUude à mon oreille est rude. • (Les Femmei iavanUif acte II, scène ii.)

CDXL.

MADAME DE RÉMUSAT A SON FILS CHARLES DE RÉMUSAT, A PARIS

Lille, dimanche 25 ayril 1819.

Malgré votre indifférence pour les dossiei^s, nous trouvons que vous ne perdez point votre temps, et que cette année vous aura été utile. Votre père s'applaudit de vous avoir résisté, et moi d'avoir eu le courage de me séparer de vous. C'est assurément le plus grand sacriGce que je puisse faire; il a sa récompense quand vous me dites que vous êtes content. Je vous avoue, mon ami, que je désire que vous résistiez assez au plaisir tout naturel que donne un digne succès, et que vous n'imprimiez pas trop souvent. Il ne faut pas vous gaspiller comme un écrivain ordinaire. Il y a quelque chose de vraiment à part dans votre situation, votre âge, et la nature de votre talent. Ne vous laissez pas confondre; conduisez habilement vos petites supériorités, et tenez-vous toujours, et pour vous et pour moi, dans les écrits de principes et de circonstance. Il est bien difficile que l'aigreur ne se mêle point à ce

▲NNËE 1819. 379

qu'inspirent ces dernières. Tâchez de vous montrer maître de vos propres indignations, toutes fondées qu'elles seraient. Encore un petit conseil : Surveillez-vous plus que jamais. Rienn*est si honteux que de se montrer moins fort que son succès. Le monde se dresse toujours contre les prétentions d'une certaine vanité satisfaite dont il retrouve la preuve dans nos paroles, nos gestes, nos moindres mouvements ; et, sur ce point, il n'a pas tort. C'est le moment plus que jamais de soigner votre maintien, d'adoucir le ton de votre voix, de tenir votre attitude douce. Ne permettez pas qu'on dise : c II a la tète tournée, parce qu'il a imprimé quelques feuilles. > Affectez minutieusement toutes les façons d'être de la modestie, et, pour cela, ne gesticulez pas, ne prononcez rien fortement; étudiez un je ne sais quoi dans votre manière de dire que vous attrapez quelquefois, et que j'aime beaucoup. N'appuyez pas sur ce qu'on sait de vous, et découvrez quelques autres qualités qu'il ne faut pas qu'on ignore, et qui déjoueront la malveillance. Vous devinez, n'estce pas, le ton dont je vous dis tout cela? Cependant, nous n'avons point encore usé la lecture de votre petit écrit. Votre père Ta faite deux fois, et vous en remercie dans tout son orgueil et sa tendresse

paternels. Pour moi, en vérité, je ne croyais pas avoir tant de larmes au service de la liberté de la Presse. Je voudrais bien que vous me donnassiez une définition complète de ce que c^est qu'une mère

Je travaille beaucoup ; je vous porterai ce que j'ai fait. J'avoue que j'ai grand plaisir à vous montrer mon ouvrage. Plus je vais, plusje me convaincs que, jusqu'à ma mort, vous serez mon seul lecteur, et cela me suffit.

CDXLL

CHARLES DE RÉUUSAT A MADAME DE RÉMUSAT, A LILLE

Paris, dimanche 25 aTril.

J'adopte ce que vous m'écrivez deCromwellj mais le premier volume n'en est pas moins fort remarquable, el le dernier un chef-d'œuvre. Qu'en pense notre cousine? Dispulons-nous donc! Ne met-elle pas Cromwell au-dessus de Bonaparte? Je le parie. Est-ce que vous croyez que Cromwell n'était qu'hypocrite? A propos d'hypocrisie, el, par suite, de

