‹ Correspondance de M. de Rémusat pendant les premières années de la restauration;Chapitre 8 sur 42 · ANN · texte numérisé non relu

ANN

tragédie de Bélisaire de M. de Jouy. Elle a été défendue, fort sagement à mon avis, mais un peu tard. Les comédiens l'avaient apprise, et maintenant il faut en remettre une autre à l'étude. Cela nous renvoie un peu loin*. Lemercier vient de publier une brochure sur le second Théâtre-Français; je ne sais ce qu'il y dit. Il risque toujours d'être bizarre sans éviter d'être commun . Il court cent bruits plus ou moins absurdes sur Bonaparte. Je voudrais que les souverains fissent une convention ou une déclaration authentique, sur la manière dont il est ou sera traité, afin de faire cesser toutes les nouvelles dont on nous fatigue à cet égard depuis trois ans.

1 . La tragédie de Bélisairet d*abord interdite par la Censure, fut jouée, sans scandale et sans grand succès, au mois de novembre. Le ministère craignait qu*on ne rapprochât les infortunes de Bélisaire, banni, prisonnier, tandis que sa femme et sa ÛUe se réfugient en Thrace, du sort de Tempereur Napoléon.

18 CORRESPONDANCE DE M. DE RftMUSAT.

CCCLXXV,

MADAtfB DE RÉMUSAT A SON FILS CHARLES DE RÉMUSAT, A PARIS.

Lille, vendredi 16 octobre 1818.

Le remède nous a fait quelque bien, mais nous ne sommes point entièrement dégagés. Je dis nous^ mon ami, et j'ai raison, car je suis plus mal à l'aise de voir souffrir votre père que si j'étais moi-même dans mon lit. 11 est un peu triste, et surtout fort impatient de cette contrariété^ dans ce moment. En effets il lui sera impossible d'aller à Yalenciennes, et il eût voulu y être^ moins pour y voir les souverains,

1. J'ai laissé ce détail de santé, surtout pour avoir l'occasion de dire que j*en retranche beaucoup d'autres. On a pu voir que ma grand'mëre, très souvent malade, se croyait en conséquence fort habile à soigner les malades, et même à diriger les soins que les autres devaient prendre de leur santé. 11 m*a paru inutile d'imprimer ces conseils, ces théories sur la maladie, la santé, les remèdes préventifs ou curatifls qui ont tant varié depuis soixante ans ; mais je ne voudrais pas que l'on conclût de la sécheresse de quelques phrases que je laisse çà et là, pour témoigner de l'état d'esprit de l'auteur, à une indifférence qui était bien éloignée de son cœur et de ses habitudes pour ses enfants ou son mari.

que pour y maintenir le bon ordre par sa présence. Les commissaires de police lui écrivent que le peuple flamand est si échauflé, que les troupes étrangères pourraient bien être insultées, et peut-être les souverains seront-ils assez mal reçus. On prend, à tout moment, mille précautions, et jamais pauvre homme malade n'a peut-être écrit, ou au moins dicté, plus de lettres que votre père depuis trois jours. On a soin d'éviter jusqu'aux moindres prétextes qui exciteraient le bruit. Les souverains doivent passer une soirée au spectacle de Yaleuciennes. Gomme la troupe est fort mauvaise^ et pourrait donner lieu à des sifflets qui en éveilleraient d'autres, on lui adjoint des acteurs de notre théâtre, un peu moins mauvais, afin que la nouveauté, en amusant le public, lui laisse moins de temps pour se livrer à quelque chaleur. Vous voyez que c'est bien songer à tout.

D'un autre côté, notre monde militaire s'agite ici quelque peu. M. de Jumilhac croit qu'il est de son devoir d'aller voir l'empereur de Russie, et de se trouver à cette revue; notre garnison le blâme de porter son uniforme français au beau travers de ces escadrons étrangers, et voilà notre lieutenant général assez embarrassé. C'est une multitude de

dits et redits insupportables. Au moment où je vous parle, voilà le général saxon, qui a réellement une peur effroyable, qui demande à votre père de protéger sa troupe contre les paysans. Les ordres portent que les troupes se rendront à Douai pour la revue, et qu'ensuite elles reviendront dans leurs cantonnements pourles quitter deux jours après. Les habitants ne veulent point entendre à ce retour, et disent que les Saxons, une fois éloignés, ne seront plus reçus s'ils reparaissent; on adresse des lettres à tous les maires, on met la gendarmerie dans ses cantonnements, et surtout on engage fort les étrangers à ne montrer aucun effroi, parce qu'ils rendraient nos paysans entreprenants.

Samedi.

Vous imaginez bien que nous n'avons pas pu faire de grands pas depuis hier, cependant la nuit a été passable, et votre père me parait plus content de toute sa personne.

Mais, mon enfant, quel mauvais malade est un préfet occupé, et quel bon marché je ferais si je pouvais, au lieu d'être la garde, me mettre au lit en sa place I Je me rappelle ce que disait Cor-

ANNÉE 1818. I2i

visait : c C'est un élat que la maladie ; il faut s'y soumettre et le savoir faire comme les autres, et les gens du monde ont le tort de le compliquer par mille tracas étrangers. 9 C'est bien ce qui nous arrive en ce moment, et, à dire vrai, tout ce que je vous contais hier est bien fait pour impatienter. Vous êtes homme à dire : « Les embarras de mon père passeront, et c'est toujours un grand bien que les étrangers emportent cette petite terreur sourde que leur inspirent nos habitants. » Je serais assez de votre avis, pourvu que vous me permettiez de souhaiter que nous n'allions pas jusqu'aux voies de fait.

