Correspondance de Montaigne avec le maréchal de Matignon (1582-1588)
Les archives du château de Torigni-sur-Vire constituaient avant la Révolution un des fonds les plus riches que l'on pût voir chez une famille seigneuriale. Elles comprenaient, avec les titres se rapportant aux Matignon, à leurs prédécesseurs en la baronnie de Torigni et aux maisons qui s'étaient fondues en eux par alliance, toutes les chartes relatives aux nombreux fiefs hérités ou acquis par ces puissants barons féodaux, plus l'ensemble des papiers intéressant l'exercice de leurs différentes charges. Or, depuis i536 au moins, les seigneurs de Torigni avaient presque constamment été revêtus des pouvoirs de lieutenants généraux du roi dans deux des plus belles provinces. Brillamment inaugurée par Joachim de Matignon, cette série de hauts fonctionnaires de la couronne n'a pas compté de représentants plus illustres que Jacques II de Matignon. Après avoir fait campagne contre les Impériaux, il était, dès i562, lieutenant général du roi en Normandie; élevé à la dignité de maréchal de France le 14 juillet 1379, i^ f^^ dix-huit mois environ plus tard',
I. On n'a pas encore retrouvé les lettres patentes qui le nom-
envoyé en Guyenne pour y exercer la même charge en l'absence du roi de Navarre. Il y resta jusqu'à sa mort, arrivée le 25 Juillet iSgy.
Dans la masse de documents qu'il laissait à ses héritiers se trouvèrent de fort nombreuses liasses de lettres à lui adressées pendant sa longue carrière militaire ou administrative. L'intérêt historique qu'elles présentaient ne fut pas compris tout d'abord; aussi commencèrent-elles par être négligées. Le maréchal lui-même avait dû égarer beaucoup de pièces de sa correspondance. Ce qui en subsistait resta donc inexploré pendant près d'un demi-siècle. M. de Béthune éveilla l'attention, en demandant au comte de Torigni, Charles de Matignon, fils du maréchal, la communication de « lettres anciennes ou mémoires de sa maison pour emploier à une cronique » ; il se fit livrer une « grande caisse », pleine de lettres « de roys ou de roynes^ », qui n'est plus revenue à ses propriétaires, mais a contribué à enrichir la Bibliothèque du roi. Des recherches, postérieures à cet envoi, permirent de découvrir d'autres liasses; en décembre 1647, fut établie une première nomenclature de nouvelles lettres émanées de la chancellerie royale ou de la famille des rois'^. Dès lors, on les conserva avec plus de soin et de respect.
Aussitôt après la mort de son père Jacques III de Matignon (14 janvier 1725), Jacques-François-Léonor, devenu Grimaldi, duc de Valentinois et héritier de la Principauté de Monaco par son mariage avec la fille aînée du prince Antoine I'^'^, se préoccupa d'assurer la préservation de ce trésor historique. Il fit transporter à Paris, en son hôtel de la rue de Varennes (c'était, avant la guerre actuelle, l'hôtel de l'ambassade d'Autriche- Hongrie), toutes les correspondances qui avaient pu être recueillies; il les classa lui-
inèrent pour la première fois en Normandie, ni celles qui lui conférèrent les fonctions de lieutenant général du roi en Guyenne.
