‹ Correspondance de M. de Rémusat pendant les premières années de la restauration;Chapitre 40 sur 42 · Ce jamoif t'appliquait aux régicides exUéa · texte numérisé non relu

Ce jamoif t'appliquait aux régicides exUéa

là-dessus esk forl remarquable; je vous prie de le développer un peu plus, de déterminer ce que vous parait Bonaparte dans cette question, ensuite les anciens révolutionnaires, et puis les nouveaux venus. Enfin, écrivez deux ou trois pages là-dessus que vous me livrerez, et que j'insérerai dans mes Mémoires. Ne croyez point que je vous fasse cette demande enTair, j'y tiens beaucoup ; ne la négligez point. Vous m'avez souvent écrit sur Bonaparte des choses qui m'ont bien servie; vous parlez de lui mieux que beaucoup de gens qui l'ont vu, et tout ce que vous m'en dites est recueilli avec soin. Ainsi, toutes les fois que vous trouverez occasion d'un petit travail sur quelques-unes de ses opérations, faites-le, je vous en prie, et donnez-le-moi. J'avance toujours dans mes écritures. Avant d'aller à Paris, je les aurai conduites jusqu'à la guerre d'Espagne, et me voilà à la tête de quinze cahiers de cinquante pages chacun. Je suis assez contente de tout ce que j'ai écrit depuis trois mois.

Parlons des Femmes savantes. Je vous prie de ne point vous en dégoûter, et de vous appliquer à ce beau rôle de Clitandre. Remarquez, je vous prie, que c'est un libéral du temps ; car il repousse et combat toutes les pédanteries. Dites

43i CORRESPONDÀNCR DE M. DE RÉHUSAT.

aujourd'hui qu'un royaliste exagéré est plus exagéré qu'un exagéré révolutionnaire, et ce sera la traduction d'un sot savant plus sot qu'un sot ignorant. Apprenez ce rôle avec conscience, et donnez-moi le plaisir de le voir bien jouer. Je crois que je me tirerai assez bien de Philarainte, je m'en amuse, et j'en divertis votre père et ma cousine.

. Dites à madame de Barante que je la prie instamment de nous venir voir au Marais, et que j'y donne rendez-vous à son mari. Si je n'y trouvais personne pour causer à l'aise dans quelque coin, j'y serais trop malheureuse; car je prévois que le maître de la maison s'y sauvera de moi, et que tout le reste me regardera comme un être devenu malade. Âh ! mon pauvre enfant, c'est un rude métier que celui d'avoir raison; car nous avons raison, il n'y a point de modestie qui tienne. Efforçons-nous au moins de l'avoir de bonne grâce, et de ne pas faire trop peur à toutes ces braves gens.

Nous avons toujours de grandes chaleurs et une sécheresse inquiétante. L'eau se vend cher dans certains villages ; nos canaux s'épuisent ; nous craignons la lièvre, et nos lins manqueront. C'est

une Iriste affaire pour ce département, et qui Toccupe bien plus que vos discussions. Mon ami, il faudra beaucoup de temps avant que nous soyons en état de vous comprendre. L'éducation de la partie saine de la nation est encore ce qui vous donnera le plus de peine.

Il y avait, l'autre jour, dans le Journal de Paris^ un article que je veux bien qui soit devons sur la différence entre l'égalité et le nivellement. Nous n'en sommes guère encore à vouloir que du dernier. La vanité nous rend jaloux ; nous ne souhaitons point d'agir, mais nous empêchons qu'on agisse. Les petites passions rétrécissent tous les sentiments, et le difficile sera, comme vous dites vous autres, de parvenir à élargir les capacités.

Je coupe court sur cet article parce qu'il me semble qu'il devient par trop peu féminin. Adieu, monsieur mon fils, vous avez une drôle de mère, et qui s'avise un peu trop de se mêler de tout.

Dimanche 23.

Je vous prie, quand vous m'écrivez, de ne point

oublier de me dire toujours : ma mère. C'est de

toutes mes dignités humaines celle qui m'est la plus ▼. 28

chère, et je tiens à ce qae vous ne me parliez point comme à votre maîtresse, à qui vous ne savez peutêtre souvent pas quel nom donner. Voilà, mon fils, ma recommandation d'aujourd'hui. Si vous êtes content de mes lettres, notre correspondance est assurément pour nous chose bien satisfaisante^ car les vôtres me ravissent. Vous me contez si bien cette Chambre, que je n'en regrette rien; mon plaisir s'appuie sur le vôtre; j'aime à voir par votre lunette; je connais tout ce monde; j'ai des idées positives ; il me semble qu'on n'aurait plus rien à m'apprendre. Je ne comprends pas trop les objections que votre conscience ou celle de vos amis peuvent se faire à l'égard de cette séance. Il eût été honteux pour tous que cette affaire tournât autrement. Regardez-y bien : Des gens qui ont tué, et surtout condamné un roi, sont des hommes hors de la position ordinaire. De pareils crimes entraînent trop de malheurs pour s'oublier, et, quand même la pitié, plus tard, devrait repêcher, pièce à pièce et sous je ne sais quels prétextes, leurs chétifs individus, il est moral et politique qu'un pareil arrêt ait été lancé contre eux.

Savez-vous bien que je me meurs de peur que vous ne vous ennuyiez beaucoup après tout ceci?