Panhypocrisiadej vous me faites, au sujet de l'application de la loi de la Presse, relativement aux mœurs et à la morale, des questions auxquelles j'ai bien envie de répondre, d'autant plus qu'il y a une foule de choses sur l'application de la loi que je n'ai point dites, que personne n'a dites, et qu'il faudrait dire. D'abord, en matière de Presse, et je crois, en toute autre matière, il n'y a point de délit absolu. La loi ne peut déclarer, à l'avance, que, dans tous les cas et indépendamment de toute circonstance, tel acte, pris matériellement, envisagé seulement en fait, sera punissable. Ce sont les circonstances, c'est l'intention qui réside elle-même dans les circonstances, qui rendent un acte coupable, et par suite punissable. Ainsi, une loi qui construit le délit à l'avance, pour parler le langage technique, est une mauvaise loi. Les lois d'après lesquelles juge l'Inquisition sont probablement de ce genre. Une loi romaine punissait de mort quiconque versait le sang d'un autre dans la rue, sans autre énonciation. Il en résulta qu'on traduisit en justice un chirurgien qui avait saigné un citoyen frappé sur la place publique d'une attaque d'apoplexie. La loi du 9 novembre sur les cris et écrits séditieux était de ce genre. Les articles 4 et 5 de la loi nouvelle sont

38f CORRESPONDANCE DE M. DE RÉMUSAT.

. analogues, aussi sont-ils détestables; mais c'était l'unique passeport de la loi vis-à-vis du ventre. Il est clair que mettre en question, dans une brochure, Tordre d'accession au trône, dans la semaine qui suivrait la mort d'un roi, serait probablement coupable; dans un temps ordinaire, faire un traité en faveur de la monarchie élective est une chose fort innocente.

Pour ce qui regarde la religion, M. de Serre a éloquemment démontré que défendre l'attaque à une religion quelconque eût été attenter à la liberté des cultes, puisque aucun culte n'est libre, s'il ne peut travailler à faire des prosélytes. Mettre à la religion^ en général, est une proposition digne du dernier siècle; car M. de Serre a encore montré que, par religion^ il faut entendre une foi spéciale déterminée, et que le moireligion, pris vaguement, est une expression tout à fait moderne, inventée dans le dernier siècle, et dont le seul dogme se réduirait probablement à l'existence de Dieu et d'une vie future. Or, si ces deux vérités étaient attaquées, sérieusement et dans un gros livre, ce ne serait pas à la loi à l'interdire, sauf à ressembler à la Convention, qui les décrétait.

Vous voyez que le mot religion n'atteignait

point son but. On n'en eût pas moins pu insulter^ railler, flétrir tel mystère, telle cérémonie, tel sacrifice; car toutes ces choses ne font point partie de la religion en général. Elles font encore moins partie de la morale religieusej sot amendement qu'on a laissé, qu'il a fallu laiss'^r, mettre dans la loi. Mais, au contraire, supposez qu'il parût une chanson très insultante contre la procession de la Fête-Dieu, et qu'on jugeât à propos d'en poursuivre l'auteur. Assurément, on ne pourrait l'accuser d'avoir attenté à la morale religieuse; car qu'ont de commun les préceptes de la morale sacrée et les processions ? Mais on pourra, mais on devra l'accuser d'avoir outragé la morale publique, c'est-à-dire d'avoir insulté le sentiment intérieur, le sens moral du public, ou au moins d'une grande partie du public. Maintenant , vous me dites : « La Pucelle serait-elle condamnée ? t> Je nesai». Voulez-vous ma pensée? Si j'étais ministère public, je la poursuivrais; si j'étais juré, je la condamnerais. Mais, ici encore, reparaissent les circonstances. Il est probable que, lorsqu'elle a paru, il eût fallu la condamner. Mais, lorsque, maintenant, on la réimprime, elle ne fait aucun scandale, elle n'outrage rien ; il serait insensé

de la poursuivre, comme il était absurde de vouloir en prohiber la réimpression.

Voilà, ma mère, tout ce que je peux vous dire à ce sujet. Il est évident que les livres sérieux ne sont jamais punissables , les livres bouffons et grossiers peuvent souvent l'être. On me dit : c Les ouvrages de M. de Sade ne sont que la conséquence, l'application, des théories d'Helvétius? » Peu m'importe. Il est évident que je laisserais circuler le livre de l'Esprit, et que je condamnerais Justine. Peut-être viendra-t-il un temps où Ton sera plus sévère, mais ce n'est point à la loi à l'être. Lorsque les lois le sont phis que les mœurs, elles ne sont pas exécutées. C'est la loi sur l'instruction publique, c'est la réorganisation religieuse, ce sont les habitudes de la liberté, ce sont les discussions législatives, qui moralisent un peuple. Le juryest le jugement du pays, c'est à l'état du pays qu'il faut s'en rapporter. Ce ne sont pas les lois pénales qui épurent les mœurs et les idées.

