BRESCON A MONTESQUIEU
Autographe. Arch. de La Brède.
A Mézin, près Nérac, ce 29 octobre ï-jbi. [Corr. : 1732.]
Monsieur,
Je ne saurais de bonne foi prendre ma dernière audience de congé des Muses, sans qu'elles m'aient prêté leur feu pour dire quelque chose d'un auteur divin et, à même temps, l'homme du monde le plus adorable: à ce portrait vous devez vous reconnaître. Mais j'ai lieu de craindre qu'elles ne taxent mon zèle de téméraire: il n'était permis qu'au seul Apelles de peindre Alexandre.
Notre conversation sur le traitement de la petite vérole et les réflexions que j'ai faites sur la méthode meurtrière dont plusieurs médecins s'opiniâtrent de traiter cette maladie, m'ont déterminé à donner au public mes observations là-dessus, qui pourront lui être utiles. Un sot ouvre souvent un avis d'importance: ainsi, peut-être, ai-je eu des idées qui ont échappé aux meilleurs maîtres de l'art. J'ai d'autres observations sur d'autres fièvres à éruption et sur la rougeole. Je voudrais en faire un recueil et joindre le tout à mes mémoires sur l'histoire de la maladie épidémique de Lectoure et sur les maux de gorge,
ce qui ferait un volume assez considérable et qui aurait de la suite, et mon discours historique sur la nécessité de l'observation en médecine lui servirait de préface. Il me resterait une dissertation sur le nitre, que je pourrais joindre au traité des eaux minérales, ce qui ferait un petit volume séparé, qui regardera la belle physique. Comme les matériaux de ce dernier sont tout prêts, il serait plus tôt en état de paraître. Je vous prie de me marquer votre sentiment sur mon projet, et si je ne ferais pas mieux de retarder le traité des eaux minérales pour que celui de la petite vérole voie plus tôt le jour.
Je vous supplie d'accepter la dédicace d'un de ces ouvrages et de les prendre tous deux sous votre protection. J'aurai un plaisir entier de dire un mot, dans l'épître dédicatoire, sur les injustes critiques de VEsprit des lois. J'espère, Monsieur, que vous voudrez bien me faire la grâce de me procurer votre imprimeur à Paris: à votre considération, il ne sera pas si corsaire que le sont d'ordinaire ses confrères; il me fera quelque avantage.
Ce qui me fait croire que mes ouvrages ne feront pas un saut de l'imprimeur chez l'épicier, c'est qu'ils sont fondés sur l'expérience et l'observation, qui rapprochent des jugements de la nature. J'ose, à cette occasion, répéter Cicéron : Opinionum commenta delet dies^ natura jiidicia confirmai. Cette pensée de l'orateur romain assure bien l'immortahté à votre livre de VEsprit des lois et doit bien humilier les rivaux de sa gloire. Marquez-moi de quel ouvrage vous acceptez d'être le Mécène; je vous demande la continuation de vos bontés.
J'ai l'honneur d'être avec un profond respect.
Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur. Brescon.
Je vous prie, bien des respects à M'"'= de Montesquieu.