M'"'= D'AIGUILLON A GUASCO
Lettres familières (LX), p. 252. — Laboulaye, VII, 433.
De Pontchartrain, le 17 février ijSS.
Je n'ai pas eu le courage, Monsieur l'Abbé, de vous apprendre la maladie, encore moins la mort de M. de Montesquieu. Ni le secours des médecins, ni la conduite de ses amis n'ont pu sauver une tête si chère. Je juge de vos regrets par les miens. Qiiis desiderio sit pudor tant cari capitis ! L'intérêt que le public a témoigné pendant sa maladie, le regret universel, ce que le Roi en a dit publiquement' que c'était un homme impossible à remplacer, sont des ornements à sa mémoire, mais ne consolent point ses amis. Je l'éprouve; l'impression du spectacle, l'attendrissement se faneront avec le temps; mais la privation d'un tel homme dans la société sera sentie à jamais par ceux qui en ont joui. Je ne l'ai pas quitté^ jusqu'au moment qu'il a perdu
1 . « Il envoya outre cela chez lui un seigneur de la Cour [le duc de Nivernais] pour avoir des nouvelles de son état. » (Guasco.)
2. « Cette assistance ne fut pas inutile au repos du malade, et on lui devra peut-être un jour quelque nouvelle richesse littéraire de cet homme illustre, dont le public aurait été probablement privé; car on a appris qu'un jour, pendant que M'^e la duchesse d'Aiguillon était allée dîner, le P. Routh, jésuite irlandais, qui l'avait confessé, étant venu et ayant trouvé le malade seul avec son secrétaire, tit sortir celui-ci de la chambre
toute connaissance, dix-huit heures avant la mort; M""^ Dupré' lui a rendu les mêmes soins et le chevalier de Jaucourt ne l'a quitté qu'au dernier moment.
Je vous suis, Monsieur l'Abbé, toujours aussi dévouée.