1. Cf. Correspondance de Joachim de Matignon, introduction, p. lx et Lxi.
2. Cf. Correspondance de Joachim de Matignon, introduction, p. lx.
même, en ordonna la transcription dans des registres et les fit relier en une belle collection de volumes, munis de tables par ses soins ^ Cette précaution fut pour elles le salut. Tandis que le riche chartrier deTorigni se trouvait dilapidé avant ou après la Révolution, les dossiers transportés à Paris furent protégés, surtout les registres des lettres originales ou copiées. Il vint cependant une période où, après la vente de l'hôtel de Matignon, les archives, dans le second tiers du xix« siècle, devinrent fort exposées. Elles furent en effet transférées dans un hôtel de la rue Saint-Guillaume; on les y entassa sous une remise, où elles devaient souffrir forcément, ne fût-ce que par le fait d'involontaires dégradations. Peut-être, en raison de l'importance qu'on y attachait, avait-on placé en lieu mieux abrité les volumes de correspondance. Cependant il en disparut un tout entier, celui qui renfermait les lettres dé rois et reines adressées au maréchal de Matignon depuis i562 jusqu'en i58r^; puis, des amateurs d'autographes enrichirent sans scrupule leurs collections, en choisissant dans les autres recueils et en découpant les lettres qui les séduisaient le plus. J'ai déjà noté que, du volume de la correspondance originale reçue par Joachim de Matignon, on avait volé treize lettres, dont six du roi François 1'=' et deux de Marguerite d'Angoulême. Je signalerai de même, plus tard-*, toutes celles qui ont été soustraites des dix-huit registres contenant la correspondance adressée à Jacques II de Matignon.
Le duc de Valentinois avait trouvé et fait relier dans cette dernière collection seize lettres, que Montaigne avait, de sa main, écrites au maréchal, pendant et après l'exer-
1. Il existe pourtant des lettres adressées au maréchal de Matignon et conservées aux archives du Palais de Monaco qui n'ont pas été reliées ni copiées dans les registres spéciaux. II est probable qu'elles ont été retrouvées en dernier lieu.
2. Ce volume a été dépecé par les marchands : des lettres qui en proviennent sont aujourd'hui au British Muséum et à la bibliothèque de Rouen (collection Leber).
3. Dans l'inventaire du fonds de Matignon et dans l'introduction à la Correspondance du maréchal de Matignon.
cice de ses fonctions de maire à Bordeaux. Inutile de faire remarquer que ces seize documents sont loin de représenter la totalité de la correspondance envoyée par l'illustre auteur des Essais au lieutenant général du roi en Guyenne; ce ne sont guère que des épaves, ayant échappé par hasard au naufrage où ont sombré tant d'autres pièces. En voici tout d'abord la liste, d'après l'ordre du classement qui leur fut donné :
1° Lettre du 3o octobre i582 : registre de i58i-i582 (aujourd'hui J 70, aux archives du Palais de Monaco), fol. 38i'.
2° Lettre du 14 décembre i583 : registre de i583-i584 (J71), fol. 374.
3° Lettre du ig août 1 584 : registre de 1 584 (J 72), fol. 1 32 (l'auteur de la table avait lu, comme date, 19 avril).
4° Lettre du 21 janvier 1584 : même registre, fol. 256 (attribuée également par erreur au 21 juin).
5" Lettre du 12 juillet [1684] : même registre, fol. 297.
6° Lettre du 18 janvier i585 : registre de i585 (J 73), fol. 55.
7° Lettre du 26 janvier i585 : même registre, foi. io3.
8° Lettr-e du 2 février i585 : même registre, fol. 141.
9"^ Lettre du 9 février i 585 : même registre, fol. 166.
10° Lettre du i3 février i585 : même registre, fol. 174.
11° Lettre du 22 mai i585 : même registre, après le fol. 451 (faussement datée, à la table, du 27 mai).
12° Lettre du 27 mai i585 : même registre, fol. 454.
i3° Lettre du 16 février [i588] : registre de 1 586- 1 588 (J 74), après le fol. 290.
14° Lettre du 12 février [i585] : registre des lettres sans date, t. II (J 77), fol. 34.
i5° Lettre du 12 juin [1587] : même registre, fol. 96.
16° Lettre s. d. [février i585] : même registre, fol. 246.
La copie de ces missives, sauf des trois dernières, exécutée en 1725 ou années suivantes, existe dans les registres numérotés actuellement J 87 à 91 -.
1. La foliotation de ces registres est récente : les documents qui en ont été soustraits n'avaient pas reçu de numérotation.
2. En voici la liste : J 87, fol. 186 (lettres n" I ci-dessus) ; J 88, fol. 187 V
Cette série, les indiscrets amateurs d'autographes, que j'ai déjà signalés, se sont chargés de la diminuer. Dès 1834, la comtesse Boni de Castellane mettait aux enchères la lettre du i6 février i588, détachée du volume J 74 : elle fut vendue 700 francs. L'authenticité en ayant été contestée (h tort, il est inutile de le dire) par un amateur désolé de n'avoir pu l'acquérir, le document fut repris par M'"^ de Castellane et passa plus tard dans le cabinet du D"' Payen^ où il était encore en i863 *.
