‹ Correspondance de Montesquieu (volume 2)Chapitre 201 sur 489 · LE PÈRE CASTEL A MONTESQUIEU · texte numérisé non relu

LE PÈRE CASTEL A MONTESQUIEU

Autographe. Arch. de La Brède.

[Dimanche, 14 février 1750.]

Mon cher, très cher seigneur, illustre et très illustre ami, — car votre lettre, votre présent et tous vos présents et bienfaits, et toute votre conduite présente, passée et à venir me permettent cette effusion de cœur, cet épanchement d'esprit dans un moment de joie mêlée de douleur, à la vue de votre Défense de l'Esprit des lois. Depuis huit jours, je guette le moment pour vous en dire toute ma pensée, tous mes sentiments; je voulais pourtant vous dire en même temps ceux d'autrui. J'ai lu, relu, dévoré cette Défense^ j'ai voulu la faire lire, relire, dévorer de toute cette vaste maison; faut-il qu'une seule tête en balance, sinon dans les esprits, du moins dans mon cœur, le suffrage très marqué? Il n'y a eu qu'un cri sur l'excès de votre caractère adorable, de votre douceur, politesse, bon naturel, et puis, cela s'entend, sur la supériorité du génie, de l'esprit, du style. Le grand nombre, les premières têtes vous ont absous: faut-il qu'une tête, une tête...? J'ai le cœur navré, je suis pénétré de douleur. Il y a deux heures que je ne vous aurais écrit que du bien. Un misérable journal qui ne paraîtra que demain lundi (c'est dimanche qui sonne une heure après-midi) vient de me tomber entre les mains : je n'en ai lu qu'un mot, et ce mot m'a flétri le cœur. Oh ! qu'est-ce que tout ceci ? Je ne sais ce que je dis; laissez-moi dire des faits, mais ne montrez ma lettre qu'à vous : sentez un ami.

Ayant donc lu, le même jour de sa réception.

votre Défense et formé mon plan en conséquence, je l'ai portée à un de nos chefs, qui Ta reçue avec avidité. J'ai voulu le prévenir et lui donner le ton ; il ne l'a pas voulu, disant qu'il voulait en penser de lui-même. Or, j'avais mes raisons pour le prévenir et, réellement, il a manqué le point de vue, je veux dire le mien; car, du reste, il en a pensé au mieux après la lecture et vous a même très absous du théologique. Tandis qu'il lisait, j'ai mieux réussi à donner le ton aux autres. Le voici, ce ton; voyez si c'est le vrai. J'ai dit: « L'auteur, par ménagement, par estime, par amitié pour nous tous, — pour moi un peu, — feint de répondre à d'autres, à La Porte', à la Gazette^, et ne nous indique qu'en passant, sur l'article le plus indifférent, pour ne pas paraître nous mépriser; mais, dans le fond, il ne répond qu'à nous (mutato nomine), il ne s'embarrasse que de nous, il n'estime et n'aime que nous et nous distingue en ne nous distinguant pas dans cette foule de critiques. Il ne nous distingue pas de la foule, mais il distingue la foule de nous; cela va au même. Il fait plus; me suis-je trompé? Page 184, disant quand un homme tient à un état, etc., j'ai dit: cet homme, c'est P. B. j.5, cet état, c'est nous. Or, quel éloge pour nous : 1° état qui fait respecter la religion, 1" état que la religion fait respecter'^. Tout le monde

1. Auteur des Observations sur l'Esprit des lois, imprimées d'abord dans les Observations sur la littérature moderne, i75o, t. III, et à part en un vol. in-12, lyDi.

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