Mardi 27.

J'ai été hier à la Chambre, où nous avons eu une assez triste séance. Seulement, M. de Serre noua a

fait un grave et hardi discours où il a dit à MM. les juges, à MM. les procureurs du roi, des vérités qu'on ne leur avait point encore dites à la tribune, et qu'il était bien nécessaire qu^ils entendissent. Ce qui me plaît de lui, c'est qu'il va donnant son paquet à chacun. Je ne désespère point de le voir faire une leçon aux doctrinaires. Au reste, le ventre s'est vengé aussitôt en faisant une sottise. Ils ont fait passer un amendement de M. Duvergier de Hauranne qui gâte à lui 'seul toute la loi ; car il en viole le principe même. Personne n'a résisté comme il le fallait. Il ne s'agissait là que de l'intérêt des particuliers, et le garde des sceaux, pour ne point user son crédit, s'est fait une loi de ne parler que pour un intérêt public, de manière que le ventre y rendu à lui-même et renforcé du côté droit qui a profité ifi Toccasion pour faire une niche, a fait passer un amendement déplorable; le tout avec une intrépidité et une joie qui faisaient plaisir à voir. Autant eût valu dire tout ingénuement : c Nous ne comprenons pas un mot de ce que nous faisons depuis trois semaines. >

Vous me demandez ce que dit notre faubourg?

II est assez silencieux; on y parle peu politique depuis qu'on n'y tient plus par des places. On est

uUrà sans violence, quoique avec un peu d*aigreur. M. Mole Test, en affectant une grande justice, ou plutôt c'est son esprit qui proteste contre son intérêt ; car je suis très tenté de croire qu'il est fort fâché de la ligne qu'il a prise. Il ne se peut pas qu'il ne voie point que, s'il y a quelque part des éléments de vie et de durée, c'est parmi nous. Ce qui m'afflige, c'est que sa femme aussi dit que M: de Serre est un impie. Que ne l'a-t-elle entendu! Je crois encore assez à la puissance de la bonne foi pour espérer que, sans être persuadé par lui, on rendrait du moins justice à son élévation et à sa sincérité si on l'entendait, si l'on assistait au travail improvisé d'un esprit élevé, mais simple, qui n'a point d'art, point d'éclat, et qui doit tous ses effets & la conviction et à la conscience.

CDXLII.

CHARLES DE RÉUUSAT A MADAME DE RÉHUSAT, A LILLE

Paris, vendredi 30 avril 1819.

Nous sommes dans une situation qui, sans être critique, mérite attention. Le même complot qui a produit, très involontairement, ce ministère-ci, qui a suscité la proposition de M. Barthélémy, se renoue en ce moment. Les tribunaux et les procureurs du roi, qui sentent que leur régne est passé, se liguent avec le côté droit. L'entêtement de ceux qui siègent dans la Chambre leur a mérité la leçon que le garde des sceaux leur a donnée. Bellart a fait imprimer une opinion violente et ridicule contre les deux projets de loi sur la Presse. Ils ont fait tous leurs efforts pour déûgurer, exprès ou sans dessein, celui qui se discute en ce moment. De là les discours, que vous aurez remarqués, des Jacquinot, des Mestadier, des Mousnier-Buisson, etc. Ce sont tous autant de gens du parquet. Laine les pousse et les anime. Les ultràj proGtant de leur

an C0KRESF05»15CC toES. »E RtMUSAT.

