LE DUC DE NIVERNAIS A MONTESQUIEU
Autographe. Arch. de La Brède.
A Rome, le 3o novembre 1749.
J'ai reçu avec bien de la reconnaissance, Monsieur, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 1 1 de ce mois, et je ne sais comment vous remercier de toutes les choses flatteuses qu'elle contient. Comme les ministres sont un peu défiants, il m'est venu dans l'esprit que c'était peut-être autant de moqueries et, en bonne foi, c'est le plus vraisemblable. Mais je vous avoue que j'ai chassé cette pensée en lui disant que toutes vérités ne sont pas bonnes à dire, et j'ai pris le parti d'être pénétré de reconnaissance.
I. La naissance d'un enfant de Denise de Secondât; il devait mourir en bas âge.
Je ne saurais vous dire combien je suis flatté d'avoir vu quelques objets sous la même face où vous les aviez vus. Je le suis même de voir les mêmes choses que vous avez vues, comme je me sens l'âme élevée quand je vais au Capitole. Il me semble que c'est un grand avantage que de faire quelques-unes des choses qu'ont faites les gens qui valaient mieux que nous; plus on en fait, plus on croit s'approcher d'eux et peut-être qu'à la longue on s'en approcherait par ce chemin-là.
Le pauvre ambassadeur de Malte' est dans un état qui continue d'être assez fâcheux. Il avait amélioré beaucoup à la campagne; mais depuis un mois ses souffrances sont revenues. Je le connaissais peu et il gagne bien à être connu : c'est véritablement un homme d'un grand mérite; je crois que c'est dire assez, car il me semble qu'on ne peut pas dire plus.
Mais au reste je ne sais comment vous l'entendez et il me semble qu'on ne laisse pas son ami malade sans lui faire une petite visite. Oh ! que Rome serait beau si vous [y] étiez. Ne soyez pas en peine de votre habitation et de votre amusement si vous y veniez : il y a quelque part un appartement honnête, composé d'une chambre à coucher où est un lit à la française et d'un cabinet, où vous trouveriez trois exemplaires d'un excellent livre imprimé depuis peu en France, ou peu s'en faut, et qui vous occupera délicieusement pendant votre séjour ici, quelque long qu'il pût être, car tout autre que vous y trouve à étudier pour sa vie. Après ce détail, je ne