OÙ pourriez-vous obtenir des émotions aussi fortes ? Quelle peut être la femme qui vous remuerait Tâme aussi vivement que ce singulier personnage que vous dépeignez si bien? Je ne puis plus dans mon imagination vous placer au milieu de ce Marais où vous allez au sortir de cette Chambre. Tâchez donc, cependant, de ne pas nous manquer le rôle de Ctitandre; car j'ai mis ma vanité à vous le voir bien jouer, et je désire que le doctrinaire se retrouve partout. Il me semble que vous devez entendre mieux Molière qu'un autre.

Je ne lis rien dans ce moment. J'écris, et j'apprends mon rôle, je vivote doucement^ Je vous désire souvent, mon enfant, et je ne regrette nulle* ment Paris. Vous avez raison : Je ne sais plus quelle contenance j'y garderais, j'éprouverais mille impatiences, non parce qu'on n'aurait point un] avis pareil au mien, mais parce qu'on ne sentirait point ce qu'on me dirait. Je pardonne fortune idée fausse appuyée sur un sentiment vrai; mais ce quijn'esl appuyé sur rien du tout me met hors de moi.

CDLIl.

CHARLES DE RÉUUSAT A MADAME DE RÉMUSAT. A LILLE

Paris, jeudi 27 mai 1819.

Vous êtes bien heureuse, ma mère, d'avoir bien pris celte affaire des bannis, el j'espère, au fond, qu'en France, on la prendra de même. Cependant, les indépendants disent beaucoup que cela leur donne des élections, et ce pays est encore si peu éclairé, que j'ai peur que cela ne soit vrai dans quelques départements. D'ailleurs, vous voyez d'ici toutes les paroles, et les ultra qui disent en ricanant : € Ah ! M. de Serre voit enfin qu'il a été trop loin. > Et les bonnes gens du parti s'en réjouissent, parce que, disent-ils, le ministère leur revient. D'autres assurent qu'ils rentrent dans le système alternatif des anciens ministres; des libéraux plus malins prétendent que c'est le ministère, ou un des collègues du Garde des sceaux qui l'aui^aient habilement entraîné à faire son discours, afin de le dépopu-

ÀNNËE 1819. 487

lariser et de satisfaire une jalousie à laquelle Is public a toujours envie de croire.

J*étais, hier, dans une maison où Ton blâmait plue ou moins le discours du Garde des sceaux; d'autres s'indignaient de ce qu'on l'avait ainsi fait parler, et, moi, j'ai dit que, sans approuver le parti qu'avait pris le ministère, du moment qu'il l'avait pris et que le Garde des sceaux y avait adhéré, < il eût fait une lâcheté de ne point parler, et qu'en même temps c'est un acte de vertu de l'avoir fait. > Ces mots ont étonné, mais je crois que j'avais raison. Ensuite, dans mon opinion, il eût été mieux de s'attacher à repousser les pétitions, en montrant leur source, à en faire sentir l'inconvenance et l'inconstitutionalité. Il était très possible de faire sentir qu'il s'agissait ici d'une clémence si particulière, si haute, que, bien loin qu'on ait le droit de la commander, à peine avait-on celui de l'implorer. Il y avait un très fort et très beau discours à faire, sans s'expliquer sur la moralité des bannis, sans se lâcher sur le régicide. 11 parait que le Conseil n'en a pas jugé ainsi, que M. de Serre était irrité. C'est à la fois un des hommes les plus royalistes et les plus altiers de France, et avec son indignation et sa chaleur, il est venu faire assurément

un très beau discours. Mais le mouveinent de haine qui a paru animer la Chambre en Técoutant, et les éloges de certains journaux, tout cela rappelle trop 1815, et j'avoue que j'en ai un vif chagrin.

Je ne puis guère faire ce que vous me demandez sur Bonaparte. J'ai lu très rapidement ces discussions de son Conseil. Il m'en est resté ce que je vous ai dit, qu'il avait plus d'esprit que tous les assistants; qu'il a surtout une verve admirable, qu'il parcourt, en un instant, toutes les idées relatives à l'idée principale de la discussion, depuis la plus élevée jusqu'à la plus vulgaire, absolument comme les touches d'un clavier ; que, dans ses discours, l'histoire, la religion, la philosophie, la littérature viennent tour à tour lui dicter des raisons très fortes et des exemples très concluants, là où tous ses conseillers d'État ne voyaient que des questions techniques qui devaient se résoudre par des raisons de pratique, et des considérations d'ordre ou de convenance. Enfin, il est toujours politique, tandis qu'ils ne sont, la plupart du temps, que réglementaires. 11 y aurait enfin à faire avec ce livre beaucoup d'observations sur la nature de son gouvernement, sur la manière dont il l'expliquait.

sur Tesprit de liberté qui pouvait y exister, et dont il plaçait Tunique garantie en lui-même. On voit que tous ses calculs tendent à préserver ses sujets, et surtout lui-même, du despotisme de ses ministres. Il suppose toujours que les droits des citoyens sont assurés lorsqu'un recours leur est ouvert au pouvoir suprême contre le pouvoir secondaire. C'est la théorie de M. de Bonald, mise en pratique et quelquefois exprimée presque de la même manière. Une chose remarquable aussi, c'est combien il apparaît dans ces discussions que tout est changé, et que rien ou presque rien de ce temps-là, lois, hommes, idées, talents, ne peut bien servir aujourd'hui. C'est un autre monde. Ainsi Bonaparte dit, comme s'il parlait d'une chimère : c Qui oserait proposer une loi qui permettrait à chacun d'imprimer ce qu'il veut, sous sa responsabilité? » C'est cette loi que nous venons de faire.

