SOLAR A MONTESQUIEU
Original. Arch. de La Brède.
A Rome, le i5 avril 1749.
Je suis enchanté, mon très respectable et aimable Président, de votre façon de penser à mon égard : c'est un bien que je sens vivement, dont je me vante et qui fait bien des jaloux; la vanité, que je puis y attacher avec raison, n'y a aucune part; ce n'est que l'amitié que je laisse agir et qui se joint à votre égard avec l'admiration. Je ne puis pas parler autrement de l'auteur d'un livre dont je ferai l'étude de toute ma vie. J'en ménage la lecture comme un plaisir sûr et je trouve toujours de quoi me nourrir de réflexions qui ont d'autant plus de mérite pour vous et pour moi qu'elles partent de votre bonne tête : elles sont dans le grand; je les compare à ce que je vois ici de la noble Antiquité, qui porte un caractère de grandeur respectable. C'est ce qui me satisfait, de trouver dans ces débris des vestiges
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d'une magnificence mâle qui rend l'élévation de l'âme. La comparaison ne doit pas vous blesser; elle vous met de niveau avec ces Romains que vous aimez et que vous connaissez si bien. Ce qu'ils ont fait est si imposant que je n'ai pas le courage d'adopter la condamnation que la corruption inséparable des grands empires leur a attirée ; il faut convenir que la magnificence n'est venue qu'avec les richesses mal acquises; le temps de la vertu était passé. Votre livre conduit loin. Je sens l'obligation que je vous ai de me présenter des objets qui m'auraient toujours été inconnus. Je voudrais que mon approbation eût le mérite que vous lui donnez ; je ne puis qu'admirer ce que je n'entends peut-être pas à fond. Le plaisir qu'il me fait flatte mon ambition. Ce plaisir, qui me porte à reprendre souvent le livre, m'en donnera à la fin toute l'intelligence.
Il y a pourtant une chose que j'aimerais mieux : ce serait d'en raisonner ici avec vous. Je suis réellement très affligé de ne pas pouvoir l'espérer; il me paraît que vous vous y trouveriez bien et que nos petits débats vous mettraient d'aussi bonne humeur qu'autrefois. Ce qu'il y a de certain, c'est que vous y seriez à votre aise et avec liberté. Ne croyez pas qu'on ait perdu le souvenir du séjour que vous y avez fait : on s'applaudit de vous avoir possédé et on se flatte que vous devez quelque chose à ce terroir. A la vérité, il est toujours le même; le reste n'est pas connaissable. Vous supposez que je vous parlerai de ce qu'il produit à présent? Cela n'est pas fait pour votre goût; ce que vous en savez suffit: les principes sont toujours les mêmes et les événements peu intéressants.
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Parlons de La Brède. Dites-moi si le portrait a été exécuté, ou si c'est une de ces choses dont la seule idée occupe. Je ne perds pas de vue Govone: on y travaille à élever une aile qui doit former un logement agréable. C'est une de ces perspectives que je trouve qu'il faut se ménager comme un obj et qui intéresse ; si on ne travaillait pas pour ce but, ce serait une folie. Il ne faut, dans le fond, pas tant de projets et de dessins pour être logé; on s'accommode aisément du médiocre ; il nous faut de l'amusement, auquel on s'attache à mesure qu'on y voit du solide selon notre façon d'y voir. Je vous assure qu'après avoir examiné à fond les beautés de Rome, je serai très content de rattraper au plus tôt ma liberté, qui ne m'était point à charge; j'en ai senti l'agrément et je suis impatient de la reprendre. Il a fallu remplir les vœux d'obéissance et ne pas me refuser à mon Ordre; j'espère qu'on n'abusera pas de mon sacrifice et qu'au bout de trois ans, on me rendra à moi-même, ce que j'ai déjà demandé comme une grâce et une récompense. Il faudra que je fasse ici un étalage d'une magnificence très superflue pour prendre possession des honneurs royaux qu'il a plu à Sa Sainteté de nous accorder. Jugez combien je serai excédé par un tas de gens aussi fatigants qu'inutiles, qu'on appelle maestro di Caméra, gentilnomini et autre engeance. Je suis sûr que mes impatiences vous amuseraient : ce serait une très grande consolation pour moi de tirer quelque profit de ces graves bagatelles.
M. le duc de Nivernais en fera autant. Il se conforme très bien à son état, ce qui prouve que son esprit sait se plier à tout; rien ne paraissait moins lui convenir que ce qu'il fait avec grâce et aisance.
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Lui et Madame sont très sensibles à votre souvenir et me chargent de vous marquer qu'ils souhaiteraient réparer ici le malheur de ne pas vous avoir assez connu. M. de La Bruère, que je vois souvent, est digne de Topinion que vous avez de lui; il vous assure de ses respects. Je mériterai toujours le reproche de ne pas aimer les compliments, surtout ici oiî ils tuent.
Quoi que vous en disiez, je ne saurais mieux faire que de vous embrasser avec la plus tendre et la plus vive amitié.
SOLAR