Vous avez bien raison de dire que les circonstances, et un peu le caractère, coptribuent à donner de la rectitude à l'esprit Sans cet accompagnement, à lui seul, il est sujet à gmichir^y comme nous disions autrefois. Vous pourriez vous vanter d'avoir été très utile au mien. La force avec laquelle certaines opinions se sont développées chez vous m'a rendue d*abord attentive; le désir de vous redresser si vous vous trompiez, et surtout celui de vous trouver dans une ligne droite et d'y mar-

1. Gauchir est encore un très bon mot, qu'on trouve chez les meilleurs écrivains, dans le sens de s'écarter de la rectitude, de la ligne droite.

tt CORRESPONDANCE DE M. DE RÉMUSÀT.

cher avec vous, parce que j^aime partout voire compagnie, m^ont défendue des préventions, et je me suis éclairée. Voilà donc mes circonstancesy à moi. Vous y serez toujours pour unegrande part, et peut-être, sans vous, ne serais-jepas si bien hors des préjugés communs. Prenez donc garde à ne point m'entralner à votre suite dans quelques égarements, et tâchons de ne pas aller trop loin.

J'avance fort dans les Mémoires de Sully. C'est une lecture charmante qui amène sans cesse des rapprochements, et que devraient faire très exactement tous les rois. Il faut convenir que c'est un bien heureux concours de circonstances que cette union de deux hommes qui se convenaient si parfaitement. Mais l'honneur en reste encore à Henri IV, d'avoir senti tout le mérite sévère, et tant soit peu grondeur, de Sully. Il faut être un homme bien supérieur, quand on est roi, pour tant aimer qui nous gène. Cet excellent roi a été homme toute sa vie, et c'est ce que les princes savent être le moins.

H. de Jumilhac est très mécontent de voir le général Dessoles ^ venir faire aux souverains les

1. Le général Dessoles, né en 1767, avait élé disgracié sous TEmpire, et était fort en faveur sous la Restauration. Il était

honneurs de sa division; nous avons ici M. le comte de Rastignac, qui va voler à cette revue avec tout rétalage des broderies françaises, et un général Duvier, inspecteur des états-majors, qui dit : c Si on me forçait d'y paraître, dû moins je laisserais mon uniforme à l'auberge. » Nos dames ne manquent pas de dire qu'un pareil propos annonce un homme qui pense fort mal; et moi, je retrouve mon fauteuil comme l'Henriette des Femmes savantes; car j'aime partout l'expression forte d'un sentiment vrai.

CCGLXXVI.

MADAME DE RÉMCSAT A SON FILS CHARLES DE RÉMUSAT, A PARIS

Lille, lundi 19 octobre 1818.

Je n'ai aucune inquiétude, mon cher enfant; mais je suis fort contrariée, et attristée du malaise qu'éprouve votre père. Il est, d'ailleurs, malade fort

devenu comte, puis marqub, et fut même un peu plus tard ministre des Affaires étrangères et président du conseil. Il est mort en 1828.

24 CORRESPONDANCE DK M. DE RÊMUSAT.

impatient. Rien ne le distrait de l'ennui de son mal, et je m'épuise en inventions infructueuses. Avec quelque patience, nous arriverons à la fin ; mais rien ne pouvait arriver plus mal à propos. En attendant, il Tait un temps admirable dont nous ne profitons guère ni l'un ni l'autre; nos souverains vont avoir des jours à souhait pour leur revue. Je crois qu'ils seront à Valenciennes ce soir.

Nous avons eu, avant-hier, dans les environs, une petite aventure ridicule qui prouve dans quel effroi sont ces troupes saxonnes. Vous saurez que les paysans ont annoncé que, dès qu'ils seraient libres, ils puniraient d'une manière exemplaire les filles de leurs villages qui ont eu quelques faiblesses pour les étrangers. Au moment du départ des Saxons, deux paysannes, qui se sentaient apparemment coupables, ont voulu suivre un régiment. Le coloçiel s'y est opposé ; cela a fait un petit bruit ; quelques paysans se sont rassemblés, et, après avoir dépouillé ces malheureuses, il les ont, je crois, fouellées, s'il faut parler net. Cette ridicule exécution a tellement épouvanté les officiers saxons, que voilà aussitôt l'alarme au camp, la générale battue, des ordres donnés pour que les troupes marchassent en corps d'armée bien serré,

ANNËB1818. tS

et un courrier dépêché ici, comme si on devait s'attendre à quelque événement. La terreur a pourtant été ici très pacifique, et les deux pauvres créatures ont payé pour tous. La joie de nos habitants va toujours augmentant; elle laissera une utile impression dans Tesprit des partants, et elle va donner au roi l'occasion d'un beau discours à la Chambre.

Si je n'étais dans mon métier de garde-malade jusqu'au cou, je vous parlerais bien encore de ce Conservateur et des autres qui m'ont si considérablement ennuyée. Tous ces gens- là se mettent sur un mauvais terrain en niant les effets de la Révolution; il eût été adroit à eux d'en profiter et de s'en emparer. Dans les provinces, les gentilshommes l'eussent fait facilement, et ils auraient été députés partout; cela valait mieux que de courir après des épaulettes un peu trop neuves pour inspirer la moindre considération.

