Levrette
466 GORRESPONDANCK DE M. DE HËMUSAT.
secrétaire, un petit chat angora charmant; devant ma fenèlre^ une cage pleine de petits oiseaux qui sont en ménage, et que je regarde fort bien un quart d'heure de suite ; sur mon balcon, deux tourterelles qui roucoulent l'amour. Tout ce petit peuple m'amuse et m'occupe. Ma cousine ne conçoit pas que je me plaise dans tant de niaiseries. Elle veut toujours me demander raison de ces disparates, et de quelques autres encore; elle a un peu la manie de croire la nature humaine tout d'une pièce; et, moi, je lui dis que, nous tous, et moi très particulièrement, nous sommes formés de mille brimborions. Elle croit peut-être un peu trop aux systèmes généraux ; elle prétend que vous y croyez aussi. Il me semble qu'elle se trompe. Elle est née craintive, et elle imagine qu'on ne peut marcher qu'avec des partis pris d'avance. Il en résulte que, si un incident fortuit vous fait manquer à l'engagement convenu, alors on voit tout perdu, et on se perd en n'espérant plus qu'on puisse se reprendre. Quelquefois, je lui dis que Bonaparte prétendait que le secret du génie est de donner au hasard la part qu'il doit avoir à tout, ni plus ni moins; mais je n'ai jamais vu une personne moins disposée à croire au hasard. Plus je la vois, plus je lui entends racon-
ter rhomme qui a déterminé sa vie, et moins j'entrevois le moindre épanchement, la moindre détente dans toute cette liaison, s'observant toujours, se devinant souvent, et plus souvent se déjouant; je ne comprends point comment ils se sont tant aimés. J*en conclus, mon fils, d'après ceci, et d'après vous et moi et quelques autres, que les variétés de l'amour sont aussi nombreuses que cel les de mes roses. Or j'en ai sur ma cheminée de fraîches, rondes et simplement belles, de demi-fermées, de pûles, de sombres, de panachées, et je vois dans le Constitutionnel qu'on en compte cent cinquante espèces. N'allez pas dire à votre tante cette fantaisie de roses qui m'a saisie, car elle dirai que c'est pour faire ma cour à Etienne^
1. Etienne faisait des opéras-comiques en même temps que des articles politiques. Il y a là, sans doute, quelque allusion aux roies ou aux rofières de ses pièces.
CDLVIII.
CHARLES DE RÉMUSAT A MADAME DE RÉMUSAT, A LILLE
Paris, mardi 8 juin 1819.
Madame de Labriche va bien, ma mère ; donc nous apprenons nos rôles de plus belle. Elle part pour le Marais mardi prochain. Vous y aurez madame de Barante, qui ne jouera pas; madame de Chastellux, qui ne devait pas jouer et qui jouera; madame Germain, ma tante, madame de Yintimille et Élisa. Vous êtes bien difficile si tout cela ne vous suffît pas ! Ce qui m'amuse de tout cela, c'est vous; vous valez bien plus qu'on ne croit, et Dieu sait cependant que vous avez une fière réputation !
Il y a bien des choses dans votre lettre; j'y réponds en détail. D'abord ne croyez pas un mot de ce que vous écrit ma tante; elle n'y voit goutte, elle n'est plus au courant. Le ministère, comme tous les ministères que nous avons vus jusqu'ici, manque ne nerfs et d'activité; mais il est décidé. Il
ne recule pas, s'il n'avance pas toujours. Le président du Conseil est un peu usé, le marin est craintif, le financier est insociable; mais les autres vont bien. Le ministre de l'Intérieur s'est fait honneur dans la discussion du budget. Quant au Garde des ^sceaux, son influence est grande, mais pas aussi complète qu'on vous le dit, ni qu'elle devrait l'être. Je ne sais s*il a en lui les qualités ou les défauts nécessaires pour employer son crédit extérieur à dominer le Conseil et à soumettre ses collègues. 11 faut pourtant que cela soit ainsi, ou le ministère tombera un beau matin comme tant d'autres. Il faut qu'il s'arrange pour être entièrement, et de droit, ce que le fait l'a déjà forcé d'être, à peu près, cette année, le ministre de la Chambre des députés, le Pilt de ce pays-ci, tandis que M. Decazes se chargera de l'autre Chambre. Guerre, finances, marine, il faut que le Garde des sceaux défende et soutienne tout. C'est à peu près ainsi que cela se passe en Angleterre, où il n'y a guère que deux ministres qu'on écoute, et encore n'ont-ils pas sur leurs collègues une supériorité aussi marquée que M. de Serre sur les siens.
