‹ Correspondance de Montesquieu (volume 2)Chapitre 255 sur 489 · MONTESQUIEU A SA FILLE DENISE · texte numérisé non relu

MONTESQUIEU A SA FILLE DENISE

Autographe. Arch. de La Brècle.

A Paris, le 6 décembre lySo.

Ma chère fille,

J"ai écrit sur-le-champ à M. le marquis de Flamarens' et, à l'égard de cette tentative, vous pouvez être tranquille. Vous voyez que quand on est une grande dame de terre on a des tracasseries; je conseille à vous et à votre mari de ne point vous piquer de tout cela et d'aller avec beaucoup de sang-froid votre chemin avec M. le comte de Brie. Je crois, à vue de pays, que vous mourrez baronne de Montagnac. Vous avez reçu de moi une longue lettre sur vos affaires, mais consultez-vous, car je suis un mauvais avocat pour ces détails.

Adieu, ma fille, je vous salue et embrasse de tout mon cœur. Montesquieu.

A Madame, Madame de Secondât, dame de Camon et baronne de Montagnac, — à Agen.

A Paris, ce i8 décembre i/So.

Ma chère fille,

Je trouve, comme il est marqué dans le mémoire, qu'il y a une très grande différence entre le cas où

I. Agésilas-Gaston de Grossolles, marquis de Flaraarens, grand louvetier de France. 11 pouvait prétendre à un droit de retrait sur la terre de Montagnac.

VOUS êtes et celui où était M"*^ Daure, parce qu'elle aurait dû expliquer au Roi l'état et les circonstances de l'affaire, ce qu'elle n'a point fait; or on suppose que le Roi n'aurait pas accordé si l'on avait tout dit, et que par conséquent le don est subreptice. Vous n'êtes point dans le cas, puisque vous avez tout dit et vous n'êtes point dans le cas, puisque votre don est accordé avant toute action en retrait lignager, supposé qu'on en fît. Mais s'il y avait un retrait lignager, il resterait une question : savoir si dans le ressort du parlement de Toulouse, et si dans l'usage du Brullois', ou du pays d'Armagnac supposé que le BruUois n'ait point des usages particuliers, il serait, dis-je, question de savoir si c'est le retrait féodal qui l'emporte sur le lignager, ou le lignager qui l'emporte sur le retrait féodal; et comme il me semble que le pays d'Armagnac est gouverné par le droit écrit, dans lequel droit le retrait lignager n'a point lieu, je ne doute pas que vous ne gagniez votre procès, s'il n'y a pas un usage, une coutume ou une jurisprudence particulière qui donne l'avantage au retrait lignager. En tout cas, si M. le comte de Brie ou les siens formaient une action en retrait lignager, il faudra le laisser faire, parce qu'il y a tant de difficultés à faire ce retrait, les formalités y sont si difficiles et si essentielles qu'il arrive très rarement que l'on ne manque à quelqu'une, moyennant quoi le retrait est manqué. C'est comme la chasteté des dames, dans laquelle la moindre tache est capitale et dont on ne peut violer la moindre formalité.

I. Pays sur la rive gauche de la Garonne, qui faisait partie du Bas- Armagnac et où se trouvait la terre de Montagnac.

Vous aurez deux cordes à votre arc : l'une, la difficulté qu'aura M. le comte de Brie à faire son retrait sans tomber dans aucune faute, ce qui est difficile, surtout dans un lieu où les gens de pratique sont si ignorants; — et, quant à l'autre, vous aurez à faire valoir votre don du Roi. Ainsi vous laisserez faire M. le comte de Brie, et suivre son action en retrait lignager sans faire aucun acte qui y donne

" de sang-froid ses raisons et ses opérations.

Ce sera dans la suite du procès que l'on examinera l'usage que l'on pourra faire de ces coutumes. En effet, si ces coutumes ne sont pas applicables, comme je le crois, il faudra en revenir au droit féodal originaire et à la nature des fiefs, qui donnaient toujours au seigneur la préférence et ne permettaient même au vassal de disposer de son fief que du consentement de son seigneur. Il faudra en revenir au droit romain qui ne connaissait point le retrait lignager; il faudra faire valoir les droits du Roi, et le don qu'il a fait à M. de Secondât; il faudra relever tous les défauts de formalité qui se trouveront dans l'action en retrait de la demoiselle de Brouzoles'; il faudra rétorquer contre elle les coutumes mêmes sur lesquelles elle s'appuiera. Ce mémoire est fait uniquement pour consulter et il faut prendre un avocat habile qui puisse bien conduire cette affaire, qui examinera ce mémoire, et verra de quelle manière M. de Secondât doit se conduire.

L'auteur du mémoire n'a mis ici que des idées

a) Il manque un (ou plusieurs ?) feuillets.

Page 1