‹ Correspondance de Montesquieu (volume 2)Chapitre 114 sur 489 · MONTESQUIEU A SOLAR · texte numérisé non relu

MONTESQUIEU A SOLAR

Minute autographe. Arch. de La Brède. — Lettres familières (XX VIII), p. 1 12. — Laboulaye, VII, p. 3 16.

Ce 7 mars 1749.

Monsieur mon illustre Commandeur,

Votre lettre a mis la paix dans mon âme, qui était barbouillée d'une infinité de petites affaires que j'ai ici. Si j'étais à Rome avec vous, je n'aurais que des plaisirs et des douceurs, et je mettrais même au nombre des douceurs toutes les persécutions que vous me feriez. Je vous assure bien que si le destin me fait entreprendre de nouveaux voyages, j'irai à Rome, je vous sommerai de votre parole et je vous demanderai une chambre chez vous. Rome antica e moderna m'a toujours enchanté; et quel plaisir que celui de trouver ses amis dans Rome!

Je vous dirai que le marquis de Breille s'est souvenu de moi. Il s'est trouvé à Nice avec M. de Sérilly; ils m'ont écrit tous deux une lettre charmante. Jugez quel plaisir j'ai eu de recevoir des marques d'amitié d'un homme que vous savez que j'adore. Je lui mande que si j'habitais le Rhône comme la Garonne, j'aurais été le voir à Nice.

Je ne suis pas surpris de voir que vous aimiez Rome et, si j'avais des yeux, j'aimerais autant habiter Rome que Paris ; mais comme Rome est tout extérieure, on sent continuellemeut des privations lorsqu'on n'a pas des yeux.

Le départ de M. de Mirepoix et de M. le duc de Richmond est retardé. On a dit à Paris que cela venait de ce que le roi d'Angleterre ne voulait pas T. u. 19

envoyer un homme titré si on ne lui en envoyait un. Ce n'est pas cela : la haute naissance de M. de Mirepoix le dispense de titre et le feu empereur Charles VII, qui avait pour ambassadeur M. le prince de Lichtenstein, n'eut point cette délicatesse sur M. de Mirepoix. La vraie raison est que le duc de Richmond n'est pas content de l'argent qu'on veut lui donner pour son ambassade ; de plus, la duchesse de Richmond est malade et le duc, qui l'adore, ne voudrait pas la quitter et passer la mer sans elle.

Nos négociants disent ici que les négociations entre l'Espagne et l'Angleterre vont fort mal ; on n'est pas même convenu du point principal qui occasionna la guerre : je veux dire la manière de commercer en Amérique et les 90,000 livres sterling pour le dédommagement des prises faites. De plus, on dit qu'en Espagne on fait aux vaisseaux anglais nouvellement arrivés difficultés sur difficultés. Remarquez que je vous dis de belles nouvelles pour un homme de province' et que vous aurez beaucoup de peine à me payer cela en préconisations et en conofrésfations. Le commerce de Bordeaux se rétablit un peu etles Anglais ont eu même l'ambition de boire de mon vin cette année; mais nous ne pouvons nous bien rétablir qu'avec les îles de l'Amérique, avec lesquelles nous faisons notre principal commerce.

Je suis bien aise que vous soyez content de VEsprit des lois. Les éloges que la plupart des gens pourraient me donner là-dessus flatteraient ma vanité ; les vôtres augmenteraient mon orgueil,

I. Notez que tout l'alinéa précédent est transcrit presque littéralement de la lettre 427,

parce qu'ils sont donnés par un homme dont les jugements sont toujours justes' et jamais téméraires. Il est vrai que le sujet est beau et grand; je dois bien craindre qu'il n'ait" été beaucoup plus grand que moi. Je puis dire que j'}^ ai travaillé toute ma vie : au sortir du collège on me mit dans les mains des livres de droit; j'en cherchai l'esprit, je travaillai'', je ne faisais rien qui vaille. Il y a vingt ans que je découvris mes principes : ils sont très simples; un autre qui aurait autant travaillé que moi aurait fait mieux que moi. Mais j'avoue que cet ouvrage a pensé me tuer; je vais me reposer, je ne travaillerai plus.

Je vous trouve fort heureux d'avoir à Rome M. le duc et M""" la duchesse de Nivernais. Je me souviens que M. le duc de Nivernais avait autrefois de la bonté pour moi^ Il n'était pour lors qu'aimable; ce qui doit me piquer, c'est quej'ai perdu auprès de lui à mesure qu'il est devenu plus raisonnable. M. le duc de Nivernais a auprès de lui un homme qui a beaucoup de mérite et de talents : c'est M. de La Bruère-. Je luis dois un remerciement; si vous le voyez chez M. le duc de Nivernais, je vous prie de vouloir bien [le] lui faire pour moi.

a) Lettres familières : n'eût. — b) Lettres familières : J'ai travaillé. — c) Lettres familières : Je vous trouve fort heureux d'avoir à Rome M. le duc de Nivernais; il avait autrefois de la bonté pour moi.

1. » J'ai appris à Tarin que lorsque celui-ci [M. de Solar] eut lu la première fois l'Esprit des lois, il dit : « Voilà un livre qui opérera une » révolution dans les esprits en France. » C'est une des preuves que ses jugements étaient justes. » (Guasco.;

2. Le Clerc de La Bruère, secrétaire du duc de Nivernais. Il écrivit un certain nombre de pièces de théâtre, et mourut à Rome le 18 septembre 1754. En novembre 1744, il avait obtenu le privilège du Mercure, auquel il travailla jusqu'à son départ pour Rome.

J'ai Thonneur de vous embrasser mille fois. Vous voyez bien qu'il n'est point question de Votre Excellence et que vous n'aurez point à me dire : que diable avec Votre Excellence!

M. le commandeur Solar.

Page 1