J'ai lu ce nouveau Manuscrit de Sainte-Hélène; c'est une réponse à lord Bathurst, qui ne roule que sur la sévérité du gouverneur de Sainte- Hélène; il n'y a rien de bien remarquable. Enfin, j'ai lu un assez gros volume qui s'appelle Mémoires et Anecdotes sur la cour de Napoléon, qui est im-

primé en Belgique, d'après une édition anglaise. Il renferme des anecdotes vraies et d'autres fausses qui ont été données par une des femmes qui se tenaient dans l'appartement intérieur de Tarchiduchesse, et qui a vu ce qu'on y faisait en déshabillé. J'aime mieux mes Mémoires de Sully que tout cela, et nous en reparlerons quand nous n'aurons plus de fièvre bilieuse.

Adieu, mon cher enfant; je m'attriste fort de l'inquiétude que vous devez éprouver maintenant à l'arrivée de chacune de mes lettres. Je n'aime pas que ce soit avec ce sentiment que vous deviez les voir tous les matins, mais qu'y faire?

CGCLXXVII.

CHARLES DE RÉMUSAT A MADAME DE RÉMUSAT

A LILLE

Paris, mardi 20 octobre 1818.

Je suis revenu de Champlâtreux hier, ma mère, et j'ai trouvé vos lettres. Cette maladie m'impatiente, et me chiffonne. Je vous prie de continuer à m'écrire tous les jours, et d'empêcher mon père de

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s'agiter. Il me paraît nécessaire que vous lui fassiez écrire, ou dicter une lettre complète et détaillée au ministre de la police, ou à tout autre, sur toutes les choses dont vous me parlez, afm que l'on aitTidée des diflicuUés que vous avez rencontrées et des précautions que vous avez prises ; car il me parait qu'on ne s'en doute guère ici. J'espère, quant à moi, que tout se passera bien à Yalenciennes; le moindre bruit serait aussi ridicule que fâcheux. Il ne faut pas, au reste, que les souverains s'attendent à un accueil aussi brillant qu'autrefois. L'empereur de Russie, malgré toute sa libéralité qui nous a été si utile, ne trouvera pas davantage.

C'est aujourd'hui que commencent les élections dans la plupart des départements. Les souverains assisteront à celles de Paris ^ Les libéraux et les bonapartistes sont divisés, et presque irréconciliables. Les prétentions de Constant, qui n'a point d'espoir d'être nommé, mais qui fait tout comme, et qui leur ôte leur organe en s'emparant de la Minerve^ compliquent tout. Les ullrà^ comme vous

1. Les élections de Paris devaient avoir lieu le 23 octobre, et les souverains, c'est-à-dire l'empereur de Russie et le roi de Prusse, arrivèrent le 28. Us ne restèrent que quelques jours à Paris, sans grand éclat.

t8 CORRESPONDANCE DE M. DE RÊMU8ÀT.

voyez, resteront en hostilité. Le ministère a laissé là Bonnet, et il a bien fait ; il porte M. Ternaux qui, je crois, finira par réunir les suffrages, à moins que les Bellart et consorts ne continuent à voter pour M. Bonnet, auquel cas l'avantage resterait au côté gauche. M. de Lafayette ne passera point dans son département. M. Germain ne s'y est pas épargné. Il disait fort plaisamment aux officiers à demisolde : € Pourquoi le nommez-vous? II n'a jamais servi sôus l'Empereur? » et aux fermiers : < Pourquoi le porteriez-vous? Il n'a pas un pouce de biens nationaux. >

Vous aurez lu le Conservateur. Il est déjà ennuyeux. Que cet article de M. de Gastelbajac est pauvre 1 Et cet autre sur la Famille Glinet ! Pauvres gens qui n'oublient qu'une circonstance, c'est que la pièce a eu quarante-quatre représentations, et qu'il y va encore beaucoup de monde ! On dirait que c'est le ministère qui y envoie tout ce monde. Oculos habent et non videbunt. Au reste, ils ne sont pas fort habiles à compter les suffrages, et ils ne voient pas plus l'opinion de la population que celle du parterre.

Vous dites que j'ai influé sur vous et vos opinions? Cela se pourrait. Serait-ce pour cela que je

suis fier de VOUS? Ce qui m*aparu bien remarquable, c'est que vous êtes perfectible, probablement parce que vous êtes vraie. Vous acceptez les choses nouvelles, c'est une grande faculté. Il est utile de la conserver précieusement, et leplus longtemps possible. A propos de mon petit article sur M. de Chateaubriand, vous soulevez une question qui n'est pas de paille : c'est celle de l'aristocratie. Je vous renverrai là-dessus à cet article des Archives de M. de BaranleS sur lequel vous nem' avez jamais répondu. Ne citons point ici l'Angleterre ; l'aristocratie existait encore lorsqu'elle s'est constituée comme elle Test. Si le gouvernement représentatif se fût établi ici à l'époque de Richelieu, nous serions dans la même situation que les Anglais. Il n'en est pas ainsi : L'aristocratie a été détruite en France radicalement avant qu'il y eût un gouvernement représentatif. La civilisation a élevé, créé les classes mitoyennes, cette bourgeoisie éclairée, la force de la France; et la constitution a été établie là-dessus. En Angleterre, la même chose vient d'arriver à demi, et de là son malaise actuel. L'aristocratie commence à n'être plus fondée sur des supériorités