mécoDtentenienl, ont Toté arec em, très somrent contre leur propre intérêt comme opposition, comme minorité. Enfin, est anÎTé rarrét de la Coor rojale sar raffaire de Lyon, et Faotre arrèl beaucoup plus grare touchant les Suisses. Je ne sais si vous aurez remarqué la suite de cette aflaire dans les journaux. En tout cas, je Tais TOUS la rappeler. Les Suisses ont été attaqués, assez indécemment, mais comme tout le monde au reste, comme M. Decazes, comme M. de Barante, etc., dans la Bibliothèque historique j IHomme gris et autres brochures. Ils ont écrit au ministre de la guerre pour demander justice. Celui-ci a envoyé leur demande au garde des sceaux, qui a répondu que, tout en blâmant les attaques dont ils avaient été l'objet, il ne voyait pas d'intérêt public qui ordonnât de poursuivre d^offiee en leur faveur ; que c'était à eux de porter plainte, qu'ils le pouvaient, que les tribunaux leur étaient ouverts. Toutes ces pièces ont été successivement rendues publiques. Là-dessus, la Cour royale, usant d'un droit qui ne lui est pas tout à fait dévolu à cette intention, a rendu, toutes les Chambres assemblées, l'arrêt dont les journaux retentissent, et par lequel elle évoque l'affaire, et enjoint au

procureur général de poursuivre d'office. Cette rupture ouverte avec le garde des sceaux fait scandale; c'est une violation politique des principes de notre gouvernement. Dans l'impossibilité d'atteindre la Cour directement et immédiatement, on va la battre sur le dos de son procureur général ; toute la question est de savoir qui remplacera Bellart. Le seul magistrat un peu connu, et qui soit dans une bonne ligne, est M. Courvoisier. Il a fait un excellent discours. Le garde des sceaux l'en a remercié publiquement dans le sien. Tout présage donc qu'il sera nommé. D'un autre côté, il n'est pas très fort, ni très intelligent, et le ridicule l'a atteint. Cela est fâcheux; c'est un choix très difficile, et très important.

Restera maintenant l'afTaire du budget. La discussion sera vive. M. de Yillèle, M. Roy et M. Laine ont fait une espèce de croisade contre M. Louis. Voici le système de défense adopté contre eux; c'est le même employé avec tant de succès dans la discussion de la Presse. Il consiste à commencer par leur faire quelque apostrophe qui les fasse taire. Il est certain que c'est le discours de M. de Serre sur les crimes du Midi qui a fermé la bouche aux ultra. Il ne sera pas difficile ici de leur imposer

silence avec les souvenirs de leurs injustices financiëreSy et d'établir que les embarras d'aujourd'hui sont la suite des abus de la gestion de MM. Gorvetto et de la Bouillerie, consacrés et adoptés par H. Roy pendant son apparition au ministère. M. Laine n'a pas assez bien géré ses centimes pour avoir le droit de faire le difficile. De cette manière, on se débarrassera de tous ceux qui mettent des bâtons dans les roues sans raisonner, et il ne restera plus qu'à discuter avec ceux qui raisonnent. Les attaques ad hominem sont évidemment les réponses qui ont le plus de succès dans les Assemblées.

Je ne suis pas dévot, mais je n'aime pas Tindévotion frivole et irréfléchie. Probablement, sur les deux cent cinquante membres de la Chambre des députés, il y en a cent cinquante, au moins, qui ne croient qu'en Voltaire ; et cependant le besoin du sérieux se fait tellement sentir, que, dans cette mémorable discussion, pas une plaisanterie irréligieuse, pas un doute philosophique, à la manière du dernier siècle, n'ont osé se produire. Le côté droit était embarrassé, et le côté gauche tout surpris, tout confondu, de la manière dont on soutenait la cause de la tolérance. M. Ribard, homme

ragfT*-

ANNÊE 1819. 391

très pur et très pieux, qui avait proposé le plus mauvais et le plus dévot de tous les amendements en faveur de la religion, raconte, dans une note de son opinion imprimée, qu'en causant avec les com« missaires du roi de cet amendement, M. Guizotlui dit : MaiSj monsieur, c'est vouloir éclairer avec un flambeau la marche du soleil ! et il avoue, à peu près, qu'il ne sut guère que répondre.

CDXLIII.

MADAME DB RÉMUSAT A SOiN FILS CHARLES DE RÉMUSAT, A PARIS.

Lille, lundi 2 mai 1810.