Je vous prie de croire que je ne suis pas l'amant de madame de C***; c'est une plaisanterie de
M. de Yendœuvre dont ces dames s'amusent. Elle n*a aucune passion pour moi, très heureusement. Ce dont elle est très susceptible, c'est d'engouement. Mais elle est très changeante, et, depuis trois ans que je la connais, je l'ai vue s'engouer de plusieurs personnes, les quitter, puis les reprendre, et peut-être ai-je été du nombre. J'y vais souvent; on y est fort à son aise, on y cause d'autre chose que de l'heure qu'il est , et du temps qu'il fait. On y met moins d'intérêt que chez madame de Labriche à savoir s'il fait ou s'il ne /ait pas trop chaud dans le salon, et s'il faut ouvrir ou fermer la porte. Du reste, toutes les opinions s'y produisent à l'aise. Quant à l'impiété, la liberté très grande, l'absence de toute espèce de convention, permettent à toutes les croyances de s'exprimer et de combattre entre elles. Cet hiver, la conversation tournait facilement vers les questions théologiques. Je crois qu'elle n'était pas orthodoxe, mais elle était en général le contraire d'impie. La philosophie dite du xvm' siècle y était vue avec mépris sous tous les rapports. C'est une maison où Volfaire est hors la loi; il faut même du courage pour y défendre Zaïre. Il est vrai qu'on y a l'abbé de Lamennais en horreur ; j'y passe pour avoir le ca-
lifourchon deTaimer. Madame de Broglie esl théologienne et protestante, avec tous les préjugés de sa secte. M. de Gustine est mystique jusqu'à la niaiserie. Je vous assure que tout cela ne faisait pas une conversation qui dût tant épouvanter la foi de ces dames, si elles avaient un peu de lumières et un peu de charité.
Quant à madame de G*"*, elle aime & parler de religion, par l'envie qu'elle aurait de devenir dévote. Elle va à la messe à cet effet, très régulièrement, sans être fort instruite, ni fort persuadée. Elevée hors de tout principe religieux dans sa famille même, de sa nature très spiritualiste et très exaltée, d'un caractère très faible et dédaigneux, dégoûtée de tout, tourmentée du désordre, non pas de sa vie, mais de ses sentiments passés, ayant manqué de ces liens légitimes et forts qui fixent l'âme et assurent toute l'existence, cherchant des impressions, et très difficile en impressions, ne pouvant vivre avec elle-même qu'elle déteste ou qu'elle croit détester, préférant l'émotion à l'occupation, la distraction même la plus frivole à l'abandon et à la solitude, ayant besoin de quelqu'un, qu'il lui plaise ou non, elle me parait avoir, au génie près, quelque chose de madame de Staël. Tout cela fait
une personne très tolérante dans la conversation, qui entend et répond très bien; mais cela fait aussi une personne préoccupée d'elle-même, égoïste sans s'en douter, et par conséquent despotique dans l'habitude de la vie. C'est tout à fait un caractère romanesque. Elle est une de ces personnes qui attestent la nécessité de se soumettre tout entier, corps et âme, aux lois sociales ; mais, malheureusement, ces lois, quiconque les juge les viole, excepté vous cependant. Mais c'est que, par un bienfait du sort, vous avez trouvé dans vos réalités, dans toutes vos légitimités, de quoi satisfaire et contenir toutes les indépendances de votre cœur et de votre esprit; il y a là plus de bonheur que de mérite.