1 . Cet article sur M. de Barante est saas doute un article sur les œuvres de J.-J. Rousseau. {Archives, t. IV, p. 186.)

réelles; et^ faute de faire les changements que cette nouvelle situation sociale exige^ d'ici à vingt, trente ou quarante ans, ou plus, le pays peut être exposé à une crise terrible. Le remède à cela serait la réforme parlementaire, et savez-vous ce que c'est que la réforme parlementaire? C'est la loi des élections de France. Or personne dans les classes élevées ne la désire sincèrement. L'opposition même ne la demande que pour tracasser les ministres. M. Brougham^ disait, Tannée dernière, en assistant à nos élections : a Me voilà bien décidé à demander quelquefois la réforme, mais à ne la désirer jamais. > Et pourquoi? C'est que l'influence aristocratique lui sert pour l'opposition comme aux ministres . pour le torisme. Figurez-vous qu'il fait près de soixante députés à lui seul. Déduisez de là toutes les différences : En Angleterre, tout est ordonné dans ce système; les filles n'ont point d'héritage; les fils, et surtout les ainés^ ont presque tout. Les substitutions sont permises; les grands ont des privilèges. Ils sont, je crois, non contraignables par corps, et cent choses que je ne sais point. Chez

1. Henri Brougham, plus tard lord Brougharo, né en 1778, était déjà fort connu comme avocat et homme politique. Il est mort à Cannes, en 1868.

nous, au contraire^ les lois sur les successions sont fondées sur Tégalité, et elles ne peuvent être rapportées ; car, indépendamment de ce qu'elles sont conformes à la justice et à l'esprit du siècle, elles sont nécessaires maintenant qu'il n'y a plus de couvents, de bénéfices, dégrades militaires à vendre. Et ne voyez-vouspas que les personnes, aristocrates par opinion, ne peuvent parvenir à l'être de fait? Tous les jours, elles sont obligées de vendre leurs terres, leurs châteaux; la Bande Noire^ qui détruit les uns et morcelle les autres, étend tous les jours l'empire de l'égalité. Voilà M. MoIé qui a deux filles^ chacune aura un beau château. Supposez que chacune ait plusieurs enfants ; il faudra qu'ils vendent leurs châteaux, pour partager entre eux. Changer cette manière d'aller? Je vous en défie. Maintenant, vous me direz : « Mais une aristocratie serait nécessaire. > Je ne sais ; si cela est vrai, elle viendra de force. Mais ne peut-on pas concevoir un État dans lequel il y ait une aristocratie individuelle et point héréditaire, où l'influence passe de mains en mains, là où est le mérite, ou la fortune?

1. Ces deux jeunes personnes [sont devenues mesdames de Champlatreux et de la Ferté-Meung.

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Laffîtte est un peu raristocrate de ce moment-ci. Supposez-lui plusieurs enfants, son influence finira avec lui ; elle passera au premier banquier de la génération future. Il en est de même pour les éligiblés, pour les électeurs. Les enfants de ceux qui payent mille ou trois cents francs d'impositions aujourd'hui ne les payeront pas, et n'auront pas les droits d'autres citoyens qui s'élèveront par leur industrie personnelle. Vous voyez quel singulier mouvement^ d'ascension et de descension s'établira ainsi dans le corps social. Vous voyez que la société se trouve ainsi constituée en France sur un plan nouveau, et qui n'a, je crois, de modèle qu'aux Élats-Unis.

CCGLXXVIII.

CHARLES DE RÉMUSAT A HADA&IE DE RÉMUSAT, A LILLL

Paris, mercredi 21 octobre 1813.

Tout ceci est fort ennuyeux, ma chère petite mère, et m'est, quant à moi, tellement désagréable que j'aurais bien quelque envie d'aller vous voir,

d'aatanl que cette course ne dérangerait paâ grandechose. Je ne dis point que je la fasse. Ce sera selon la lettre de demain et d'après-demain. Je vous prie de continuer à m'écrire tous les jours, et à me rendre un compte parfaitement fidèle, non seulement de l'état de votre malade, mais de votre situation à vous, c'est-à-dire de vos idées du moment, de votre inquiétude de la minute; je veux tout savoir.

Je voudrais bien vous égayer. Vous vous plaigniez, dans une de vos dernières lettres, de ce que nous manquions d'esprit, et surtout d'esprit gai ; vous pourriez bien avoir raison. Il y a toujours un peu d'amertume dans nos plaisanteries. Mais celles des philosophes du dernier siècle n'avaient-elles pas le même défaut? Il n'y a de plaisanteries franchement gaies que pour les gens un peu insouciants. Les hommes passionnés, ou qui seulement tiennent à leurs idées, raillent plus qu'ils ne rient. Votre ennemi Etienne, qui ne tient à rien, mais qui fait tout comme, est cependant assez plaisant dans la Minerve d'aujourd'hui. Je doute que de longtemps le Conservateur me fasse le même effet. En vérité, ce journal est remarquable par sa gaucherie et sa naïveté. Il peut être compté

8i CORRESPONDANCE DE M. DE RÉHUSAT.

au nombre des grands services que nous ont rendus les ultra, de ces services qui méritent que, dans deux ou trois ans, nous ouvrions une sousscription pour l'érection d'un monument avec cette inscription : € Aux ultra la Patrie reconnaissante! » Il me semble qu'ils ont joué, entre le ministère et la nation, le rôle de Sganarelle de r École des Maris entre Valère et Isabelle.