Nous ne sommes réellement pas si bêtes ici tous trois; car nous avions compris tout ce que vous me racontez. Voire père renvoyait M. Bellarl, et se dressait contre révocation de la Cour, n'est-ce pas le mot? Il parlait d'or sur l'esprit de la magistrature, et déplorait que, ti'ès élourdiment,on eût, depuisla Restauration, déterminé rinamovibilitédes premiers présidents, qui n'avait existé sous aucun régime. Lorsque Bonaparte revint de Moscou,

causant un jour avec voire père sur les différentes formes du gouvernement, et sans doute prévoyant intérieurement que ses revers allaient altérer la puissance de son autorité sur le Corps législatif, il lui dit : c J'y ai bien regardé ; les Français ne me paraissent décidément point faits pour un gouvernement représentatif. Une Assemblée silencieuse ne peut aller qu'avec un homme comme moi qui prévoit tout et qui détermine tout; si on lui accordait la parole, elle deviendrait factieuse. Il faut arriver à remplacer tout cela par les cours de cassation, et voir à rei'airc de petits parlements, en ayant soin d'écarlerles inconvénients des anciens. > Soyez sûr que celle idée de Bonaparte germe aujourd'hui dans quelques tètes. C'est une chose remarquable comme, au génie près, les ullrà raisonnent comme autant de petits Bonapartes. L'esprit des légistes va se dresser, de plus en plus, contre les doctrines libérales, et votre garde des sceaux est appelé à de grands combats. Vous avez très bien dit dans votre brochure que c'étaient les mœurs qui appelaient d'avance certaines lois. Le grand inconvénient des temps de révolution, c'est qu'il n'y a point de mœurs uniformes, que la peur contient l'esprit public, et que les partis

s'efTorcent d'exploiter à leur profit les abus de toutes les créations nécessaires. II faut donc s'armer de patience, et s'en remettre au temps pour réparer les défiguremenis que les passions auront introduits dans certaines parties des lois. Après tout, mon enfant, la durée de la vie humaine ne serait point en proportion avec le prix qu'elle aurait, si les hommes, du premier coup, parvenaient à faire quelque chose d'excellent; et quiconque voudrait d'abord, et toujours, le mieux possible, perdrait tout moyen d'être utile. Voilà une vérité importante pour ceux qui compromettraient leur crédit par l'entêtement imprudent du trop de raison. Je prie Dieu qu'on se tienne bien courageusement dans le plan de défense dont vous me parlez. La vérité est la seule arme aujourd'hui ; c'est une massue qui assomme sans laisser le droit de s'en plaindre.

Je ne sais si vous avez le temps de lire le Conservateur comme nous; je vous assure qu'il est très curieux. Il devient une sorte de catéchisme, où les fidèles à ce parti apprennent ce qu'ils doivent dire et faire. Mais, comme vos doctrinaires ont fort élevé les discussions depuis quelque temps, je remarque que, le parti opposé se trouvant forcé de s'élever

aussi dans ses réponses, le Conservateur, maintenant un peu grave et quelquefois embrouillé dans sa métaphysique de sophismes, n'est pas toujours compris non plus par nos ultra de province. Aussi font-ils plus particulièrement leurs délices de ce sale Drapeau blanc tout plein d'injures et de quolibets. Quant à l'autre, je vous assure qu'ils l'admirent sur parole.

Je ne sais si les comédies seront très amusantes, cette année; je ne m'y sens nul goût. On a bien fait de vous donner de jolis rôles, pour me remonter un peu. Vous aurez plaisir à jouer Clitandre ; tâchez d'obtenir la grande perruque, et l'habit à écharpe. Il est ridicule que tous les hommes de cette pièce aient le costume du temps, hors Clitandre; c'est un contresens de la Comédie-Française*. Il sérail fort aisé d'ajouter à vos cheveux des boucles traînantes qui vous coifferaient commodément et promptement, comme il faut.

1. Sous TËmpire, sous la Restauration et pendant une grande partie du règne du roi Louis-Philippe, les Femmes savantes étaient jouées en costumes du temps de Louis XVI, ou même de TEmpire. Tous les hommes étaient poudrés, hors Vadius, qui portait une grande perruque. Probablement c'est le costume de ce dernier personnage, ordinairement joué par un premier rôle, qui, contrastant avec Thabit habillé et la poudre de Fleury, chargé du rdle de Clitandre, a pu faire illusion à ma grand'mère, en lui montrant l'anachronisme, sans qu'elle en distinguât bien les détails.

ANNÉE 1819. 39j

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