4i0 CORRESPONDANCE DE M. DE RËHUSAT.

ÇDLIII.

MADAME DE RÉMUSAT A SON FILS CHARLES DE RÉMUSAT, A PARIS

Lille, vendredi 28 mai 1819.

Je VOUS en prie, mon enrant, ne vous eSarouchez pas tant de cette affaire des bannis, ni des paroles que vous entendez, et croyez, qu'en somme, le résultat en sera bon. La mauvaise foi s'accroche aux mots et les dénature. II fallait bien qu'il arrivât un moment où le parti ultrà-libéral romprait avec le ministère, et où la Minerve ne deviendrait plus sa trompette ordinaire dans nos provinces; cela lui sera plus utile que fâcheux. Notre France craintive, un peu ventrue, s'effrayait quelquefois de cette bonne intelligence, et peut-être, sans ce coup de force, nous aurions mis trop de temps à comprendre la situation de chacun. La France est encore trop près du temps où elle avait coutume de sentir la main qui la régissait pour n'avoir pas besoin quelquefois de s'apercevoir encore aujourd'hui de la présence réelle du pouvoir. Avec des intentions

pareilles à celles de nos ministres, on n'a pas à craindre qu'on aille trop loin dans cette route, et c'est en cela que nous nous écarterons de 1815, où l'on ne se montrait que pour parvenir à soutenir l'arbitraire. Ne vous épuisez donc point sur le mot jamaisy économisez vos paroles, laissez arriver le temps qui détournera cette première chaleur, et tenons-nous en là, que, pour l'Europe éclairée, pour les gens raisonnables, la vérité enûn, le ministre a dit que les bannis, en tant que régicides, ne rentreraient jamais en France; en tant qu'hommes, vieillards, infirmes, ils peuvent compter sur la clémence du Roi.

Je suis moins disposée que jamais à vous débarrasser de la commission que je vous ai donnée sur Bonaparte. 11 faut que vous tâchiez de vous faire prêter ce livre pendant le voyage du Marais, et, là, au travers des répétitions, nous ferons un résumé de vos impressions qui me paraissent excellentes. Je vous rapporterai lalettre que je viens de recevoir ; il ne s'agit que de la développer un peu plus; elle est parfaite, et vous me devez ce petit travail pour ma récompense de celui auquelje me livre, seulement pour vous plaire.

Vous autres doctrinaires, vous avez le défaut des

ut CORRESPONDANCE DE M. DE RÉMUSAT.

grands philosophes stoïciens de Tantiquité, des jansénistes de Port-Royal, enûn de tous les théoriciens des belles et nobles idées. Vous voudriez que la raison fût comprise tout de suite, que la France sortit de cette indifférence où la réduisait le despotisme, avec toutes les lumières qui résultent d'une sage liberté. Vous vous plaignez de celte Chambre? Sans doute, elle n'est point forte, mais où diantre voudriez-vous qu'elle eût pris plus de lumières? Il me semble à moi, au contraire, que, lorsque je vois que vous comptez dans son sein sept à huit hommes distingués, et autant d'autres qui se distinguent parfois, il faut rendre justice à cette souplesse de l'esprit français qui se prête encore assez vite à l'éducation à laquelle on le soumet, et qui, en vérité, ne parait point trop dégingandé dans ce costume nouveau, assez précipitamment imposé. Nevous découragez donc point, vous autres, n'allez pas trop vite, et, sur toutes choses, ne reculez jamais.

J'ai reçu une fort aimable lettre de madame Guizot. Elle est pleine de tendresses doctrinaires pour vous. Elle me mande qu'elle espère que vous l'aimez, ainsi que son mari, qu'on doit s'estimer heureux d'avoir place dans vos affections, parce

qu'elles sont nobles, élevées, et que vous feriez aimer le gouvernement représentatif qui doit vous fournir l'occasion de développer ce qu'il y a de remarquable en vous. Enfin, je vois que, dans cette maison, vous êtes entendu, apprécié. Vous jugez si cela m'y attache I II me semble, mon enfant, que le monde se partage pour moi en deux parts : Celle qui vous entend, et celle qui ne vous entend point. Enfin, le reste de ma vie se passera dans le cercle où votre vous tout entier m'a placée. Autrefois, un homme devint peintre par amour ; je vous prie de me dire ce que je suis devenue par amour maternel? .

Il faut que je vous dise que je viens de lire un volume sur Saint-Domingue fait par je ne sais qui, et assez mal fait, mais qui m'a intéressée extrêmement. La tète me tourne de Toussaint Louverture. Tâchez de lire cela ; vous me direz si vous êtes bien aise de voir que la liberté relève toutes les natures, et si les nègres ne pourraient pas dire comme le lion de Lafontaine : « Si nos confrères savaient peindre I > Eh quoi I nous avons un mal de chien à établir l'enseignement mutuel, et voilà mon ami Christophe qui le favorise de toutes ses forces! Nous parlerons de tout cela, quand nous nous

iU GORRBSPONDANGE DE M. DE RÉMUSAT.

verrons. Mais que Bonaparte a donc été indigne à regard de ce malheureux Toussaint I Je vous assure qu'il en a été jaloux. Eh ! bon Dieu, je ne me doutais nullement de tout cela ! Je voyais arriver en France ce pauvre homme avec les fers aux pieds, sans m'en soucier; c Ma mère à quoi pensiez-vous donc? » Hélas! mon enfant, à rien ou presque rien; à peine si vous étiez né. Cherchez ce livre, lisez-le; vous me direz des nouvelles de Tentrevue de Toussaint avec ses enfants. J'y ai pleuré toutes mes larmes.

