MONTESQUIEU A !«•"<= DE POMPADOUR
Vian, Histoire de Montesquieu, p. 402. — Laboulaye, VII, p. 407. — Et antérieurement dans les Œuvres de Montesquieu, éd. Plassan, t. IV, p. 486 (incomplète).
[Juin 1753. J'
Madame,
Comme vous êtes à Crécy- où il ne m'est pas permis d'aller, j'ai l'honneur de vous écrire ce qui se passa hier à l'Académie.
J'y rendis compte des ordres du Roi et, comme
1. Cette lettre se date par celle du 14 juin i^b'i, insérée dans les Mémoires de Luynes, XII, 477 : « L'Académie française étant assemblée, le directeur, M. le président de Montesquieu, a rendu compte que le Roi l'avait mandé pour lui dire que le choix que l'Académie se proposait de faire de M. Piron ne lui était pas agréable et qu'il ne voulait pas non plus que l'on proposât un sujet qui fût du corps des avocats. Sur cet ordre, l'élection aurait pu tomber sur M. Buffon, mais on nous déclara de sa part qu'il priait qu'on ne pensât point à lui et qu'il n'en fiit pas question. » Buffon fut élu le 25 août.
2. Crécy-Couvé (Eure-et-Loir), où M^e de Pompadour possédait un château.
M. de Buffon avait prié ses amis de ne le point nommer dans les circonstances, la plupart des académiciens, n'ayant plus aucun sujet, se trouvèrent embarrassés et demandèrent qu'on différât l'élection jusqu'à samedi en huit.
Madame, Piron est assez puni pour les mauvais vers qu'on dit qu'il a faits; d'un autre côté, il en a fait de très bons. Il est aveugle, infirme, pauvre, marié, vieux. Le Roi ne lui accorderait-il pas quelque petite pension'? C'est ainsi que vous employez le crédit que vos belles qualités vous donnent et, parce que vous êtes heureuse, vous voudriez qu'il n'y eût point de malheureux. Le feu Roi exclut La Fontaine d'une place à l'Académie à cause de ses Contes et il la lui rendit six mois après à cause de ses Fables. Il voulut même qu'il fût reçu avant Despréaux qui s'était présenté depuis lui.
Agréez, je vous supplie, le profond respect, etc.