‹ Correspondance de Montesquieu (volume 2)Chapitre 70 sur 489 · Esprit des lois, livre IV, ch · texte numérisé non relu

Esprit des lois, livre IV, ch

Voici mes affaires, en poste aussi : vous savez que j'étais coiffé des longitudes; je le suis plus que jamais, non que je me vante tout court de les tenir en plein, mais très à peu près (or c'est chose qu'on ne peut avoir qu'à peu près). En conséquence de la prière que je vous avais faite d'écrire au chevalier Ffolkes, je lui écrivis moi-même par un banquier anglais de Paris, le 10 de septembre 1747. Trois mois après, le correspondant du banquier lui écrivit que M. Ffolkes avait ma lettre et dit qu'il y répondrait. Trois mois encore après, il alla presser la réponse : M. Ffolkes ne la voulut pas donner, mais dit qu'il la ferait. La guerre durait. Le jour que j'eus l'honneur de vous voir à l'Académie, lors de la réception de MM. Gresset et d'Argenson, je priai l'abbé de La Ville de me faire tenir une lettre à Londres : il me le promit, il dit l'avoir fait ; point de réponse. Au mois d'août 1748, j'écrivis au secrétaire de l'Académie, M. Mortimer (le commerce était rouvert): point de réponse. En octobre huit ou neuf Anglais vinrent me voir : je donnai une nouvelle lettre pour le dit secrétaire à un de ces Anglais, qui partait pour Londres; point de réponse. Peu après, un professeur de physique de Genève, venant de Londres^ me dit que les Anglais, nommément AL Ffolkes, se flattaient de tenir les longitudes par le moyen d'une pendule, insensible à tous les mouvements du vaisseau. Je récrivis au secrétaire que j'entrevoyais qu'on ne voulait pas m'écouter, etc.; que je consentais que l'horloger anglais fût le premier en date ; que, ma méthode étant bien différente de la sienne, une société savante devait m'écouter; qu'au reste, j'offrais de démontrer que

les longitudes étaient introuvables par une horloge; je les priais d'amitié de prendre garde à ne pas se commettre; que j'osais appeler de leur jugement, etc.; point de réponse. Voyant qu'il n'y avait pas moyen d'aller par là, je voulais d'abord vous prier de leur écrire afin qu'ils s'expliquassent librement avec vous. Peu à peu je me suis tourné vers l'Académie d'ici; mais prévoyant qu'ils ne voudraient pas m'écouter, me juger (car je suis un terrible homme), j'ai imaginé de faire demander très humblement au Roi, par le corps même des Jésuites (il me faut des ressources extraordinaires), que S. M. nomme un conseil de marins, dans lequel l'Académie soit admise (comme partie adverse, je ne la crains pas), pour me juger. Les supérieurs jésuites (non d'ici) m'ont promis de faire la demande à mon gré.

Sur cela deux nouvelles académies, Rouen et Lyon, m'ont fait l'honneur de m'adopter comme Bordeaux et Londres (c'est-à-dire vous). Mes idées se sont agrandies ; les longitudes sont jui-is pîiblici ; trouvées pour une nation, elles doivent l'être pour toutes. Une académie ne peut pas prendre sur elle de les adjuger; il faut le concert de toutes. Comme je n'attends ni grâce ni faveur, je ne crains rien non plus; je ne dois craindre que i° les non-jugements; 2° les jugements en monopole; 3° le vol de ma découverte. L'une doit me servir de garantie contre l'autre; c'est le public que je veux qui me juge; j'ai écrit à Lyon, à Rouen que je les prenais pour juges. Je l'écris (en vous l'écrivant, et par cette lettre-ci même) à votre et mon académie de Bordeaux : je médite donc de faire un écrit commun que

j'enverrai au même instant à tous les princes pour être jugé par toutes leurs académies, collèges, universités, savants.