1. Toussaint Louverture, né dans l'esclavage en 1743, avait été choisi en 1791 par les contre-révolutionnaires pour comprimer la révolte des colons, en soulevant les noirs. U devint général, puis se brouilla avec les Espagnols, et passa au service de la République française. Il ne voulut point, cependant, reconnaître l'autorité des généraux envoyés par la France pour prendre possession de la partie de Saint-Domingue cédée à la France, permit le retour des émigrés et des colons, se nomma gouverneur général, etc. U résista même au général Leclerc, envoyé par le premier consul. Obligé de se soumettre, il fut d'abord autorisé à se retirer dans ses terres; mais il fut bientôt enlevé par trahison, déporté en France, et renfermé au fort de Joux, près de Besançon, où il mourut après dix mois de captivité, en 1803. Christophe était président de la république d'Haïti.

CDLIV.

CHARLES DE RÉUOSAT A tf ADAtfE DE RÉMUSAT, A LILLE.

Paris, dimanche 30 mai 1819.

Eh bien donc, ma mère, puisque ma mère il y a, et que le roi me Ta ordonné, je vous dirai qu'après avoir souvent varié, longtemps hésité sur le mal de madame de Labriche, les médecins viennent de prendre un grand parti, et de lui ordonner de rester ici, de mener la vie la plus retirée. La voilà donc claquemurée chez elle, et point de Marais d'ici à longtemps, quoique madame Mole ne croie son voyage retardé que de quinze jours. Dupuytren trouve le mal grave, mais il ne le regarde pas comme dangereux. La guérison sera très longue. On n'a pas encore osé aborder la question des comédies avec madame Mole ; mais il me parait qu'elles sont à vau-l'eau. Néanmoins, j'ai été voir hier la Jeune Femme colère, dans cette salle du Conservatoire. Mademoiselle Mars a eu le plus grand succès ; elle a été admirable et beaucoup mieux au grand

jour que je ne m'y attendais. Cette pièce ainsi jouée m'a paru presque jolie ; ce qui m*a confirmé dans ridée qu'elle était fort difficile, et que vous aviez donné un mauvais conseil à madame Mole en lui persuadant de la choisir.

Vous avez bien raison de dire que notre machine politique ne tolère plus ni les démarches imprudentes ni les fausses situations. Cette malheureuse affaire des bannis en est la preuve. Vous avez beau dire; elle me tourmente toujours. Nous expions aujourd'hui les fautes de notre loi d'amnistie, nous expions la faute de n'avoir point rappelé tous les exilés, il y a quatre mois. Dieu veuille que nous n'expiions pas la séance de l'autre jour I II me semble toujours que ni Real, ni presque aucun de ses collègues, ne méritent une grâce individuelle, et, d'ailleurs, qui comprendra cette distinction, que l'on trouve si importante, entre le rappel en masse et le rappel en détail? On verra dans celte clémence partielle et successive de l'entêtement et de la faiblesse, et Ton ne saura gré de rien. Que fallàit-il donc dire? A peu près ce qu'on a dit, mais pas tout ce qu'on a dit. La difficulté était, je crois, insurmontable, caria situation était fausse. J'aurais, ce me semble, entièrement désintéressé les bannis de

la discussion, nié que leur retour fût le but de cette levée de boucliers; j'aurais réclamé pour le pardon royal Tindépendance absolue qui lui est due, et je n'aurais placé la discussion que sur Tinconvenance de la demande, la grossièreté des manœuvres employées, la notoriété du complot formé par une coterie, que j'aurais tout simplement dénoncée, pour amener cette scène scandaleuse; j'aurais bien établi que, se lever en faveur de la pétition, ce n'était point se lever en faveur des bannis dont elle pouvait plutôt retarder que hâter le retour, mais voter pour une insulte à la puissance royale, pour un.abus du droit de pétition, pour un excès de pouvoir de la Chambre.

Pardon de vous entretenir toujours de cela, mais on en parle tant, les avis sont si divers, il y a des hommes qui sont si complètement changés depuis quinze jours, que je ne puis me distraire tout à fait de celte idée.

CDLV.

MADAME DE RÉMUSAT A SON FILS CHARLES DE RÉMUSAT, A PARIS

LUle, mardi l*' juin 1819.

Je vois, mon enfant, que tout ce qui se pas s vous trotte assez fortement dans la cervelle. Calmez-vous cependant, et ne vous étonnez^ni ne vous découragez des écarts de la nature humaine, des erreurs des gens que vous aimez, et des mauvaises volontés de ceux que vous n'estimez point. Condorcet disait : c II m*a fallu une révolution pour apprendre à connaître les hommes. » Allons aujourd'hui un peu plus vite que lui ; prenons-les bien tels qu'ils sont, tels que nous nous sentons nousmêmes, et croyons que, là où il y a bonne foi, volonté éclairée et véritable talent, en dernier compte demeurera la victoire. Je ne sais pas assez toutes les circonstances de ce qui s'est passé pour avoir un avis sur cette séance et sur les discours; mais, en admettant qu'on ait fait une faute, je vous rappellerai le mot de M. Pitt que vous me citiez un

