JACOB VERNET A MONTESQUIEU
Autographe. Arch. de La Brède.
IJuillet-août 1748.]'
Monsieur,
Je fus hier bien surpris et fâché de voir arriver le coche de Lyon sans qu'il m'ait apporté votre livre XXX, qui se fait attendre au point que, depuis dix jours, tout chôme, tout languit, au grand chagrin et détriment du libraire. Si la semaine prochaine on n'en entend plus parler, après ce que vous m'avez marqué, par votre lettre du 19 juillet, que vous l'envoyiez, je craindrai tout de bon quelque accident.
Je suis convenu avec le libraire que, vu l'addition des Lois féodales, il vous donnera 70 exemplaires au lieu de 5o. Il m'a même déjà envoyé ceux du premier tome pour les tenir à votre disposition, parce qu'il change de magasin. Il veut que j'en aie cinq ou six pour mes amis, en reconnaissance des frais et peines que ceci me cause ; car pour lui il n'a payé ni port de lettres ni port de copie et s'en tient à faire les cartons à ses frais. Je crois que vous serez content de tout cela. S'il avait la liberté de lâcher le premier volume seul, il se contenterait bien vite, parce que l'argent viendrait comptant; mais je lui ai positivement notitié le contraire de votre part et il tiendra parole.
Il compte d'en faire partir 200 ou 3oo exemplaires pour Londres avant que d'en débiter autre part ; je
I. Montesquieu a noté sur l'adresse la date d'arrivée : 14 août.
voudrais qu'il pût en faire autant pour trois ou quatre pays, pour éviter la contrefaçon.
J'attends votre réponse sur l'omission de la distinction des parties I, II, III, IV, V, car, pour la VP partie, elle a été marquée: il faut donc ou faire cinq cartons pour les omises, ou en faire un pour la marquée. Ce dernier parti me plairait davantage, non seulement comme plus court et moins dispendieux, mais aussi parce que ces six parties ne me semblent pas nécessaires, les matières étant suffisamment distinguées par livres et n'y ayant pas assez d'affinité entre un certain nombre de livres pour devoir les grouper ensemble.
Nous autres auteurs, avons coutume ici de donner quelque « tringelt » aux correcteurs et garçons imprimeurs : voulez-vous que j'en fasse autant de votre part ? Cela ne sera pas mal placé ; ils ont bien fait leur devoir, et c'est un métier où on ne gagne rien .
Je suis fort aise de vous voir entreprendre l'abbé Dubos. Son château est une pyramide sur sa pointe ; il n'y a, en vérité, point de base, car qu'est-ce qu'une petite concession de Justinien pour quelques terres que les Goths cédèrent aux Français' ? Et puis, quel but de vouloir consacrer toutes les taxes et décrets du gouvernement comme étant de droit ancien- ? J'ai bien ri aussi de lui voir placer les Alamanni au bord du lac Léman en vertu d'un petit passage mal entendu 5. Vous ferez bien de rabattre le docte caquet de cet homme.
1. Cf. Dubos, 1. V, ch. 10, et Esprit des lois, XXX, ch. 24, (éd. Laboulaye, VI, 487).
2. Cf. Dubos, 1. I, ch. II et suiv., et Esprit des lois, XXX, ch. 12 et suiv.