M. Molé
c'est d'être grand critique; voilà tout. C'est encore undeceshommesqu'ilfaudrail beaucoup consulter, mais le mettre à la tête des choses, non ; et même, en le consultant, il serait nécessaire de lui donner toutes ses cautions, de le rassurer, ou d'exciter au moins sa vanité, de manière qu'il fût plus tenté de parler que de se taire. Encore un malheur : C'est qu'ayant soldé leur compte à toutes ses opinions, il y a longtemps, il ne les examine plus, ne s'en sert plus, et n'en accepte pas de nouvelles. Il ne lui arrive presque plus rien, et son esprit va au jour le jour. Là où les autres voient tout facile, il distingue très bien les obstacles; mais il les prend souvent pour des impossibilités, et en ceci il a tort; car il en résulte qu'il baisse la tête, et reste en repos. Il ne sait lutter contre rien; c'est son grand défaut.
Voilà donc enfin ce départ des étrangers arrêté, c'est quelque chose; moi, j'en suis ravi. On nous dit toujours : « A présent que voilà les étrangers partis, il faut être sages. » Il semble réellement que la France soit mineure, et que l'Europe ait sur nous un droit de tutelle. En ce cas, je dirai comme Figaro : € Elle vient de s'émanciper. » Assurément, il y a des dangers dans notre situation; mais, en
même temps, que de causes de sécurité ! Le gouvernement peut, en deux ou (rois années, nous met- Ire hors de tout péril, en achevant de substituer les choses aux hommes, et de rendre notre tranquillité plus indépendante de la vie ou de la puissance de tel ou tel individu,en la rattachant à des institutions. C'est là ce qu'il est désirable qu'il comprenne; car assurément il nous donne à peu près tout ce qu'il nous faut de repos et de liberté; mais ce qu'il ne nous donne pas assez franchement, ce sont des garanties. Au rebours de la plupart des gouvernements, il aime mieux nous accorder la liberté de fait que de droit; il nous faut l'une et l'autre, afm que nous puissions la conserver un jour comme une jouissance et comme une propriété; notre cause sera bonne alors de toutes manières, et un peuple est bien fort lorsqu'il a à sauver quelque chose de réel et de légitime. Je suis très sûr que vous êtes de cet avis.
Je compte toujours sur vous le mardi d'après la Toussaint. J'ai grande envie de vous voir; plus Je vais, plus vous me paraissez la femme la plus sensée que je connaisse. C'est dommage que vous soyez un peu lourde; mais, enfin, on ne peut tout avoir, et je le suis aussi.
Nous allons avoir beaucoup de livres. M. de Forbin * va publier, au Jour de l'an, un récit de son voyage ; Clafac* compte donner des lettres sur l'Italie, qui, j'ai peur, ne vaudront rien. Yillemain lance décidément dans le public sa vie de Cromwell^y et il en tremble de peur. Votre petit Le Clerc imprime un essai de traduction de Platon\ Le Tasse de M. Baour' risque d'être un très bel ouvrage, et enfin Scribe* a beaucoup de vaudevilles tout prêts. On devait nous donner une
1. M. de Forbin, directeur des Musées, commençait la publication d*un Voyage dans le Levant,
2. M. de Glarac, dont il a été souvent question dans les premières lettres, publia bientM, en effet, le récit des fouilles faites à Pompéi.
3. Histoire de Cromwell, d*aprës les Mémoires du temps et les recueils parlementaires, par M. Villemain, 2 vol. in-8*.
i. Baour-Lormian, né en 1770 et mort en 4854, avait fait, en 1795, une traduction de la Jérusalem délivrée. Il la. refit après être entré à TAcadémic française, où il succéda à Boufflers. Le succès en fut médiocre.
5. M. Le Clerc publia, cotte même année, une traduction en un volume des pensées do Platon.
6. Scribe donnait, justement ce jour-là 15 octobre, le Nouveau Nicaixe, comédie-vaudeville, au théâtre des Variétés, et, le 7 novembre, VHôlel des Quatre dations, à-propos en un acte; puis, au théâtre du Vaudeville, le Fou de Péronne, le 18 janvier 1819 ; les Deux Maris, le 3 février. Le Mystificateur , le 22 février; Caroline, le 15 mars; les Bains à la papa, le 9 octobre; les Vêpres siciliennes, parodie, le 17 novembre; la Somnambule, le 6 décembre.