jour, et je dirai qu'un ministère n'a rien à redouter s'il se place de manière à pouvoir dire : c Oui, nous nous sommes trompés, mais nous avons le droit de le faire. » Or ceci est applicable à M. de Serre : Il a donné des garanties qui le soutiennent ; tout ce qui est honnête et sage a confiance en lui; ses belles actions sont positives; l'imprudence de deux ou trois de ses paroles, si elle existe, est bien un tort de convention ; car, au fond, tout le monde sait ce qu'il a voulu dire, et je vous atteste qu'il a semé dans les provinces les bases d'une puissance ministérielle qui doit exister et dont on n'avait pas idée. Il va marcher visiblement pour tous entre deux partis exagérés qui ne pouvaient, après tout, lui prêter qu'un appui précaire et dangereux. Ceux qui s'écartent aujourd'hui lui reviendront s'ils valent quelque chose; l'abandon des autres n'est assurément point une perte. Laissez donc faire au temps et à la vertu ; ayez patience, ne vous échauffez point inutilement, et surtout gardez bien votre estime pour ceux qui méritent qu'une imprudence ou même une erreur ne l'ébranlent pas.

Je vous avoue que nous sommes honteux de la minutie des disputes de l'opposition sur les dé-

penses des ministres. Ces chicanes ne lui serviront guère pour la populariser; car, en France, il existe un tact fin et prompt qui, en général, rejette la minutie en toutes choses; et ce que nous appelons les économies de bouts de chandelles ne plaisent à personne. Votre budget ne sera point si gâté. Cette majorité considérable qui va toujours repoussant les deux extrémités, Thumeur visible des Benjamin et Manuel, leurs petits raisonnements, leurs petites railleries, tout cela a un bon effet, et se remarque mieux dans les provinces que dans Paris. Vous vous voyez tous, vous vous étourdissez un peu; vous allez même jusqu'à vous causer mutuellement des effarouchements. Mais, au loin, nous vous jugeons paisiblement, et nous concluons que le ministère prend de la puissance, et force deux partis à déraisonner pour attaquer. Cependant, leurs attaques feront que vous vous tiendrez en garde. Songez bien qu'un gouvernement représentatif, ne laissant dans aucun coin ce qu'on appelle en peinture le clair-obscur y il faut bien qu'il se découvre une multitude de faiblesses et de turpitudes. Supportez-les, soyez patients pour être utiles; le découragement a bien aussi son orgueil, et son malentendu.

Adieu, mon cher et aimable enfant. Continuez à éti*e vrai, naturel et juste; vous aurez bien à souffrir un peu, mais votre âme demeurera sereine, et c'est rétat le plus désirable de ce monde. Si cela vous contente, vous pouvez compter que j'entends très complètement votre cœur et votre esprit; j'y mets quelque vanité, et j'y trouve beaucoup de bonheur.

CDLVL

GHARLBS DE RÉUUSAT A MADAME DE RÉMUSAT. A LILLE

Paris, jeudi 3 juin 1819.

Vous m'écrivez des lettres calmantes, et je vous en remercie; mais je vous assure que je n'avais point si tort d'être agité. 11 y a des agitations salutaires, et plût à Dieu que la puissance soporifique de certaines fonctions n'empêchât point certaines personnes de les ressentir aussi souvent, aussi vivement qu'il le faudrait! La devise du gouvernement dans notre système doit être celle dç Beau-

marchais S et aujourd'hui il ne doit pas s*oublier un instant. Je suis charmé que vous soyez contente; je crois comme vous que Finfluence légitime du ministère s'établit en France; je crois qu'à moins d'esclandre, les élections seront bonnes, meilleures même que les dernières, qui ont été excellentes. Mais je prévois, et Ton rencontre, des diflicultés réelles : Une Chambre ignorante et votant de complaisance, mais non avec confiance ; un ministre des finances gênant, détesté par l'Assemblée, et cependant homme nécessaire; car il est le plus habile et le seul ; des journaux animés et unanimes contre un gouvernement défendu uniquement par un Journal de Paris timoré, mal fait, qui dit le blanc et le noir d'un jour à l'autre, qui n'a pas encore su gagner le sérieux, ni se tirer des errements de l'ancien ministère; une administration toujours très imparfaite comme institution et comme composition; une Europe en alarmes et en défiance, et des ulirà intriguant, complotant peut-être. D'un autre côté, l'influence de ceux-ci est morte ici. Il y a peu de ces anecdotes de Cour, de ces mots cités, de ces négociations éventées, de

1. La devise de Beaumarchais était : « Ma vie est un combat. »

ces apartés divulgués, de ces scènes publiques qui attestaient, les autres années, la faiblesse et les manœuvres de l'ancien ministère.