Mon intérêt, comme l'intérêt public, est que la chose se fasse par voie de discussion, non en une, mais deux, trois, quatre, dix fois même, s'il le faut. Comme je ne suis ni un aventurier ni un nouveau venu, ni un inconnu, ni un homme sans aveu, que j'ai mes titres de Jésuite, de mon âge, de journaliste depuis trente ans, de mes ouvrages, de mes quatre académies, je demanderai par un premier écrit public qu'on concourre avec moi pour une chose de telle conséquence aux états, au genre humain ; par un second, j'entrerai en matière; par un troisième, j'irai en avant et je demanderai qu'on me réplique : quelqu'un le fera peut-être dans le grand nombre. Je cajolerai toutes ces académies, tous ces savants; je louerai l'un (tous même), je picoterai (d'émulation) l'autre. J'interpellerai nommément les Bouguer', les Bernouilli, les Euler, les Muschenbrœck, etc., tous ceux qui ont nommément travaillé sur la question, sur l'aimant : j'ai vingt endroits pour les intéresser. Le public sera témoin de tout et me jugera au moins, si les savants titrés refusent de me juger. J'en ai déjà ici deux de l'Académie, et même trois, qui m'aident de bonne foi dans tous mes apprêts, M. Delisle- (de Pétersbourg) nommément. Au reste, quand je n'aurais pas absolument résolu en plein le problème, je ne crains pas d'y paraître ni i" un sot,

I. p. Bouguer (1698- 1758), de l'Académie des sciences, accompagna La Condamine dans son voyage à l'Équuteur.

■2. J.-N. Delisle (1688-1768), doyen de l'Académie des sciences, astronome et géographe.

ni 2* un fol, ni 3° d'y perdre deux liards de ma petite réputation. Je l'ai toujours dit, la manière de proposer la chose vaudra mieux que la chose même : je mettrai toujours les longitudes dans leur vrai point de vue, et les savants et les artistes sur les voies de l'invention ou du perfectionnement.

Si vous le voulez, si notre Académie le veut, je lui enverrai un prospectus un peu plus explicatif de cette affaire et de mon dessein. Pourquoi ne le voudrait-elle pas? Je l'enverrai en même temps à Lyon, Rouen, etc.; cela ne les engage à rien qu'à me donner un conseil général et directif de bon sens, d'amitié, comme à un membre particulier. Si quelqu'une de ces trois académies régnicoles, ou toutes trois, voulaient se joindre à moi pour demander au Roi ou à toutes les académies un jugement, je ferais donc passer par leur canal, je soumettrais tout d'abord à la primeur de leur revision; elles n'y seraient en cela que pour juger si la chose mérite d'être proposée, comme de simples reviseurs. Cela m'autoriserait beaucoup et ne ferait pas tort aux académies qui m'autoriseraient. D'abord, elles doivent s'attendre que je m'autoriserai beaucoup de l'honneur qu'elles m'ont fait de m'adopter. Ce que je demande ici n'est qu'une formalité, moindre même que la démarche de m'avoir reçu; ils seraient les maîtres d'ôter, d'ajouter ce qu'ils voudraient; tout leur passerait par les mains. Et voilà, je crois, la façon (juridique) de mener les affaires solides, de sciences comme toutes autres.

Si j'avais su prendre ce tour il y a vingt-cinq ans, l'Académie ici ne m'aurait pas si écrasé. Je les ai

fait convenir que je n'avais réellement jamais rien fait contre elle : car il y a cinq ou six mois que je lui écrivis une lettre toute de miel (sans bassesse, je crois), où je leur offrais l'amitié la plus tendre et leur demandais la leur.

M. de Mairan, à qui ma lettre était adressée, me répondit d'abord, i° que ma lettre était touchante; — 2° qu'il en était touché; — 3° qu'elle méritait la plus sérieuse attention. J'ai bien mes raisons : j'ai voulu les amadouer vis-à-vis : i* de ces longitudes; — 2° de mon clavecin', que je fais dans le vrai sans argent, sans ouvriers, sans loisir, mais que je fais pourtant piano, sano. (Il est bien vrai, ce clavecin ; je vous sais un grand gré de l'avoir toujours pensé; mes seuls apprêts ont déjà convaincu quelques incrédules; je les défie tous sans façon dans trois ou quatre mois d'ici ; non seulement il est possible, ce clavecin, mais désormais facile) — 3° de mes affaires de marine; — 4° de dix ou douze autres ouvrages que je veux produire, ma Physique, etc.. Vous ririez si vous voyiez ma lettre à eux; elle est de trente pages; j'y démontre : i° que je suis un agneau blanc comme neige avec eux; — 2° qu'ils sont des tyrans, et l'ont été envers moi; mais cela est démontré en toute humilité, et en faisant patte de velours, avec des vers à leur louange même, entremêlés de bonne prose; c'est un aigre-doux perpétuel. Ils ont dit eux-mêmes que je m'humiliais trop; je leur en rends trois raisons bien articulées : fo la religion y ne voulant vivre ni mourir leur

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