M™*^ DE TENCIN A MONTESQUIEU
Original, avecle dernier alinéa autographe. Arch. de La Brède.
A Passy, ce 7 juin [1749].
J'ai vu, mon cher Romain, un illustre qui arrive d'Angleterre' : c'est celui qui a découvert les
I. Abraham Trembley, naturaliste genevois (1700-1784), était alors précepteur du jeune duc de Richmond et s'était fait connaître par des travaux importants sur les hydres d'eau douce, Mémoires pour servir à l'histoire d'un genre de polypes d'eau, douce, Leyde, 1744, in-4»; Mémoire ou nouvelles découvertes sur les polypes, Transactions philosophiques, janvier i 743, etc. Cf. Senebier, Histoire Littéraire de Genève, t. III, 179 et suiv.
polypes, ces animaux singuliers qui, à mesure qu'on leur retranche quelque partie du corps en produisent de nouvelles. Il m'a dit que le succès de votre ouvrage était tel que je l'avais prévu. Milord Carteret' s'en est servi dans le Parlement pour appu3'er son opinion et pour rappeler une loi que l'on avait oubliée. Il déclara que c'était de vous qu'il tenait les armes dont il venait de se servir pour distinguer la puissance législatrice de la puissance exécutrice. Aussitôt tout Londres courut chez les libraires pour vous acheter. Il s'enleva en moins de deux heures plus de trois ou quatre cents exemplaires. Vous êtes actuellement traduit en anglais.
Mais, pour que votre triomphe soit conforme à ceux des anciens Romains, M. Dupin, fermier général, s'est chargé de l'office des soldats qui chantaient des chansons contre leurs généraux. Il est actuellement occupé à vous critiquer^. Ne voilà-t-il pas un adversaire bien digne de vous ? Ce combat ressemble à celui des géants et des pygmées. Si ce pauvre auteur est lu de quelqu'un, il le devra à votre nom.
Vous me promettez que vous viendrez ici dans le mois d'août. J'attends avec grande impatience le plaisir de vous embrasser. Je jouis en attendant de celui de vous relire. Cette seconde lecture me satisfait encore plus que la première, que j'avais faite trop rapidement pour vous admirer autant que vous méritez de l'être.
1. John Garteret, comte Granville (1690-1763), renversé du ministère en 1744, allait devenir président du conseil en 1730.