On a grand tort de fouetter les paysannes qui ont cédé à l'étranger. Les filles sont à celui qui leur plaît. Pourquoi leurs compatriotes n'ont-ils pas plu? Vos Saxons, d'ailleurs, sont bêtes comme des oies. Je suis fâché que mon père n'ait pu voir l'empereur de Russie; c'est un homme curieux dans ce curieux moment d'un curieux siècle. Son rôle n'est probablement pas fîni. Cette libéralité ' d'opinions et de formes, cette toute-puissance, ces défaites, ces victoires, ces voyages, cette dévotion, cet empire immense, cette innombrable armée, toutes les circonstances enfin qui l'entourent et toutes les qualités qu'on lui connaît, lui assurent encore une longue influence sur le sort de l'Europe. J'ai peur seulement que le bien qu'il a fait, et qu'il fera

1 . Madame de Staël emploie aussi ce mot libéralUé, dans le sens de libéralisme; ce dernier mot est très récent.

encore, ne cause beaucoup de mal un jour; car il passera et sa puissance restera. L'apparition d'un roi barbare dans un pays civilisé peut avoir finalement des résultats heureux; mais la venue d'un roi civilisé à la tête d'un peuple barbare pourrait produire des suites funestes. Tels auront été Bonaparte et Alexandre. Cependant, la civilisation est bien forte ; elle jette les peuples dans une inertie quelquefois plus indomptable que l'activité du peuple le plus féroce. N'avons-nous pas vu le Français et l'Espagnol détourner chacun à leur manière Toppression dont les menaçait la conquête?

Jeudi matin.

On doit savoir à présent le résultat du premier scrutin. La démission de Camille Jordan n'est point sans appel. Il est gravement malade S niais d'un mal qui dure longtemps, et pour lequel son médecin lui prescrit la distraction, et un intérêt quelconque. Le tracas d'une Chambre, autant qu'il

i. Camille Jordan a eu toute sa vie une santé chancelante. n est mort en 1821, à cinquante ans. U ne donna pas alors sa démission; mais, ayant opté pour le département de TAin, il fut remplacé par H. de Corcelle.

pourrait le supporter, lui serait bon. C'est la mélancolie qu*il faut craindre pour lui. C'est une des plus vives imaginations qu'il y ait. Le ministère désire qu'il soit nommé ; sa santé l'empêcherait d'aller beaucoup à l'assemblée et surtout de s'y agiter; ce serait tout gain.

Je voudrais bien venir à bout, ma mère, de vous écrire, une fois, une lettre où il n'y eût pas de politique. Cela est difficile. Dans quel singulier temps sommes-nous donc ? A propos de temps, il en fait un superbe, froid mais brillant. Celte année est réellement fort belle, belle de toutes manières. Il me semble que le soleil a éclairé toute l'Europe. Que pensez-vous pourtant de ce Congrès qui dure huit jours? Les rois sont expéditifs. Encore de la politique ! Voyons autre chose : Il court ici un roman imprimé, mais non publié, de madame de Coigny^ Il ne parait pas très distingué. Quelques personnes le trouvent détestable. Il est vrai que ces personnes sont des ultra,

1. Mademoiselle de Coigny, la Jeune Captive d'André Chénier, avait repris son nom de fille, quoiqu'elle eût épousé le duc de Fieury. Elle venait dMmprimer, en deux volumes , un roman intitulé Alvar, tiré à vingt-cinq exemplaires, sans nom d*autetjr. Elle est morte à quarante-quatre ans.

ÀNMÊE 1818. 37

CCCLXXIX,

CHARLES DE RÉMUSAT A MADAME DE RÉMUSAT, A LILLE

Paris, dimaoche 25 octobre 1818.

Je regrette souvent de n'avoir pas été vous joindre. Mon absence ne souffrait pas ici la moindre difficulté; je vous aurais vus, soignés, égayés. Je n'en ai rien fait, et je m'en repens, d'autant plus que vous in'avez l'air d'avoir cru que je viendrais; et c'est encore une faute de ne l'avoir pas deviné. Je vous supplie de ne pas trop vous fatiguer. Je vous conjure aussi de dire à mon père qu'il est injuste, ce qui est très mal chez un magistrat, de me faire dire qu'il vaut plus que je ne crois. Je lui déclare, tout net, qu'il ne vaut pas plus que J6 ne crois, et je le défie bien, et qui que ce soit au monde, de valoir davantage. Je sais qu'il a ses moments d'imperfection, ceux par exempleoù il prend de la rhubarbe, et c'est un tribut qu'il faut de temps en temps payer à la nature. Je voudrais bien qu'il se guérit, et que sa convalescence marchât vite; j'ai hâte de le voir délivré. D'ailleurs, je vous souhaite

3â CORRESPONDANCE DE M. DE RÊMUSAT.

ici| je me fais une fête du mois que nous y passerons ensemble, et ensuite du temps que je passerai à Lille. II est donc important de mettre ordre à toute espèce de ûëvre bilieuse le plus tôt possible, et j'espère que vous vous conformez en cela à mes intentions.