Quant au secret* de M. Bignon, que Ton propose de marier à madame Manson, c'est probablement quelque niaiserie, ou, comme M. de Serre le lui a dit à lui-même, une rodomontade diplomatique. Ce qui parait probable, c'est qu'il s'agit de quelque promesse faite en faveur de l'amnistie générale par le duc de Wellington, lors des négociations pour la reddition de Paris; Bignon était un des' négociateurs. Il se pourrait aussi que quelques

1. La discussion sur la pétition en faveur des bannis avait été brusquement close, et, comme les députés improvisaient rarement, les discours qui auraient été prononcés furent publiés dans les jonrnaux. Dans un de ces discours imprimés, M. Bignon avait menacé les ministres d'une révélation terrible dont il ne voulait pas se servir par respect pour le gouvernement du roi. Un mois plus tard, cette insinuation donna lieu à une nouvelle discussion très violente, comme on le verra. Mais M. Bignon ne consentit jamais à dévoiler ce secret, et tout porte à croire qu*il n'en avait point, mais qu'il trouvait habile de laisser le ministère et le roi sous la menace d'une accusation mystérieuse. Quarante ans plus tard, on a trouvé dans ses papiers la révélation de ce fait insignifiant, que Louis XVIIf, pour empêcher les Prussiens de faire sauter le pont d'Iéna, avait invoqué la capitulation de Paris, ce qui, disait M. Bignon, enlevait au gouverneur le droit d'exiler les régicides, puisque, d'après la capitulation, aucune des personnes qui se trouvaient à Paris ne pouvait être recherchée à rison de ses fonctions.

personnes autres que le duc de Wellington eussent pris alors des engagements de clémence qui n'ont point été tenus. On se rappelle même que, dans son procès, le maréchal Ney assigna Bignon comme témoin à décharge, probablement pour la même raison, et que celui-ci ne parut point; ce qui ne lui fait point honneur.

Vous m'écrivez toujours de vertes leçons pour les doctrinaires; ils en ont quelque besoin, mais ils ont surtout besoin d'en donner. On les appelle * V éperon; je souhaite qu'ils méritent toujours ce nom. Quand je vous parlais des gens changés, l'autre jour, je ne parlais pas des gens de l'extrême gauche. Au contraire, ceux-ci, et Constant entre autres, disaient que M. de Serre ne pouvait guère faire ou dire autre chose que ce qu'il a fait et dit. Je parlais des libéraux vraiment indépendants, M. de Staël, Lascours, etc. Le duc de Broglie luimême a été ébranlé. Les choses de pure politique rimpatientent. Ce n'est pas par fausse philanthropie, ce n'est pas par esprit de parti qu'il désire le rappel des bannis, le renvoi des Suisses, etc. : c'est pour qu'il n'en soit plus question. Il regarde tous les incidents de ce genre comme autant d'obstacles, de retards apportés aux travaux qu'il veut voir

ANNÉE 18i9. 455

entreprendre. Ce sont des lois générales positives, perpétuelles, qu'il rêve et qu'il projette sans cesse. I^es ultra lui déplaisent comme illégaux, les indépendants comme tracassiers. Il prétend qu'il ne peut les souffrir, parce qu'ils sont toujours à mettre des marrons dans les chaufferettes ; et il est amusant de l'entendre dire, après quelque belle discussion, quelque beau discours sur des principes abstraits ou sur des questions : Le moindre grain de mil ferait bien mieux mon affaire. Son grain de mil, c'est un article de loi.

Je ne sais quelle histoire de Saint-Domingue, vousavezlue. Ilyadeuxvolumes intitulés : Mémoires pour servir à r histoire de Saint-Domingue^ ^ qui viennent de paraître. C'est ce qu'il y a de plus exact, de plus détaillé, et de plus curieux. Il n'y a rien de si instructif pour juger notre situation. Je prétends que nos colonies, et particulièrement celle-là, doivent nous servir comme une représentation plus resserrée de notre société et de notre révolution. Rien de si curieux que les premiers débats de 1789, les luttes de l'Assemblée consti-

1. Mémoiret pour servir à Vhittoire de la révolution de Saint» Domingue, par le lieutenant général baron Pamphile de Lacroix, 2 vol. in-8, Paris, 1819.

tnanle et de rAssemblée coloniale, la première plus révolutionnaire dans ses doctrines, et la seconde se révoltant contre elle, par esprit d'indépendance, et cependant beaucoup moins libérale. Rien n'est si propre à faire distinguer Tesprit de la Révolution des acles de la Révolution, à faire voir que le fait de rébellion n'est pas toujours accompagné d'une opinion libérale et réciproquemenU Puis, le mépris témoigné par les blancs aux gens de couleur qui sont la classe moyenne, les électeurs à trois cents francs de ce pays-là, amenant bientôt le soulèvement des nègres, comme dans notre révolution métropolitaine, les résistances à réf ablissement d'un système plus égal ont produit peu i peu le combat, la victoire et l'oppression de la populace, sans que l'alliance tardive et peu sincère des nobles et des honnêtes gens, des blancs et des mulâtres, ait pu jamais durer dans un hémisphère ni dans l'autre, et empêcher un seul massacre, une seule anarchie. La réaction est, diton, égale i l'action, et, comme l'oppression de l'aristocratie coloniale avait été criante, la vengeance des opprimés fut atroce. Si le mal qu'on a reçu justifie jusqu^à un certain point le mal qu'on fait, il faut le dire, les barbaries des nègres furent plus

justes, c'est-à-dire moins injustes encore, que les excès de notre Terreur. Et ne voyez- vous pas dans les colons le même orgueil, la même confiance, la même incapacité que dans nos ultra f Ne les voyezvous pas, lors de l'expédition du général Leclerc, revenir comme les émigrés, mais bien plus déraisonnables encore? C'est le même esprit de vengeance avec plus de chaleur ; c'est Vullrà des tropiques.

