V. J. DUVAL AU DUC DE NIVERNAIS
Autographe. Arch. de La Brède.
Vienne, le 26 juin 1750.
La lettre dont V. E. m'a honoré et celle de l'homme illustre qu'elle a daigné me communiquer m'apprennent que l'éloignement, de même que la renommée, grossit quelquefois les objets.
Je me suis exactement informé s'il était bien vrai que notre gouvernement eût proscrit VEsprit des lois, et l'on m'a fort assuré qu'il n'en avait pas eu la pensée. L'unique obstacle que la publicité de ce chef-d'œuvre de l'esprit humain a essuyé ici a sa source dans le scrupule que quelques révérences ont excité dans l'âme timorée du jeune seigneur qui exerce la fonction de censeur des livres. Comme la
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naissance, la jeunesse, Térudition et le discernement ne sont pas tout à fait synonymes, M. le censeur a cru bien faire de consulter des oracles qu'il regarde comme des organes de la vérité. J'ai ouï dire qu'à la faveur de leurs lumières, il avait découvert dans VEsprit des lois que certains degrés de l'équateur et du méridien influaient infiniment sur le caractère des hommes et les rendaient plus ou moins flexibles aux observances de telles et telles pratiques de religion. J'ignore ce qui en est, mais j'avoue ingénument que, par rapport à moi, je me suis trouvé assez présomptueux et décisif en France, vindicatif et sensuel en Italie, un peu brusque et fort avide de bonne chère en Allemagne, et Dieu sait si, sans une grâce particulière, mon salut ne trouverait pas plus d'obstacles à Alger ou parmi les Bédouins de l'Arabie qu'à la Trappe. Quoi qu'il en soit, ce sentiment a paru aussi hétéroclite à M. le censeur que tous les dragons de TApocalypse et, comme dans ce pays-ci les prêtres et les peintres représentent le diable muni de cornes et de grifl"es terriblement off'ensives, cet épouvantail a sans doute eno-acré notre vigilant censeur à interdire au menu peuple la lecture d'un livre qu'une pieuse et docile crédulité lui a dépeint comme hétérodoxe sur quelques articles.
La meilleure façon d'aiguiser le goût du public est de le gêner; c'est alors que la maxime nitimurin vetitum se vérifie pleinement. Nous l'avons éprouvé au sujet de VEsprit des lois. Depuis que nos censeurs n'ont voulu en permettre la lecture qu'avec restriction, tout le monde a voulu l'avoir, tout le monde l'a lu et en a été enchanté, et je puis dire que l'apologie T. u. ^2
que l'illustre auteur en a faite, ne triomphe pas moins publiquement ici qu'à Paris, puisque l'exemplaire que V. E. a eu la bonté de m'envoyer est le quatrième que l'on m'a donné gratuitement.
Le monde est rempli de gens qui prennent sans cesse le nom de Dieu en vain. Si ceux-là se prévalent du respect que l'Europe rend à notre auguste Impératrice pour décrier VEsprit des lois, ils auront encore à se reprocher d'avoir pris en vain le nom d'une déesse. Bien loin d'en avoir interdit le débit, je suis persuadé que si les devoirs du trône le lui permettaient, elle-même donnerait l'exemple de Tattenlion avec laquelleon doit lire un aussi digne ouvrage.
Peut-être le chapitre ix« du livre VIII lui feraitil un peu de peine par rapport aux vues limitées que Ton impute à ses augustes aïeux à l'égard d'un pays où ils n'ont cherché que de l'argent qui n'y était pas'. Mais la gloire d'y avoir découvert ellemême des hommes qu'ils ont ignorés et qui ont le plus contribué à sauver la Maison de l'affreux complot que la moitié de l'Europe avait tramé contre elle, la dédommagerait amplement du petit trait de censure que la candeur et la vérité ont dicté à l'auteur.
J'oubliais de dire à V. E. qu'hier j'appris qu'un des motifs qui avaient engagé nos censeurs à ralentir le débit de VEsprit des lois, était qu'on les avait assurés que cet ouvrage avait été défendu en France: ce qui leur avait paru d'autant plus vraisemblable
1. < On a vu la maison d'Autriche travailler sans relâche à opprimer la noblesse hongroise. Elle ignorait de quel prix elle lui serait quelque jour. Elle cherchait chez ces peuples de l'argent qui n'j' était pas; elle ne voyait pas des hommes qui y étaient. »
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que de toutes les éditions que l'on en a faites, nous n'en avons vu aucune qui ait été publiée dans ce royaume. Ne serait-ce point, en effet, qu'à force d'y prohiber de bons livres, on serait enfin parvenu à proscrire le meilleur ? Si ce monstre à face ambiguë que l'on nomme raison d'État s'y permet de pareilles licences, on a peine à deviner pourquoi les mêmes témérités lui seront défendues ailleurs.
On dirait que les politiques sont aussi attentifs à resserrer la sphère des connaissances humaines par rapport au temporel, que le sont les théologiens par rapport au spirituel. Je serais tenté de croire que ces deux sortes de pédagogues présument qu'aux hommes comme aux hiboux, un tel degré de lumière suffit pour se conduire, et pas davantage, et que c'est à eux à le fixer. Je les ai ouïs plus d'une fois balbutier cet insultant langage ; d'où j'ai conclu qu'ils en avaient une mission particulière et qu'ils se croyaient des intelligences privilégiées et fort au-dessus de l'humanité.
Le meilleur usage que je puisse faire de la lettre du célèbre auteur', est de la communiquer à toutes les personnes de ma connaissance qui méritent de la lire. Sans m'informer si M. le censeur est de ce nombre, j'ai déjà pris mes mesures pour qu'il soit du nombre des lecteurs.
J'ai l'honneur d'être avec un profond respect, etc.