‹ Correspondance de M. de Rémusat pendant les premières années de la restauration;Chapitre 5 sur 42 · TS^S · texte numérisé non relu

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ANNËË 1818. 5

tout atroce qu'elle est, mais une année entière de dissimulation pour couvrir ce noir projet, mais un pape qui fait des processions en actions de grâces, mais le nom de Dieu, la messe, la prière ! Âh! les hommes, les hommes ! Comme chaque siècle les façonne selon le vent ! Cette Jeanne était une femme bien remarquable, c'est un beau et fort caractère qui se dessine au milieu de ces turpitudes; c'est elle réellement qui nous a fait Henri IV. Elle me parait très supérieure à votre Elisabeth, que je ne puis souffrir, n'en déplaise à la mémoire de madame de Staël. J'espère que nous causerons de tout cela un jour à l'aise. Je commence à être habile sur l'histoire, et elle est h présent la lecture que j'aime le mieux. Je reçois ce Salgues qui a déjà donné dix neuf livraisons, et qui n'en est qu'au début du Consulat. 11 faut le lire avec défiance ; mais pourtant il a rassemblé beaucoup de faits, et il m'a éclairci un temps que j'ai traversé sans le regarder. Mes seize ans, votre père et votre naissance me donnaient tant de bonheur, l'ombrage du marronnier de Saint-tiratien^ me couvrait tellement, que je ne

1. Ma grand'mère avait passé à Satnt-Gratien les années qui ont séparé la Terreur du Consulat.

me doutais point de ce qui se passait à Paris. Je ne sais pas un mot de tout ce gouvernement directorialy et je ne suis pas fâchée de l'apprendre. Je vois que tout était admirablement préparé pour Bonaparte, et qu'il a été fort habile à en profiler. Sa première campagne d'Italie est vraiment incroyable; le fanatisme de ses troupes était extrême. Ce fanatisme se composait, à cette époque, d'une haine contre les rois, hors de toute mesure; mais de la liberté, mon enfant, ah! pas un mot. Bonaparte leur a dit : «Je suis la Révolution! » Ils l'ont cru, et bien longtemps on a imaginé qu'on la conservait dans sa personne; c'est quand cette illusion s'est affaiblie qu'il a déchu ; il est tombé avec elle. Je crois que voilà son histoire.

Mon ami, je me fais une grande joie de vous revoir; je découvre ce plaisir vingt fois par jour au bout de mes pensées; réellement, il me semble que je deviens tout incomplète quand il y a longtemps que nous sommes séparés. Ah! ma vie s'arrange mal, et pourtant elle passe. Adieu.

GGCLXXIII.

CHARLES DE RÉMUSAT A MADAME DE RÉMUSAT, A LILLE

Paris, dimanche 11 octobre 1818.

Il arrive ici une chose assez singulière. Vous savez avec quelle certitude, quelle confiance, je vous ai annoncé la nouvelle de cette évacuation signée. Je sortais de chez M. de Barante,à qui mon patron l'avait écrite. J'y avais vu madame de Labriche toute réjouie, et ses joies sont officielles. Eh bien, voilà qu'un journal annonce la nouvelle, et le Moniteur la rétracte à moitié. De h\ cette indécision où l'on laisse le public, lorsque tout le monde sait l'arrivée de M. de Garaman* ; de là les bruits de bourse, de café, de foyers; la supposition de conditions onéreuses, telles, par exemple, que le payement d'une ou de plusieurs années de la solde de la troupe d'occupation, même après leur départ. Tout cela

1. M. de Caraman, descendant de Riquet, avait été officier d'ordonnance de l'empereur. l\ était colonel de la garde royale; il est mort du choléra, en 1837, devant Constantine.

fait un mauvais effet. Y a-t-il là-dessous de ces petites cachotteries qu'une fausse prudence conseille quelquefois, et qui n'ont jamais servi à rien? Les gouvernements sont un peu comme les traîtres de mélodrame, qui disenikipaTi: Dissimulons /D'un côté le public est toujours dans la confidence, et il n'y a que les auteurs qui aient l'air de s'y tromper, parce que c'est là leur rôle; c'est encore le cas du mot de Bazile^

Je sais quelqu'un dont les paroles sont loin de cet inutile entortillage, dont les sentiments n'ont point de ces fausses restrictions, dont les idées sortent toutes fortes et toutes vraies, c'est vous. Je doute qu'il y ait trois femmes, et guère plus d'hommes, qui aient une correspondance semblable à la vôtre. Vos deux dernières lettres sont étonnantes; et voilà ce que c'est que d'être dans le vrai une seule fois. Tout va de suite après, car avec tout votre esprit, si d'heureuses circonstances et surtout votre caractère ne vous avaient aidée, vous n'auriez jamais pu arriver à une manière si simple et si juste de voir les choses.