Dès la même époque, le British Muséum conservait dans la collection Egerton (vol. 23, fol. 167, pièce 240) une autre lettre de Montaigne au maréchal de Matignon : c'est celle du 22 mai i585, dont la soustraction frauduleuse avait laissé des traces dans le registre J 73, entre les fol. 451 et 452^.
Vers 1860-1862, deux volumes de la correspondance du maréchal, ceux qui portent aujourd'hui les n°^ 73 et 77, furent confiés à Feuillet de Couches, qui se proposait d'éditer les lettres les plus curieuses reçues par Jacques II de Matignon, notamment celles de Montaigne. Mais lorsque ces registres reprirent leur place dans les archives des Princes de Monaco, des neuf originaux qu'ils contenaient primitivement il n'en restait plus que six; les trois autres (18 et 26 janvier, février i585) avaient été remplacés par des fac-similés. L'auteur de la soustraction avait cru faire preuve d'habileté en écrivant ses fac-similés sur des feuillets blancs, qu'il avait détachés d'autres lettres reliées dans les mêmes volumes et possédant bien authentiquement, avec l'adresse au maréchal, les traces de cachet et de ferme-
(n» II); J89, fol. 45 v% 91 v° et 106 v (n" III, IV et V); J90, fol. 21 v, 37 V», 5o, 58, 61 v°, 166 v» et 168 v° (n" VI à XII); J 91, fol. 119(11° XIII).
1. Cf. F. Feuillet de Couches, Lettres inédites de Michel de Montaigne et de quelques autres personnages pour servir à Vhistoire du XVI' siècle (Paris, H. Pion, i863, in-8°), p. 276, note i.
2. Par conséquent, il n'est pas exact de dire, avec Feuillet de Conches [Ibidem, p. 2i5), que cette pièce avait été distraite des dossiers des Matignon avant la reliure de la correspondance; il en est d'elle comme d'autres documents aussi conservés au British Muséum, dont on peut montrer la place qu'ils occupaient dans les registres du Palais de Monaco.
ture. Seulement sa fraude n'était pas difficile à démontrer : son encre était beaucoup plus noire que celle de Montaigne ; elle se composait d'oxyde de fer, qui a parfois rongé le papier, ce qui n'arrive jamais avec celle de l'auteur des Essais; son écriture, pour si bien imitée qu'elle fût, décelait de l'hésitation et paraissait maladroite, comparée à celle des originaux. Mieux que cela, si l'on examine de près les fac-similés, on reconnaît vite que le papier luimême n'a jamais pu être employé par Montaigne, que l'adresse au maréchal ne fut jamais ni de Montaigne, ni de ses secrétaires habituels. Je suis parvenu à découvrir, par exemple, que la feuille de papier qui a servi pour confectionner le second feuillet du fac-similé du i8 janvier i585 avait été détachée d'une lettre d'un certain Laurens, écrite le 19 du même mois et conservée dans J yS, fol. 122 ; elle a été seulement raccourcie. La comparaison des filigranes et pontuseaux, des traces de cachet et de l'écriture de l'adresse, avec ce qu'on observe dans d'autres lettres du même personnage en date des 7 mars 1 585 et 5 mars 1 589 ' , est absolument probante. De même, le fac-similé du 26 janvier i585 fut fabriqué à l'aide d'un feuillet qui a le même filigrane que le papier alors employé à la cour de France ; il a été emprunté à une lettre de Pinart, secrétaire d'État et conseiller au Conseil privé du roi, qui l'avait datée du i3 janvier i585''^. Il faut le rapprocher des deux feuillets d'une autre lettre écrite par le même Pinart et conservée dans le même registre •"* pour être parfaitement édifié et ne plus conserver le m.oindre doute.
Après ces mutilations, les registres de la correspondance du maréchal ne contenaient plus que onze lettres originales de Montaigne "*. Par bonheur, après le décès du bénéficiaire