M. Germain, qui vient de réussir à merveille dans son département , me paraît avoir mérité trop d'éloges. On lui fait de ceci un succès personnel, ce qui ne me paraît ni convenable ni désirable ^ Il disait au général Durosnel : t Hais pourquoi porteriez-vous M. de Làfayette? 11 n'était pas des nôtres; il n'a jamais servi TEmpereur. — Âh I lui a répondu le général, c'est une dette que nous acquittons. C'est à lui que nous devons la Déclaration des droits de Vhomme. > Ne trouvez-vous pas cette réponse merveilleuse? Vous rappelez-vous ce que c'était que l'école des aides de camp de Bonaparte? Comme on y faisait cas des droits de l'homme ! Vous jugez comme Germain s'en est amusé. Vous voyez quels sont les choix dans les départements. Il y a, dans l'Ain, un maladroit préfet qui s'est opposé à la nomination de Camille

1 . H. de Lafayetle n'avait pas été nommé député de Seine-et- Marne, mais il fût élu dans la Sarthe.

Jordan, quoique le gouvernement le portât. 11 en est résulté que les libéraux ont donné un coup de collier, et que, dès le premier scrutin, ils ont nommé leurs trois députés dont le premier est excellent, mais les deux autres pourraient être meilleurs. C'est demain que Paris entre en danse. Il est diflicile de rien prévoir. M. Ternaux me paraîtrait avoir beaucoup de chances. Mais M. Pasquier soutient toujours que le ministère porte Bonnet; M. Mole m'a dit le contraire. Accordez cela, si vous pouvez. Des trois candidats libéraux, celui qui mériterait seul d'être nommé, parce que c'est un homme nouveau, M. Manuel, n*a point de supériorité marquée sur les autres. La concurrence de M. Ternaux peut lui ôter beaucoup de voix, car c'est le commerce qui le porte. Constant soutient toujours qu'il a des espérances; je ne sais s'il se flatte ou s'il se vante*. Je voulais vous envoyer une chanson sur les élections ; mais l'auteur, qui est un jeune homme d'une grande expérience, comme disait Voltaire, ne l'a pas encore terminée; ce sera pour le prochain courrier.

Je suis ravi que mon père approuve l'article sur

1. M. Ternaux fut nommé avec quelques voix de majorité, contre Benjamin Constant.

les administrations départementales, je n*étais guère en état de le juger. Il est de M. de Barante. Il vous donne à peu près Tavis des doctrinaires sur cette matière; voilà cet avis qu'il estsi difficile de faire passer au Conseil d'État, et qui rencontre une si forte opposition abdominale. Quand mon père sera plus en convalescence, je lui conseille toujours de s'amuser avec l'ouvrage de M. Laborde, dont je raffole. Il y a quelquefois du mauvais goût, de la prétention et de l'incomplet; mais il y a de la vérité, une philanthropie positive, et des milliers de vues et d'idées. Je suis très sûr que cela plaira à mon père; il y a des choses excellentes sur le gouvernement de Bonaparte.

Nous avons eu, ma tante et moi, une conversation politique très longue, sans la moindre querelle. Elle est si foncièrement aristocrate, ses préjugés sont tellement dans sa nature, le factice est tellement pour elle la réalité, qu'elle estévidemment sans ressources. Elle m'a développé avec plus d'ingénuité que jamais sa doctrine de l'honneur qui se gradue sur les degrés de noblesso. Je lui ai fait ob-

1. De l'esprii d'association dans tous les intérêts de la communauté, par le comte Alexandre de Laborde, membre de Hnslilut, in-8. Paris, 1818.

server que, d'après ses idées, il fallait nécessairement qu'un duc eût plus d'honneur qu'un marquis, et que cela me faisait beaucoup de peine pour son fils, qui n'est que comte ; elle n'a guère répondu à cela. Assurémenr, je crois aussi qu'H peut y avoir des sentiments plus nobles et plus délicats dans les hommes bien élevés que dans ceux qui ne le sont pas. Mais, aujourd'hui et depuis longtemps, ce ne sont pas les seuls nobles qui sont bien élevés. Vous verrez partout que les droits de la noblesse ont été une chose raisonnable, tant qu'ils ont été appuyés sur une supériorité réelle. Mais, à mesure que la civilisation a élevé, éclairé^ les classes intermédiaires, tandis que les classes privilégiées se croyaient prédestinées et n'ont reçu aucune amélioration, la noblesse est devenue une vaine représentation sans base et sans appui. Â défaut des lumières, que, depuis longtemps, elle n'a plus exclusivement, elle a gardé quelque temps des droits politiques que Louis XIY a presque détruits, que les mœurs ont eifacés. Les lois de Louis XIY, et la cessation complète de la féodalité ont, de plus, commencé, la diminution et la division des fortunes; la noblesse a donc encore perdu la supériorité de la richesse, au point que, depuis cinquante ans, il a fallu que

dai grandi seigneon époos«Bt des filles de finaiiàen et s^enricfaiiseiil par des ■esdlâHes. Leurs prét&Dtioni, dés lors, s'ont plss e« d'appû ; Tesprit d« salon, qni nÎTeile tout, leur a ulefdîi de les faire faloir dans la iocîélé. EDes se soni bornées au droit de tricher an jea sans déshoonenr, et de ne point payer ses créances légitimes.

