L'ambassade de Malte à Rome
l'ayant ni cherchée ni désirée; je crois que c'est la malédiction de M™^ de Tencin qui m'a attiré le malheur de me trouver impliqué dans cette tracasserie; j'ai tâché de m'en tirer, mais il faut marcher et obéir: j'attends le dénouement pour me mettre en chemin. Il se peut que je m'accommode de ce pays-là; je n'ai de la répugnance d'y aller que parce que j'avais fait mon plan pour me tenir en repos ici et que je suis fâché de le déranger. D'ailleurs on n'est pas prévenu pour les façons franches de la cour de Rome quand on y a des affaires et qu'on est dépendant. Je vous en dirai mon avis après quelques mois de séjour. Ce qu'il y a de douloureux, c'est qu'il faut se séparer de tout ce qui m'attache ici et avoir le regret de faire continuer les ouvrages pour les perfectionner, sans avoir le plaisir d'y assister. Vous sentez combien ce sacrifice doit me coûter: les terrasses et jardins sont presque achevés; je fais bâtir une aile du château, qui manquait, où j'aurai un corps de logis complet, séparé et qui fait corps avec le reste; au-devant de cette aile il y a une belle terrasse à niveau du plain-pied et trois autres étages de jardins en terrasse au-dessous. Il faut toujours se donner quelque occupation; celle-ci est de mon goût; je suis assuré que vous l'approuveriez, voyant la situation qu'on ne peut pas rendre. Mon frère en est tout au moins aussi occupé que moi; nous vous y souhaitons souvent, avec le regret d'y penser inutilement; il vous assure de la continuation de sa vive amitié.
Vous ne m'avez pas encore tenu parole au sujet du livre que vous me promettez dans votre lettre; je l'attends avec l'empressement que j'ai pour tout ce
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qui vient de vous. Souvenez-vous de l'engagement que vous avez pris de me distinguer du public et de me l'envoyer tout frais moulu. Si d'Aube' en a écrit d'autres que celui qui n'a pas été débité, je vous dispense de m'en régaler. Voyez si quelque chose peut vous faire plaisir à Rome; je ne négligerai rien pour vous satisfaire. Je vais y mener une vie sérieuse ; cela est à sa place; nos beaux jours sont passés. Il faut tâcher d'avoir le bon esprit de s'accommoder sans une extrême violence à ce qui convient à l'état présent. Vous ne m'auriez pas cru capable de morale dans le temps de mes folies et de vos persécutions; la retraite a dissipé bien des nuages. Il n'en fallait pas moins pour effacer dix années de séjour à Paris. Que mon sérieux ne vous effraie pas, ne m'en aimez pas moins, je vous prie, et soyez persuadé qu'en quelque situation que soit mon esprit, vous y serez toujours placé de la même façon, c'est-à-dire infiniment estimé et aimé au delà de toute expression.
SOLAR
387. — LE PRÉSIDENT HÉNAULT A MONTESQUIEU. Autographe. Arcli. de La Brède.
Paris, 4 novembre [1748].
On dit, mon cher confrère, que l'année est admirable. Je me recommande à vous avec instance, et je vous prie de m'ordonner une pièce de vin, si grande
I. Fr. Richer d'Aube (1686-1752), neveu de Fontenelle. Il avait publié, en 1743, un Essai sur les principes dit droit et de la morale (Paris, in-4'') qu'il accusa Montesquieu d'avoir pillé. Cf. Laboulaye,
t. III, p. XXVI.
DE MONTESQUIEU <i5
qu'elle puisse être, et toute la meilleure. Je vous promets de vous attendre pour l'entamer : non alia bibam niercede\
Vous savez tous les plaisirs qui vous attendent ici: une actrice inimitable, dulce ridentem, dulce loquentem-, des comédies que du temps de Térence on aurait attribuées à Scipion et à Lselius, et des ballets qui sont dignes de tout le reste'. Il ne nous manque que vous, mon cher confrère, car les bons spectateurs sont aussi rares que les bons comédiens. Il ne faut pourtant pas vous tromper; toutes les pièces ne sont pas égales et on nous en prépare deux que je suis obligé de convenir qui le cèdent de beaucoup aux premières.
Adieu, mon cher confrère ; continuez de m'honorer de vos bontés et croyez que rien n'égale mon attachement et mon respect. f^
A Monsieur, Monsieur le président de Motitesquieu,— à Bordeaux".