MONTESQUIEU AU DUC DE NIVERNAIS
Minute. Arch. de La Brède.
[Janvier 1751.I
J'ai différé de répondre à Votre Excellence et à la lettre qu'elle m'a fait l'honneur de m'écrire du 23 décembre, jusqu'à ce que je pusse lui mander le tour que prendrait mon affaire en Sorbonne : il n'y aura point de condamnation et cette affaire est tombée aussi bien que celle de MM. l'abbé Du Resnel et Silhouette, qui étaient dans le même cas. Ainsi il serait très raisonnable qu'un ouvrage français, attaqué en France, et qu'on n'a pas jugé à propos d'y condamner, ne fût pas mis à l'Index à Rome sur une dénonciation venue de France, d'autant plus que mon apologie répond aux difficultés qu'on m'a faites et met même le public en état de répondre lui-même à toutes les objections de même espèce qu'on pourrait faire, vu surtout la nature de l'ouvrage et son objet; outre que je travaille actuellement à une nouvelle édition, où je fais un grand usage des objections que Ms"" Bottari a envoyées de Rome. Enfin l'empressement que j'ai pour que mon ouvrage ne soit pas mis à l'Indice doit donner bonne opinion de la catholicité d'un jurisconsulte français. Ce n'est point l'amour de la vérité qui a fait agir ceux qui m'ont dénoncé à Rome; ce sont des piques et des jalousies particulières, dans lesquelles il me semble qu'une grande Cour comme celle-là ne doit point entrer; et ce n'est pas la première fois que les querelles, les haines, les jalousies, les espérances de
certains esprits de parti en France ont embarrassé cette Cour d'affaires qu'elle n'avait pas".
La protection de M'', le cardinal Valenti, celle de Votre Excellence sont de grandes protections et, si l'on me maltraite d'un côté, ces protections-là feront toujours ma gloire. Votre Excellence m'apprend aussi que j'ai celle de M. le cardinal Quirini et rien au monde n'était plus capable de me donner une grande joie^ Un suffrage si connu dans l'Europe, si respectable et si respecté me touche de la manière la plus sensible.
Je n'ose parler à Votre Excellence de ma reconnaissance tant il serait extraordinaire que je n'en eusse point. J'en parlerais par vanité quand je n'en parlerais pas par sentiment. J'ai l'honneur d'être, avec un respect infini, de Votre Excellence le très humble et très obéissant serviteur.