Et puis quel admirable phénomène moral que ces nègres apprenant à la fois à lire, à écrire, à faire de la poudre I d'abord faisant des canons avec des bambous creusés, puis tout étonnés qu'ils éclatent! Quelques années après, chassant une armée française débarquée sur leurs bords ! Christophe établissant une monarchie royale et impériale avec un opéra, un grand-cordon, une académie, des gardes du corps, un sénat sans fonctions, un archevêque et des écoles à la Lancaster où l'on apprend concurremment l'anglais et le français I Un prince du Nimbe, son ministre de la guerre qui, dans un pamphlet que j'ai lu, parlant du perfectionnement moral des noirs disait : c Enfin, moi, je ne sais pas lire, et voilà que je fais une brochure I > Et la république de Pétion, le gouvernement le

458 C0RRE8P05DA1ICE »E H. h% RCsrSAT.

plus rationnel que je connaisse où Ton a établi le ptes beau système eonnu sur les chemins Yidnanx^ tandis que M. Laine a fait faire plus d'une demi-douzaine de projets de loi là-dessus, pendant son ministère» sans pouvoir arriver à quelque chose de passad»Ie!

CDLVII.

MADAMB DB RÉMUSAT A SON riLS CHARLBS DB RÉMUSAT, A PARIS.

Lille, Teodredi 4 jiiia 1819.

Ma tante m'écritaujourd'hui une lettre que, entre nous, il faut un grand fonds de patience pour lire jusqu'au bout. J'ai cru lire un article de la Quotidienne, hors que ce journal n'ose pas dire encore que M. de Serre est le fils d'un père et d'une mère, fou et foUe. La pauvre femme s'accroche, tous les ans, après tout ce qu'elle peut. Celui qu'elle déchirait' Tannée dernière est devenu, cette année, l'homme d'État du ministère ; il déplore l'égarement de son collègue, s'oppose toujours au retour des bannis, etc. ; enfin c'est le Garde des sceaux qui décide tout, qui est maître souverain ; mais l'opi-

i. M. Decazes.

Dion en fait justice, ses amis mêmes l'abandonnent. Votre tante prétend que vous passez pour l'amant de madame de C**% qu'elle est engouée de vous, qu'elle cherche à devenir son amie intime, de ma tante, ce que j'ai peine à croire; mais que le républicanisme et l'irréligion de cette maison sont tels, qu'elle n'y mettra jamais le pied. Au reste, elle ajoute que vous résistez fort bien au poison de cette société, et que vous êtes toujours un excellent enfant. Cet éloge est la seule ligne de sa lettre qui me plaise, parce que c'est la seule vérité que j'y ai trouvée. Je voudrais bien que les dévots, ou soi-disant tels, ne se mêlassent point de l'intérieur de la maison voisine, qu'ils laissassent à Dieu le soin de scruter les consciences, et qu'ils ne crussent pas que la religion consiste à aller à l'église, à jeûner exactement, et à affecter des sévérités dédaigneuses. Il y a dans les Dominicales de Bourdaloue un excellent sermon sur la sévérité chrétienne qu'il faudrait avaler et faire passer dans son propre sang: c Ces jugements rigoureux, contre le prochain sont assurément, dit-il, un des plus subtils stratagèmes de l'ennemi de notre salut. Ils pervertissent lésâmes sous l'apparence de l'austérité; ils tendent à l'exercice d'un pouvoir sur les autres qui

n'est qu'usurpé. Ces hommes si durs envers les autres, ces femmes si dédaigneuses de la conduite de telle ou telle qui se font un mérite d'être exempts des passions d'autrui, ne se font pas le moindre scrupule des haines, des médisances, des suppositions. Qui sait même s'ils n'arrivent point à en faire des devoirs, et quels devoirs que ceux qui les séparent complètement de la morale de l'Évangile I » Si je me laissais aller, je copierais tout le sermon. Combien, si nous le voulions tous, nous pourrions profiter d'une telle lecture, et que nous le voudrions,, mon cher enfant, si nous nous pénétrions profondément du véritable esprit de la charité ! Restons-y, vous et moi du moins, tant que nous pourrons. Vous avez l'âme douce, la mienne n'est guère amère ; nous aurions plus tort que les autres, en nous écartant de la modération, de la raison.

11 me semble que ce que je vous écris me soulage de la philippique de ma tante. Cette lettre est donc pour mon plaisir bien plus que pour le vôtre ; laissez-moi prendre quelque ébat. Quand je reçois de telle prose, j'ai moins que jamais envie d'aller à Paris. Je vous en conjure,ne m'yfaites point aller pour rien; épiez les décisions de madame Mole, et, s'il y a doute sur l'état de la santé de cette pauvre

madame deLabricIie, tâchez de faire entendre doucement qu'il ne faudrait pas qu'il y en eût sur la remise des comédies.

J'ai été hier à Roubaiic ; j'ai parcouru le plus beau pays du monde; j'ai vu bien des machines et bien des ouvriers. Nous ne nous élevons pas ici plus haut que l'esprit manufacturier, mais nous l'entendons samement ; nous nous tenons au solide, et cela nous enrichit. L'esprit de doctrine ne percera en Flandre qu'à la troisième génération.

