TITON DU TILLET ' A MONTESQUIEU
Autographe. Arch. de La Brède.
A Paris, île Notre-Dame, ce 7 mars 1749.
Monsieur,
Vous faites ici un grand et beau bruit. Permettezmoi de vous en faire mon compliment et de vous remercier pour ma bonne part de vos excellents écrits et documents. Toutes nos bonnes têtes en paraissent extrêmement satisfaites.
Vous avez habillé la raison, si j'ose me servir de ce terme, d'un beau et bon velours à quatre poils et d'une couleur admirable; vous l'avez placée au milieu d'un cristal de roche solide et bien transparent pour qu'on la voie dans tout son éclat.
Voilà du style parnassique; aussi vient-il d'un homme passionné pour le Parnasse. Étant persuadé que votre excellent livre de VEsprit des lois vous a attiré un grand nombre de lettres de compliment, j'ai voulu me servir d'expressions toutes neuves pour vous marquer avec quel transport de plaisir j'ai lu cet ouvrage. Je me flatte d'y avoir réussi et en
I. Titon du Tillet (1677-1762), auteur du Parnasse français, 1732, in-f". Il fut membre associé de l'académie de Bordeaux.
même temps que vous voudrez bien me passer de pareilles expressions, qui partent du transport que vous m'avez causé par le sujet immense que vous avez traité avec toute la justesse possible.
J'aime bien l'avertissement que vous avez mis dans votre préface : « Ici bien des vérités ne se feront sentir qu'après qu'on aura vu la chaîne qui les lie à d'autres, » et ce qui est marqué ensuite sur les ennuis que causent les longs détails. On ne peut pas douter que vous n'y fussiez entré, si vous aviez jugé à propos de vous en donner la peine; mais les grands génies les laissent aux artistes et aux personnes de chaque profession : ils ne présentent que le précis et l'élixir des sujets qu'ils traitent.
L'homme de pénétration et de discernement est bien content d'être dispensé de lire des fatras de livres remplis de fades détails et de trouver tout ce qu'il peut désirer dans une première lecture réfléchie de vingt-quatre heures et qu'il lui est facile de se l'imprimer dans l'esprit par le style concis et la netteté avec lesquels on les lui présente; il est même bien aisé qu'on le laisse maître de certains détails qui sont de son goût.
Voilà donc, Monsieur, un compendium rationis in onini geneve ad ustim totins miindi que vous venez de donner avec les plus nobles et les plus justes pensées et efforts de Tesprit, qui vous fera un grand honneur dans la suite de tous les siècles. Je souhaite que vous en puissiez jouir encore de votre vivant une bonne cinquantaine d'années et vous voir briller dans la république littéraire par tous vos charmants ouvrages, et instructifs.
J'ai l'honneur d'être, avec une parfaite estime et
îDO CORRESPONDANCE
un respectueux attachement, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
TiTON Du TiLLET.
Depuis plus de trois mois, j'espérais de jour en jour avoir l'honneur de vous revoir à Paris; je me faisais un vrai plaisir de vous y présenter un livre du Parnasse français. J'ai été rue Saint-Dominique pour apprendre de vos nouvelles. J'y avais été quatre jours avant votre départ pour vous prier de vouloir bien faire mettre dans votre chaise de poste un exemplaire pour M. le président Barbot, voulant vous en réserver un bien relié pour votre retour à Paris, que je croyais devoir être plus prompt; si on me donnait une occasion favorable, je m'en acquitterais pour les envoyer à Bordeaux.
M. Sarrau ' m'a envoyé, il y a environ six semaines, les paroles d'une jolie cantatille-, que j'ai fait remettre aussitôt à l'éditeur du Mercure^ auquel j'ai écrit, ces jours passés, que j'étais étonné qu'il ne l'eût pas insérée dans son journal. M. de La Bruère, qui est parti pour Rome, n'aurait pas certainement tardé à l'y placer^. Il s'est chargé de faire rendre aux académies des Arcades, à Rome, etdela Crusca, àFlorence, mes petits présents littéraires. Les Arcades, qui les ont reçus, m'ont admis par acclamation dans leur compagnie et doivent accompagner mes patentes de trois poèmes, l'un en italien, l'autre en français et le