La fiévolution, en entendant par ce mot les évén<^fnenU de 89, n'adonc point détruit la noblesse. La noblesse n'était plus. Elle a seulement renTcrsé la f^içade encore subsistante d'un édifice depuis longtemps renversé. La Terreur, et tout ce qui s'ensuit, a i^.^é la charrue sur ces ruines, et le fouiUis que IVioapart^ a voulu faire n'a point eu de résultats durables. On a souvent comparé, irrespectueuserrient, les idées modernes à cette loi nouvelle qui renversa la loi de l'Ancien Testament. Je trouve e^;tte comparaison juste. Les uUrà longtemps encMn^ et peut-être toujours, car il pourra y en avoir toujours, seront comme les Juifs, une société dispersée, errante, étrangère à toute la société qui Tentoure. Bonaparte et ceux qui l'imiteraient jusqu^à un certain point, c'est-à-dire qui chercheraient à relever les débris de la vieille monarchie, ressembleraient à Julien, voulant relever le temple

de Jérusalem. De la terre, il sortira des flammes qui dévoreront les travaux et les travailleurs.

J'ai été hier voir les Femmes savantes avec ma tante. C'est une belle pièce, mais elle a un peu vieilli pour nous. Ce qui me confond le plus chez Molière, c'est que, de tous les écrivains de son siècle, il est le seul auquel le progrès des lumières n'ait rien ôté de sa supériorité. On sent, même en lisant Bossuet, qu'il y a certaines questions qu'il traiterait aujourd'hui d'une manière plus juste et plus profonde. On ne regrette rien dans Molière. Ses grandes comédies sont à une certaine hauteur philosophique qui convient à tous les temps. C'est là surtout l'éminent mérite du Misanthrope. Tant quMl y aura des gens sérieux et des gens frivoles, c'est-à-dire tant que la société existera, le Misan-^ thrope frappera de beauté et de vérité, quelle que soit d'ailleurs la forme des mœurs et des coutumes.

Adieu ; je vous aime, et je vous remercie de votre fidélité à me donner des nouvelles de ce que nous avons de plus cher.

MADAME DE RÉMUSAT A SON FILS CHARLES DE RÉMUSAT, A PARIS

Lille, luodi 26 octobre 1818.

Avez-vous entendu parler d'une lettre de Gourgaud, ancien aide do camp de Bonaparte, adresséeà Tarchiduchesse*? Cette lettre est.fort belle, dans la position donnée, et doit embarrasser cette princesse. Elle représente Napoléon mourant sur son rocher; elle invite Tarchiduchesse à se rendre au Congrès pour y remplir ses devoirs et demander aux souverains la fin du supplice de son époux. L Oracle de Bruxelles, qui la rapporte, ajoute que l'empereur de Russie a parlé fortement au Congrès sur cela. Je ne sais si cela est vrai ; vous me manderez ce qu'on vous en aura appris. L'embarras, c'est qu'on ne peut se fier à la parole de cet homme. Ne trouvez-vous pas que son vrai lot serait de se vouer à un mépris sincère des grandeurs humaines qu'il a épuisées, et

1. L'impératrice Marie-Louise oubliait fort, comme on sait, son mariage et son mari.

ANNÉl!; 1818. 45

que le dédain de Sylla (inirait très bien sa vie? Mais, comme il est fortement atteint, lui aussi, du mal français, je veux dire la vanité, je n'oserais pas répondre qu'il consentit,s'il s*offraitquelques chanœs, aies repousser de bonne foi, et à laisser sa carrière politique se terminer par Waterloo. Il n'a décidément pas l'âme assez noble pour le malheur; il s'efforcera toujours de rattraper le succès.

Les Anglais ont évacué avant-hier notre département, et, d'ici à peu de jours, nous serons entièrement libres. On nous annonce trois régiments de la Garde royale, deux sont commandés par des colonels raisonnables, à ce que dit M. de Mézy, MM. de La Briffe et Balthasar. Le troisième n'est pas si bien. Il y a quelques jours que votre père a écrit à M. Decazes pour lui demander qu'on ne mit pointa Lille de Garde royale, à cause de la garnison et même de la ville. Je voudrais bien qu'on eût égard à tous ses motifs fort bien déduits, et qui ne sentaient point la fièvre.

Votre lettre est arrivée, et nous a fort amusés. Elle renferme quelques lignes que je mettrai certainement dans mon sac pour m'en servir où il faudra. Vous dites absolument vrai sur la noblesse et sur ce que vous appelez le fouillis de Bonaparte.

Ce sujet-là vous inspire aussi; et savez-vous pourquoi nous parlons bien sur des points si chatouilleux? C'est que ni vous ni moi n'avons aucune passion pour les personnes.

