M'""^ DE TENCIN A MONTESQUIEU
Original. Arch. de LaBrède.
A Paris, ce 2 décembre [1748].
Voici, mon cher Romain, ce que je pense sur VEspnt des lois : la Philosophie, la Raison, l'Humanité se sont assemblées pour composer cet ouvrage, et les Grâces ont pris soin d'en habiller l'érudition. Je ne connais rien que l'on puisse mettre à côté; je l'ai lu avec avidité et je serais fâchée d'avoir fini une lecture où le cœur, l'esprit et le bon sens trouvent également à se satisfaire, si je ne me promettais de la recommencer; il n'y a presque rien que je ne voulusse retenir.
Il est bien certain que l'on n'en permettra pas l'entrée dans ce pays-ci : il y a des gens qui n'ont ni le courage de dire les vérités, ni de permettre qu'on les dise. Comme je ne veux pas prêter à tout venant mon exemplaire, il y a des gens qui le viennent lire chez moi. Je m'enrichirais si je voulais mettre ces lectures à prix. Je n'ai jusqu'ici entendu que des applaudissements; il faut bien cependant s'attendre à quelques critiques. Je vous ferai part de celles qui me viendront. L'ouvrage est encore peu répandu; beaucoup de gens de ma connaissance le font venir. D'Aube en a un exemplaire ; vous jugez bien qu'il ne sera pas des admirateurs : il croit que l'on a chassé sur ses terres. L'oncle' au contraire admire de très bonne foi; nous en avons parlé