MONTESQUIEU A LA BEAUMELLE
Taphanel, La, Beaumelle et Saint-Cyr, p. 42; d'après l'autographe aux archives des Angliviels.
Ce samedi, 5 septembre fi-So).
M. de Montesquieu a l'honneur de saluer très humblement M. de la Beaumelle; il le prie de lui faire l'honneur de venir dîner, demain dimanche, chez lui, et de lui donner cette marque de son amitié; il lui demande la permission de l'embrasser.
A Monsieur de la Beaumelle, chez Procope, vis-à-vis la Comédie.
512. — LE DUC DE NIVERNAIS A MONTESQUIEU. Original. Arch. de La Brède.
A Frascati, le 6 septembre ijbo.
La Congrégation de l'Index se tint il y a quelques jours, Monsieur; l'examen de V Esprit des lois devait y être porté. M. Bottari, chargé de faire le rapport, dit qu'il avait reçu quelques éclaircissements, qu'il croyait de l'auteur, et que, pour ne pas le juger sans l'entendre, il croyait à propos de renvoyer la décision aune autre Congrégation; ce délai fut prononcé tout d'une voix. Il n'y aura pas de Congrégation d'ici à quelques mois, et peut-être même trouverons-nous quelque moyen de faire encore différer.
M. Bottari m'a promis de me communiquer de nouvelles notes en réponse à vos réponses et je croirais que pour terminer cette aff"aire tranquillement, il serait à propos d'acquiescer à ce qu'il demandera, d'autant plus que, suivant les apparences, ces changements n'auront lieu que dans les éditions d'Italie et que vous serez maître de désavouer les autres. D'ailleurs, le jugement une fois prononcé, on n'y reviendra plus.
La grande difficulté, quelque docilité que vous marquiez, sera d'empêcher qu'on ne porte un jugement contre les éditions déjà faites; c'est ce que je m'appliquerai de tout mon pouvoir à prévenir, mais je n'ose encore vous en répondre. On objecte que les premières éditions étant fort répandues, il convient de préserver par un jugement du danger qu'on prétend qu'elles portent avec elles. Cette opinion ne peut qu'être fortifiée par Tassant
-î'jb CORRESPONDANCE
que vous a porté ici un théologien célèbre, nommé le P. Concina: cet homme, dans la préface de son sixième volume qui vient de paraître', a fait contre VEsprit des lois une sortie sans ménagement. Il est vrai qu'il n'est pas heureux dans ses imputations, et que de tous les endroits qu'il cite comme répréhensibles, il n'y en a point, hors ceux qui touchent l'Inquisition, qu'on regarde du même œil que lui. Mais il y a si peu de gens qui entendent le fond des choses, au lieu que tout le monde entend les injures.
Par cette raison, plus nous pourrons différer le jugement, et laisser passer l'impression fâcheuse que peut avoir fait cette préface, plus nous pourrons nous flatter d'empêcher la proscription des premières éditions. On ne m'a point dissimulé qu'il n'était pas vraisemblable que cela se pût autrement qu'en intéressant le Pape et son ministre, et traitant cette affaire par voie à-'impégno et de sollicitations; sans cela, il sera bien difficile de faire renoncer le Saint-Office à ses principes, qui sont positifs en pareil cas.
J'ai appris, depuis deux jours, qu'il s'imprime à Naples une traduction italienne et même que le premier volume l'est déjà. Si cette édition paraissait dans les circonstances présentes, elles ne pourrait que nous nuire considérablement. Comme il n'y a pas de temps à perdre, je ne pourrais attendre votre réponse et je vais demain écrire à M. de i'Kospital-,
I. Daniel Concina, Theclogia christiano-dogmalico-moralis (Venise, 1749-1751, 10 vol., in-4*) , t. VI : De Jure naturœ et gentium.
1. Le marquis de l'Hospital, ambassadeur extraordinaire auprès du roi des Deux-Siciles.
pour le prier de la faire suspendre jusqu'à ce que tout soit arrangé de ce côté-ci. Au moyen de cette précaution, loin de nous nuire, elle nous servira, parce que, faisant mettre des cartons dans le premier volume, et insérant dans les autres les changements convenus, l'Inquisition sera satisfaite surle-champ. D'ailleurs, je ne manquerai pas de faire valoir la suspension de cette édition comme une marque non douteuse de notre bonne volonté.
Si je ne puis vous répondre du succès, au moins puis-je répondre du désir très sincère que j'ai de réussir. Je n'y épargnerai ni peine ni soins ; il suffit, pour exciter toute mon attention, que l'affaire vous intéresse, et j'attache un trop grand prix au plaisir de m'employer pour votre service pour ne pas m'y mettre tout entier. Je me trouverai très heureux si je puis vous prouver par là le sincère et inviolable attachement avec lequel j'ai l'honneur d'être, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
Le duc de Nivernais.