‹ Correspondance de Montesquieu (volume 2)Chapitre 154 sur 489 · CHARLES-EDOUARD A MONTESQUIEU · texte numérisé non relu

CHARLES-EDOUARD A MONTESQUIEU

Autographe, Arch. de La Brède.

Le 3 juin 1749.

J'ai toujours des reproches à vous faire. Quoique dans l'obscurité, je ne le suis pas pour vos ouvrages : ils se font bien connaître par l'esprit, le sel et le savoir; je voudrais pouvoir peindre, mais je ne puis que désigner l'estime que je fais d'un si grand homme.

Je vous prie de me croire de vos amis, mais à condition de me mettre toujours en dépôt chaque édition de vos ouvrages, pour m'envoyer si j'étais même aux antipodes.

Votre bon ami.

Charles P.

A Monsieur le président de Montesquieu^ — à Bordeaux.

DE MONTESQUIEU igS

Autographe. Arch. de La Brède.

Londres, mai 24 V. S. [4 juin 1749].

C'est avec grand plaisir que je vous envoie un exemplaire de VEsprit des lois. On m'assure qu'il est fort correct et qu'on y a inséré avec soin toutes les corrections que j'ai reçues de M. de Bulkeley. Le libraire se flatte que vous en serez content, comme tout le monde l'est du livre. On y admire une grande érudition employée avec jugement et sans faste, des traits qui frappent l'esprit, des caractères et le génie des nations d'après la nature et la vérité.

Comment avez-vous pu faire une explication de notre constitution et nous peindre au vrai comme vous avez fait? Vous êtes peut-être le seul étranger qui a pu débrouiller un système si compliqué et des caractères si variables. Milord Chesterfield m'a dit qu'il la trouve fort juste et je vous envoie une copie de ce que Milord Bath m'a donné là-dessus. Vous sentez que nous ne sommes plus ce que nous devrions être, que notre liberté est tournée en licence, que l'idée même du bien public est perdue et que le sort des nations riches et corrompues nous attend et même que nous nous y précipitons. Permettez-moi de vous demander, à vous Monsieur qui avez beaucoup réfléchi sur les causes de la décadence des nations, de quelle manière finira ce relâchement des mœurs, cet abandonnement [sic] des premiers principes. Il me paraît que cette nation subsiste par les formes et par les noms des anciennes

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règles, mais qu'il sera fort diiïicile de déraciner ces formes et ces noms, quelque abus qu'on en fasse. Que pourra-t-on substituer à toutes ces idées présentes ? et par quels degrés et par quels moyens pourra-ton le faire?

J'avoue que je ne vois pas au juste par quelles raisons vous posez l'honneur comme le principe fondamental de la monarchie'. La France n'est pas la seule monarchie de l'Europe et pourtant c'est là uniquement que cette idée reste; elle n'a pas toujours régné de la force qu'elle est à présent: elle me paraît d'y avoir augmenté à proportion que l'ordre judiciaire, ecclésiastique et même l'ordre militaire y ont été plus assujettis et abaissés et qu'on a donné un beau nom au même principe qui règne dans l'Orient. Je ne conteste pas ce principe; vous êtes heureux d'en avoir aucun qui puisse unir et faire agir une nation entière.

Pour nous, nous n'avons que le plus vil et le plus indigne des êtres raisonnables, qui est l'intérêt. On sert le public par ce motif" seul, par conséquent on le maltraite et on le pille, et il ne reste plus de remède dans les lois, devenues insuffisantes par la chicane et par la dépense excessive.

Permettez-moi de vous dire, Monsieur, que ce que j'admire le plus dans VEsprit des lois, c'est cette bienveillance pour le genre humain, ce caractère de Plutarque énoncé dans le style de Tacite, sans aucune malignité, hormis pour les gens d'affaires et les moines, gens qui le méritent tant.

a) Texte : cet motive.

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