MONTESQUIEU A LE FRANC DE BRUNPRÉ
Minute autographe. Arch. de La Brède.
[Février 1749.]
Je ne saurais vous exprimer, Monsieur, le plaisir que m'a fait la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. Rien n'est plus flatteur pour moi que ce réveil de l'amitié. Il y a longtemps que je voulais agacer M.""^ Le Franc et vous, Monsieur, et renouer un commerce de lettres que le temps avait inter-
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rompu. Je crois même y être en quelque façon parvenu par l'ordre que je laissai, en partant de Paris, au S"^ Huart de vous faire tenir un exemplaire de la dernière édition de mes Romains; ]& ne sais si cet ordre a été encore exécuté.
L'éloge que vous faites de VEsprit des lois est trop capable d'enorgueillir. C'est un grand bonheur d'être lu par des personnes comme vous; le nombre des gens qui savent lire, qui savent marcher avec l'auteur, le suivre, le devancer, l'arrêter, le suppléer, est plus rare qu'on ne croit. Je voudrais de tout mon cœur passer une semaine à Bâillon, raisonner avec vous dans les bois de Royaumont, dussé-je prendre encore le neveu du cardinal de Fleury pour le curé de la paroisse. Je vous prie de me continuer l'honneur de votre amitié et de croire que personne dans le monde n'est avec des sentiments plus tendres, Monsieur, votre très humble, etc.
Je suis sûr. Madame, que M. Lefranc permettra que cette lettre ne soit pas toute pour lui et — tout votre mari qu'il a le bonheur d'être — il ne sera pas jaloux de l'admiration que j'ai toujours pour vous, et je suis plus d'accord avec lui en ce point que dans le jugement si avantageux qu'il fait de VEsprit des lois. Comme vous avez toujours conservé votre enjouement avec des lectures sérieuses et que vous avez été même une élève ou plutôt une des grâces de la cour de l'abbé de Saint- Pierre, je vous permets la lecture de ce livre ici. Dès que les livres de l'abbé ne vous ont pas fait bâiller, j'espère tout des miens. Permettez-moi de vous
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conserver un souvenir respectueux et j'ose même dire tendre. Lorsque je serai à Paris, ce qui sera dans quelques mois d'ici, je prierai M™^ Geoffrin" de me présenter à vous à Bâillon, mais je n'arriverai pas à onze heures du soir et je n'apporterai aucun livre ; je jouerai au piquet avec le curé de Gouvieux'. Agréez, je vous supplie, mes très humbles respects. Renouvelez-moi dans le souvenir des M'^"" Le Franc. Mon fils vous fait cent millions de remerciements de vos bontés et de celles de M. Le Franc.
426. — MONTESQUIEU AU CHEVALIER D'AYDIE. Lettres originales..., lettre III. — Laboulaye, VII, 3i5.
Bordeaux, ce 24 février 1749-
Ce que j'ai le plus vu dans votre lettre, mon cher chevalier, c'est votre amitié; et il me semble qu'en la lisant je faisais plus d'usage de mon cœur que de mon esprit. Je suis bien rassuré par vous sur le bon succès de VEsprit des lois à Paris. On me mande des choses fort agréables d'Italie; je ne sais rien des autres pays.
Mon cher chevalier, pourquoi les gens d'affaires se croient-ils attaqués ? J'ai dit que les chevaliers à Rome, qui faisaient beaucoup mieux leurs affaires que vous autres chevaliers ne faites ici les vôtres, avaient perdu cette république; et je ne l'ai pas dit, mais je l'ai démontrée Pourquoi prennent-ils làdedans une part que je ne leur donne pas ?
a) Biffé : l'abbé Berthelot.