Je suis diarmée que nous nous soyons entendus par rapport au succès de M. Germain. Dans un cas comme celui-là, il faut qu'un préfet agisse, que le ministère lui en sache gré, mais qu'on ne le vante point. Qu'est-ce à dire? L'opinion publique portait donc M. de Lafayette? Il a fallu employer l'intrigue, et on sait bien que l'intrigue, dans la main du pouvoir, est tout simplement la menace. Non, ce qu'il faudrait faire, c'est dévoiler les intrigues de ceux qui se prétendent appuyés de l'opinion publique, et on pourrait conter de vilaines choses. Nous en voyons ici un bel échantillon. Nous avons un petit nombre d'ultra assez habiles, comme ils le sont tous, qui portent Benjamin Constant et ce Dubois. Vous les reconnaissez bien là. Je vois aujourd'hui, dans les journaux, qu'on annonce une loi sur la Presse avec le jugement par jury. Pourquoi ne l'avoir pas dit, il y a deux mois, et toujours se donner un air de contrainte? Mon Dieu, quel malheur qu'il y ait toujours un peu de gaucherie chez les honnêtes gens I

Je n'ai cru, cher ami, que ce qui est arrivé, c'est que vous auriez envie de venir et que vous resteriez suspendu à la venue de chaque courrier. C'est pour cela que, d'avance, je vous ai invité à ne point faire ce voyage. Si votre père l'eût souhaité, alors je vous aurais appelé ; mais, pour mon compte, le besoin de mon cœur a cédé à la raison, et je ne voyais point de nécessité à ce dérangement. Je n'aurai plus, je le crois bien, que de bonnes nouvelles à vous donner. Nous avons passé ce que j'appelle, en maladie, la crête de la montagney et nous descendons de l'autre côté ; j'aurai bien, comme la mouche, mis mon monde dans la plaine. Cependant, votre père ne veut point de cette comparaison, et prétend que je l'ai réellement traité.

CCCLXXXl.

CHARLES DE RÉMUSAT A MADAME DB RÉMUSAT, A LILLE

Paris, jeudi 29 octobre 1818.

Votre lettre me met du baume dans le sang, ma mère, et je vous remercie de vos meilleures nouvelles. Reposez-vous, je vous prie, maintenant; vous

devez avoir besoin de vous refaire, pendant que mon père va se rétablir de son côté. Je vous bénis, sauf votre respect, et vous embrasse tous deux.

Maintenant, expédions la politique. La circonstance m'oblige d'en parler, mais dépéchons: caiMt me parait que vous vous en lassez.

Vous voyez nos élections; elles ont de la couleur. M. Manuel nommé dans la Vendée, le premier, cela est frappant. Ses collègues sont de fort honnêtes gens, mais assez indépendants. En général, tous les libéraux que cette année nous amène sont des hommes honorables. On écrit de Lyon que, malgré la nomination de M. Camille Jordan, dans TÂin, nomination qu'il accepte à peine, on veut encore le nommer député du Rhône*. Le déparlement croit le lui devoir. Cela n'est-il pas frappant encore? Tout cela, au reste, simplifie l'affaire de Paris, et assure l'élection de M. Ternaux, à moins que les ultra et le ministère ne s'entendent pour porter Bonnet, auquel cas la nomination de Gilbert ou. même de Constant serait inévitable. Il doit y avoir bien des figures allongées de tout ceci. II se présente^ pourtant, une observation remarquable: c'est que, par-

1. Camille Jordan fut nommé dans TAin et dans le Rhdne. \\ opta pour le déparlement de TAin.

tout OU les préfets sont bons, Tadministration étant suffisamment libérale, on a nommé des députés ministériels. Témoin Seine-et-Marne, la Manche, où les candidats du gouvernement ont passé, et où le préfet est excellent. On attend, par la même raison, le même résultat du Gard et du Nord. Dans la Moselle, le contraire est arrivé ; dans la Vendée, le préfet est ultra; celui de la Loire, de même; celui de l'Ain, aussi. Ceci ne doit-il pas en même temps éclairer et rassurer le ministère ?

Ce ministère s'est comme éveillé depuis quinze jours. Il a préparé, et il présentera, des lois sur la responsabilité des ministres, sur l'organisation du jury en général, et peut-être sur la Presse avec le jury; c'est quelque chose, ce me semble? Ce qu'il faut maintenant, c'est que les doctrinaires s'entendent, et se mêlent avec tous les indépendants estimables, afin de les empêcher de former une opposition permanente et systématique. Il faut laisser clabauder MM. de Chauvelin, Bedoch, Bignon, etc. Il faut avoir avec soi MM. Laflitte, Perier, Manuel, d'Argenson, Martin de Gray, Delessert, et bien d'autres. Sans cela, on risquerait d'effaroucher le ministère, au lieu de l'instruire; de le renverser au lieu de l'encourager. Les doctrinaires doivent

rr

y faire atlention : Ils peuvent sauver le pays, c'est à eux de le faire ; point de pruderie. Ce qui m'inquiète, c'est qu'ils sont un peu gauches.

Vendredi.

Je suis à peu prës^ ce matin, comme hier, et je n'ai pas beaucoup plus de choses à vous mander. Ce que vous dites de madame de N... est triste et vrai. Savez-vous ce qui rend sa position si mauvaise, ses opinions si offensives? Savez-vous ce qui fait que personne ne la comprend et que tout le monde se défie d'elle? c'est qu'elle regrette Bonaparte. Voilà le fond, comme dit madame de Vannoise. Par ses liaisons avec les grandes dames, liaisons qu'elle a toujours cherchées et qu'elle poursuit aujourd'hui comme un dédommagement, elle donne le change aux autres, et ne leur apparaît pas ce qu'elle est véritablement. Son lot éiaiiVancienrégimedeiSi^, Je vous disais bien qu'elle aimait le faux.

Vous me parlez d'une personne qui aime le vrai et qui vous a écrit; vous demandez de ses nouvelles? II n'y en a que de bonnes à donner. Son mari* est

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