BARRILLOT A MONTESQUIEU
Original. Arch. de La Brède.
Genève, ce 17» mars 1749.
Monsieur,
Nous ne saurions vous exprimer jusqu'à quel point nous avons été pénétrés des sujets de mécontentement que vous nous marquez par la lettre que nous avons eu l'honneur de recevoir de vous, Monsieur, en date du 27 février. Nous voyons par elle avec beaucoup de sensibilité que nous avons eu le malheur de vous déplaire, ne sachant cependant pas y avoir donné lieu et ne désirant véritablement que de pouvoir vous témoigner notre profond respect et notre gratitude. Peut-être y a-t-il quelque personne qui nous a desservi auprès de vous ? Du moins permettez-nous de vous le dire, Monsieur: il y a particulièrement deux traits, dans votre première, auxquels nous ne nous reconnaissons nullement, qui sont ceux où vous nous dites que nous avons divulgué votre nom et où vous nous parlez d'un paiement que nous n'avons jamais demandé.
Nous eûmes Thonneur de vous écrire pour la première fois, le 14 du passé, avec la permission
l6o CORRESPONDANCE
de M. le professeur Vernet, qui se chargea de mettre votre adresse et de vous faire parvenir notre lettre. Si vous voulez bien, Monsieur, vous donner la peine de la relire, vous y trouverez, avec nos très humbles excuses, les raisons pour lesquelles nous avions été privés pendant longtemps de l'avantage de vous les adresser nous-mêmes; mais nous y omîmes la plus forte de toutes : M. le professeur Vernet, nous ayant assuré que vous ne vouliez pas recevoir de nos lettres, s'était chargé de vous demander pour nous votre protection et votre approbation pour la seconde édition, avant qu'elle fût commencée. Nous fumes obligés de l'entreprendre plus tôt que nous ne comptions de le faire, — avec le consentement de M. Vernet, — à cause des contrefaçons qui s'en sont faites. Si nous eussions pu prévoir qu'il ne vous en eût pas parlé et que ce manquement nous eût occasionné votre disgrâce, nous aurions hasardé d'agir contre ses ordres; nous eussions même corrigé seuls la première édition comme nous le faisons de la seconde, de laquelle nous osons espérer que vous serez plus content.
Mais l'idée qui nous mortifie le plus aujourd'hui est celle où vous êtes, Monsieur, que c'est nous qui avons divulgué votre nom. Nous l'avons ignoré nousmêmes dans les commencements et nous pouvons vous assurer par tout ce qui engage les honnêtes gens que, lorsque nous l'avons su, bien loin de le dire, nous avons cherché à en ôter l'idée à ceux qui le soupçonnaient.
Vous nous parlez aussi, Monsieur, dans les deux lettres dont vous nous avez honorés, de nous faire
DE MONTESQUIEU l6l
payer les deux exemplaires envoyés à Paris pour votre ordre, d'une façon qui nous a fait une véritable peine. Voici la pure vérité. M. le professeur Vernet nous les demanda d'abord sous son nom; quelque temps après, sur une lettre qu'il reçut de vous. Monsieur, il nous dit que vous lui parliez de les faire payer; sur quoi, nous lui répondîmes que nous n'en étions pas en peine et nous apprîmes alors qu'ils étaient pour vous; et il suffisait que nous le sussions pour qu'assurément nous ne fissions pas une telle demande, puisque au contraire, nous vous réitérons et prions très instamment, Monsieur, de nous faire la grâce d'agréer l'oifre que nous prîmes la liberté de vous faire, dans notre précédente, de tel nombre d'exemplaires que vous souhaiterez pour votre usage des deux nouvelles éditions, ne croyant pas pouvoir vous témoigner assez notre vive reconnaissance des errata dont vous avez eu la bonté de nous gratifier.
Nous nous sommes informés de MM. les directeurs de la poste pourquoi les livres envoyés à M. Lebret ne lui étaient pas parvenus; ils nous ont assuré les avoir fait partir le 29 janvier et qu'il fallait qu'ils fussent restés au bureau à Paris, sur quoi nous avons écrit à M. Huart de les faire demander.
La correction de Verrata pour la page 420 est venue juste à temps pour être supprimée. Vous nous ordonnez. Monsieur, d'en faire un de tout ce qui n'a pu entrer dans le corps de l'ouvrage; il en reste justement le tiers, ce qui ferait un errata bien considérable. Cependant, quelque peine que cela puisse nous faire, si vous le commandez, nous obéirons, vous priant, Monsieur, d'être très persuadé
que, lorsque nous recherchons la bienveillance d'une personne comme vous, ce n'est pas l'intérêt qui nous guide, mais la satisfaction de lui prouver que nous sommes capables de sentir toute la vénération qu'elle mérite et le profond respect avec lequel nous nous disons, Monsieur, vos très humbles et très obéissants serviteurs.
Pour Barrillot et fils :
E. Du ViLLARD FILS.