I . Texte : Albe
lienne, c'est-à-dire de bonne architecture, fort grand, mais qui manque de commodités; l'aile que mon frère bâtit en aura beaucoup et, à force d'abattre et refaire, j'en ai donné au reste. Le jardin est en deux ou trois terrasses, avec une vue très étendue; il est grand, et très grand pour une colline, et arrangé par mon frère à la française et tout au mieux. La cour du rustique et une petite cour pour la ménagerie seront aussi à la française et ce mélange des deux oroûts va à merveille. L'air est ici admirable. Je m'y plais infiniment et compte d'y passer à l'avenir au moins huit mois de l'année.
A mon retour de Nice, jai lu l'admirable livre de VEspvit des lois. Ici je l'ai non seulement relu, mais étudié à loisir et vous réponds que je le relirai encore bien des fois. En le lisant et relisant souvent le même chapitre, je m'arrête pour m'applaudir et me féliciter sur le bonheur que j'ai d'avoir pu mériter l'estime et l'amitié de l'auteur. Cet ouvrage, selon moi, est un fanal pour les princes ou chefs de république, et une boussole pour les ministres d'État qui souhaiteront de bien gouverner, car vous savez qu'ils ne sont pas tous de cet avis. Je n'ai qu'une chose à vous reprocher, mon cher Président : vous êtes ami des Anglais qui achètent votre vin; vous parlez d'eux dans votre livre dans le vrai; cependant, par ce même livre, vous venez de leur jouer un tour désagréable, car ils ne pourront plus dire qu'il n'est jamais sorti d'une plume française un livre original.
M?' le duc de Savoie' a lu V Esprit des lois dès
I. Victor-Amédée, né en 1726, qui devint Victor- Amédée III en 1773. Le marquis de Breille fut son gouverneur.
DE MONTESQUIEU 2o5
qu'il parut et pendant que j'étais à Nice. Depuis mon retour, il l'a étudié et m'a assuré qu'il le relira encore bien des fois en sa vie. Quoique ce prince soit jeune, son approbation doit faire plaisir, pouvant vous assurer sans prévention et en toute vérité qu'il a de grandes connaissances, beaucoup de sagacité, d'entendement et une justesse infinie pour juger. On lui avait dit que vous deviez passer à Turin pour aller à Rome et, comme il est informé de notre amitié et qu'il était persuadé que vous logeriez chez moi, il se faisait un plaisir de penser qu'il aurait pu vous entretenir à toute heure et en toute liberté.
Excusez, mon très cher Monsieur, la longueur de cette lettre, mais pardonnez à l'empressement que j'ai de m'entretenir avec un ami que j'aime, que j'estime et honore, et en vérité, Monsieur, on ne saurait rien ajouter aux sentiments de respect et de considération avec lesquels je suis et serai toute ma vie votre très humble et très obéissant serviteur.
Marquis Solar de Breille.
Jusqu'à présent, mon frère n'est pas content de Rome. Il est vrai qu'il ne s'y portait pas bien. Il se trouve à merveille des bains de Viterbe. Ainsi je pense qu'en rattrapant la santé, Rome lui plaira.