Je suis tout embarrassé des éloges que je viens

1. Qui diable est-ce donc qu'on trompe ici? Tout le monde est dans le secret, (fiar^i^r deSévilUf acte III, scène XI.)

de VOUS donner; car je voudrais ajouter que je m'aperçois de plus en plus que vous êtes celle qui m'entendez le mieux. Ce que vous me dites de notre séparation, je le sens bien vivement. Il yalongtemp s que je veux vous écrire là-dessus une grande lettre, et je remets toujours au prochain numéro. J'attendrai peut-être que vous soyez ici. Il me semble qu'il ne faut pas tant vous inquiéter de ce voyage; je vous ai vue faire celui de Toulouse par des temps analogues, et avec bien d'autres tracas, ma foi ! J*ai absolument besoin que vous veniez ici ; j'y compte, et je ne vois pas pourquoi, empaquetée jusqu'aux oreilles, vous craindriez de faire une route qui est courte et bonne. Nous préparerons tout ici conformément à vos intentions.

Avez-vous lu Le Conservateur^ lie vous dirai que, si j'étais sur le terrain desminisiérialisies,']eser2i$ embarrassé de bien répondre à M. de Chateaubriand. Mais, sur le terrain où je suis, il me semble qu'il est facile de le vaincre, en le ramenant malgré lui dans la sphère des idées générales. Il faut faire les petits Hercules avec ce petit Antée. La terre n'est point à nous encore ; mais nous régnons dans

i. Le Conservateur avait été fondé par les royalistes pour lutter contre La Minerve.

les airs, c'est toujours quelque chose, et puis, patience, le sol s'afTermit tous les jours. Vous savez les belles paroles de Montesquieu qui seront, je le jure, l'épigraphe de tous mes livres, si j'en fais jamais. «Encore un peu de temps et elle triomphera. • Or voici : la Révolution, c'est-à-dire l'œuvre des siècles, ou, si vous voulez, le renouvellement progressif de la société, ou encore sa nouvelle constitution, a fait pour nous un besoin, un devoir, un droit, ce que vous voudrez, des deux principes que vous savez. Bonaparte a adopté l'égalité; il a cru pouvoir se passer de la liberté, et, quoiqu'il la remplaçât par beaucoup d'autres choses, telles que des conquêtes, des prix décennaux, des abattoirs, des fontaines, il est tombé. Messieurs les ultra adoptent, eux, la liberté, mais ils veulent se passer de sa jumelle l'égalité. Or la première, sans la seconde, n'est plus la même pour tous; elle devient un privilège; et messieurs lesuUrà qui ne remplacent même pas l'égalité aussi bien que Bonaparte faisait de la liberté, messieurs les ultra, qui n'ont à nous donner à la place que des brevets, des protections et des mésalliances, tomberont, sont tombés, et surtout tomberaient, s'ils se mettaient jamais à gouverner.

Il y a enfin un certain parti incolore qui voudrait bien faire du Bonaparte à Teau douce, c'està-dire ne pas constituer la liberté, et se servir de l'égalité comme moyen de pouvoir. Mais, comme ce parti n'a pas non plus de bien bons dédommagements à nous donner en retour de la liberté sur laquelle il nous chicane, il tombera aussi; et) en effet; ceux qui l'ont quelquefois suivi ont été quelquefois ébranlés; et, s'ils se sont sauvés, c'est parce qu'ils ne l'ont pas suivi toujours. Je voudrais que l'on fit un mot qui désignât et comprit en même temps la liberté et l'égalité, afin qu'il ne fût plus possible de choisir un de ces deux mots qui, au fait, n'expriment que deux modifications de la même idée. Ce mot pourrait bien être la Justice et je m'y tiendrai jusqu'à nouvel ordre.

Ainsi , monsieur de Chateaubriand , vous avez beau faire, vousavez beau avoir de l'esprit, quelquefois delà raison, l'inconséquence perce à chaque instant dans votre lettre. Tenez, tout vous trahit, cette recherche, cette affectation épigrammatique, ce ton sentencieux, ces allusions, ce style aca* démique, lorsqu'il s'agit de politique spéciale, cela indique tout de suite l'écrivain qui n'est pas fait pour être populaire. Ce ne sont point les

Isocrate, ni les Rivarol, mais les Démosthènes et les Mirabeau qui se font entendre du peuple.

Ne voyez-vous pas que celte lettre que vous vous faites écrire par votre imprimeur, qui vous appelle c monsieur le vicomte » et qui vous parle de son respect, et des remerciements hautains que vous lui adressez pour les marques de dévouement qu'il vous a données, et enfin ce Tai Vhonneur (Têtre bien parfaitement^ et toute cette étiquette au commencement d'un ouvrage où vous devez remplir le rôle d'écrivain politique, c'est-à-dire un rôle de citoyen, tout cela trahit déjà une vanité aristocratique? Et c'en est assez pour que vous ne trouviez point d'intelligences dans la nation. Ce n'est pas tout : je vois ici poindre jusqu'à la vanité personnelle. Car pourquoi dites-vous toujours : moi et mes amis? Nous autres révolutionnaires, nous disons : mes amis et moi.

Pardon de la digression. Vous me dites des choses excellentes sur Bonaparte, sur l'éducation, sur l'administration, et je n'y réponds point. Je ferais des ouvrages, et mon père se moquerait de moi, ou de nous.

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