‹ Correspondance de Montesquieu (volume 2)Chapitre 346 sur 489 · MONTESQUIEU A CHARLES YORKE · texte numérisé non relu

MONTESQUIEU A CHARLES YORKE

V. Bonnefon, Revue cVliistoire littéraire , 1910, p. Sor); d'après l'original, dans les Hardiuicke Papers^ t. II (British Muséum, Additional mss, n" 35 35o).

A Bordeaux, ce 4 juillet lySa.

Vous êtes venu à Paris où je n'étais pas, vous n'êtes pas venu à Bordeaux où j'étais ; je me plains de ce que vous êtes venu en France. J'espère, Monsieur mon très illustre ami, de vous trouver à Paris vers le mois d'août ou de septembre, et que vous me donnerez avis de votre voyage, pour que je puisse me vanter d'y être pour quelque chose.

Vous me parlez de la lettre de Grotius à Heinsius; j'ai peur qu'elle ne vous ait trop frappé. Remarquez que Grotius, quand il écrivit cela, n'était pas de votre âge: une noble ambition convient aux jeunes gens, le repos à un âge plus avancé; c'est la consolation de la perte des agréments et des plaisirs. Ne négligez pas des talents qui vous sont venus avant l'âge et qui ne doivent point être contraires à votre santé, puisqu'ils sont votre nature même.

Vous vous souvenez des belles choses que dit Cicéron dans son livre Des offices contre les philosophes et combien il les met au-dessous de la vie active des citoyens et de ceux qui gouvernent la République; et on ne peut pas le soupçonner d'avoir eu de l'envie contre ceux qui s'attachaient à la philosophie, puisqu'il était lui-même un si grand philosophe. Le même, dans un autre endroit, appelle Archimède un petit homme; et Platon n'alla en Sicile que pour faire voir à Tunivers qu'il était non seulement capable de

donner des lois à une République, mais de la gouverner.

Continuez donc une profession que vous faites avec tant de gloire; continuez une profession qui fait qu'en vous regardant on se souvient toujours de votre illustre père; continuez une profession qui fait voir que, dans un âge très tendre, vous avez pu porter le poids de sa réputation sans vous courber.

Faites-moi le plaisir, je vous prie, de faire remettre cette lettre à M. le docteur Warburton; j'ai une véritable impatience d'apprendre qu'il donne son second volume de Julien^ ; c'est un bel ouvrage qui appartient à toutes les branches de la religion chrétienne. Je vous remercie de tout mon cœur de ce que vous me mandez sur les ouvrages qui ont paru en Angleterre. Y aurait-il trop de hardiesse de ma part de vous prier de me donner vos réflexions et vos jugements? Je me charge d'être de même votre correspondant à Paris.

Je vous embrasse. Monsieur, et ai Thonneur d'être, avec un respectueux attachement, votre très humble et très obéissant serviteur.

Montesquieu.

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