On vous parlera peut-être dans vos journaux d'un incendie à Lille ; il a été assez fort, mais c'était en plein jour. Le feu brûlait la maison de notre apothicaire. Votre père se montrait courageux et paisible selon sa coutume ; nous étions, nous autres, dans la rue Royale. La Garde royale a fait des miracles ; on a coupé le feu, garanti les maisons voisines. Ne vous en inquiétez pas. Le feu de Lille ne dévore point comme celui de Toulouse. Il y a eu, le lendemain, une scène assez curieuse. Votre père a écrit aux chefs du régiment de la Garde, et il a envoyé quelques gratifications aux soldats. La lettre a été lue publiquement aux soldats ; de vieux grenadiers qui se sont battus partout, qui même ont été à l'ile d'Elbe, qui se battraient aujourd'hui

admirablement pour le roi, ont versé de grosses larmes^ en disant : c Toilà des paroles qui feraient qu'on escaladerait tous les toits du monde. 9 Leur capitaine, qui est un émigré fort brave homme, est venu remercier votre père, en disant qu'il était tout attendri pour son compte d'avoir vu pleurer des grenadiers de l'île d'Elbe. Mais savez- vous comment ces fiëres moustaches, en causant entre eux, appellent Bonaparte? c L'entêté. > C'est leur seule manière de l'indiquer, et ils ne s'y trompent jamais. Je trouve le mot joli.

Dimanche.

J'espère que je recevrai une lettre de vous, ce matin, et, en attendant, je viens causer un peu. C'est tout ce que j'aime que de me voir interrompue par vous, au moment où je vous écris. Il me semble que c'est comme une conversation qui s'anime tout à coup, que vous venez ajouter à ce que je dis, et qu'à mon tour, je vais applaudir à ce que vous me mandez. Mon cher enfant, si possible était, mon Dieu, que j'aimerais à vous tenir ici, le mois de juillet, et à n'en point bouger I Que je mène donc une vie calme, et qu'elle me plaît I Quelle joie de

VOUS attendre, de vous voir entrer dans cette cour, dans ma chambre, de commencer et finir les journées en vous souhaitant bonjour et bonsoir ! Après l'intérêt que vous avez trouvé, cet hiver, aux grandes affaires, je suis sûre que ce repos ne vous déplairait point, et nous nous féliciterions, de temps en temps, d'avoir échappé à certaines pauvretés que nous entendrions peut-être ensemble ailleurs. Mais, enfin, irons-nous donc à cet ailleurs, et se peut-il qu'on s'entête encore à ces comédies?

Avez-Yous lu le dernier Conservateur? J'ai fort remarqué un morceau de l'abbé de Lamennais sur l'ouvrage de l'abbé de Pradt, qui me paraît fait avec une force distinguée. Cet homme est vraiment à part; il écrit ferme; il dit ce qu'il veut dire et on lui prête attention. J'admire, cependant, que l'auteur responsable du Conservateur soit ce Trouvé, rédac teur du ilf ontVeur lors de la Terreur*, et je suis émerveillée aussi de la joie que ce pamphlet étale, et de la mauvaise foi avec laquelle il nous affirme qu'il gagné tous les jours dans la confiance publique.

1. Trouvé, né en 1768 et mort en 1860, avait rédigé le Moniteur depuis 1791 jusqu'à rétablissement du Directoire, dont il devint secrétaire. Il fut ensuite diplomate, tribun, préfet sous TEmpire et la Restauration. En 1816, il avait été destitué par M. Jjainé pour l'excès de son royalisme.

J'ai broché, depuis quelques jours, une cinquantaine de pages sur l'étal de la littérature et des arts sousTËmpire. Cela est fait vite, et écrit un peu lent selon ma coutume; mais pourtant je n'en suis point trop mécontente. J'ai parlé de M. de Chateaubriand, de madame de Staël, de l'abbé Delille, de quelques autres; je me suis fort amusée. J'ai laissé quelques pages blanches pour ce que je vous ai demandé, relativement au conseil d'État, et, malgré vos refus, j'y compte toujours. Certains morceaux de vos lettres sont déjà copiés. Quand nous nous retrouverons, vous me les développerez un peu plus, et nous les ajouterons à ce gros cahier. Votre père est tout étonné de l'ardeur avec laquelle j'entasse ainsi page sur page; il prétend que je vous place au bout de mon ouvrage, et que c'est par cette raison que je travaille avec tant de courage. En effet, mon idée est toujours que vous finirez par écrire sur votre temps, et que mes notes vous serviront de discours préliminaire.

Lundi.

Votre lettre est arrivée. Vous parlez d'or sur les colonies. Le rapprochement des colons et desultrà

nous avait aussi frappés; c'est partout le même entêtement, le même mépris, les mêmes faiblesses humaines. Mon enfant, les révolutions sont de terribles crises; mais elles sont utiles à ces classes privilégiées des sociétés, parce qu'elles ébranlent leur confiance dans certains de leurs avantages pour lesquels elles semblent ne s'être donné que la peine de nattre^, et qu'elles les retrempent, en dépit qu'elles en aient.

Ce n'est point Pamphile Lacroix que j'ai lu, c'est un volume sans nom, assez mal fait, dans lequel il n'y a rien qui vaille ce que vous venez de m'écrire; mais les récits sont assez dramatiques. Vous avez raison, ce qui s'est passé à Saint-Domingue est le mélodrame de notre Révolution. Christophe est le Tautin' de notre Talma impérial, mais le fond en est le même, et les hommes, noirs ou blancs, ont partout les mêmes passions.

Savez-vous comment je vous écris? Dans ma chambre, qui est toute pleine de roses. J'ai, cette année, la fantaisie des fleurs, et mes administrés m'en accablent. Â ma gauche est Pinto*; sur mon

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