‹ Correspondance de Montesquieu (volume 2)Chapitre 444 sur 489 · MONTESQUIEU A GUASCO · texte numérisé non relu

MONTESQUIEU A GUASCO

Lettres familières {LY II), p. 235. — Laboulaye, Vil, 449.

De Paris, en janvier i-jSb.

Je n'ai rien négligé, mon cher ami, pour découvrir d'où est partie la bêtise que l'on a fait courir sur votre compte : mais je n'ai réussi qu'à vérifier qu'on l'a dite, sans en déterrer la source. Je ne jurerais pas que vous ayez tort de la soupçonner sortie de la boutique près de l'Assomption. Quand on a un o-rand tort, il n'est pas étonnant qu'on cherche à l'excuser par toutes sortes de voies. Des tracasseries on va jusqu'aux horreurs. M"'' Geoffrin est venue chez moi, à ce qu'il m'a paru pour me sonder; elle n'a pas manqué de vous mettre sur le tapis d'un air moqueur; mais j'ai coupé court en lui faisant sentir combien j'étais choqué de son procédé à l'égard d'un ami qu'elle sait bien que j'aime et que j'estime. Elle a été un peu surprise : notre conversation n'a pas été longue, et je me propose bien de rompre avec elle-. Je ne la croyais pas capable de tant de méchanceté et de noirceur.

1. Lettre supprimée dans l'édition parisienne. Voyez Introduction, p. XII.

2. € On sait de bonne part qu'il dit à quelqu'un qu'il était si indigné qu'il ne mettrait plus les pieds chez elle, ce qui ne fut malheureusement que trop vérifié, puisqu'il tomba malade quelques jours après et mourut à Paris d'une fièvre mali<jne, qui l'enleva en peu de jours. Il est sûr que cette rupture eût été en même temps l'apologie et la vengeance la plus complète de son ami. Mais M™e Geoiîrin aurait de quoi se consoler de cette mortification domestique par la célébrité qu'elle vient d'acquérir au moyen des gazettes. Elles ne font que parler de la grande figure qu'elle fait en différentes cours du Nord, à l'occasion de son voyage de Pologne, car son mérite se trouvant trop resserré dan» le cercle étroit

La duchesse d'Aiguillon est aussi choquée que moi de tout ceci : elle a péroré, avec la vivacité que vous lui connaissez, contre la futilité du soupçon de l'espionnage politique et le ridicule de cette prétendue découverte; elle n'a pas manqué de relever que vous aviez vécu parmi nous pendant toute la guerre, sans avoir jamais donné lieu de vous soupçonner, et qu'il n'y a nulle occasion de le faire dans le temps où nous sommes en pleine paix avec les pays auxquels vous tenez. Une conjecture jetée en passant à l'occasion de votre vo3'age à Vienne, et de vos engagements en Flandre, a pu aisément prendre corps en passant d'une bouche à l'autre; et la malignité en a sans doute profité. Ce qui m'a le plus scandalisé en tout cela est la conduite de quelques-uns de vos confrères. Mais, mon cher abbé, il y a des petits esprits et des âmes viles partout, même parmi les gens de lettres, même dans les sociétés littéraires. Mais enfin vous ne devez votre place qu'à vos succès.

Au reste, puisque vous voilà en repos, profitez de votre loisir pour mettre vos dissertations en état de paraître , ainsi que votre Histoire de Clément V- , que nous attendons toujours à Bordeaux avec empressement. Le plaisir de chanter au chœur ne

d'une société privée, sans être arrêtée par son âge avancé, à l'exemple de la reine de Saba, elle a entrepris ce long voyage pour aller admirer le roi qui avait honoré sa société comme particulier. Nous apprenons par la Gazette de Leyde qu'elle exerce provisionnellement à cette Cour la charge de Bostangi et qu'elle médite d'aller briller à la Cour de Saint- Pétersbourg, comme elle a brillé à celles de Vienne et de Varsovie. > (Guasco.)

1. Dissertations historiques, politiques et littéraires. Tournai, 175G, 2 vol. in-8".

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