‹ Correspondance de Montesquieu (volume 2)Chapitre 69 sur 489 · LE PÈRE CASTEL A MONTESQUIEU · texte numérisé non relu

LE PÈRE CASTEL A MONTESQUIEU

Non, je n'y tiens plus : tout Paris m'assassine de vos éloges et me fait rougir vingt fois le jour de n'avoir pas lu, pas vu, pas entendu dire un mot de ce livre admirable des Lois, par où je crois que, nouveau Lycurgue ou Solon, vous avez prétendu enchaîner ou gouverner l'univers. Dans le vrai, je suis tout honteux de n'avoir pas lu un livre que tout Paris s'arrache des mains et plus honteux que vous n'ayez jamais daigné m'en dire un mot : car voilà mon vrai point de vue dans ce moment. Votre amitié pour moi a été assez grande et peutêtre, si vous me le permettez, la mienne pour vous l'a été assez pour que tout Paris et nos Jésuites surtout en fussent très instruits : je n'ai eu même, pour les instruire, qu'à publier un peu vos bontés pour moi et, depuis mes six lettres sur le clavecin dédiées à vous dans notre journal', on connaît mon respect et mon dévouement pour vous et vos bontés pour moi. L'ignorance où j'étais donc de votre bel ouvrage a tourné à ma confusion, depuis quinze jours que chacun s'empresse même de m'en faire des compliments, auxquels je vous prie de sentir combien je suis sensible.

Je n'ai trop osé vous écrire depuis six mois que

I. Nouvelles expériences d'optique et d'acoustique, adressées à M. le président de Montesquieu, dans le Journal de Trévoux, année

j'ai pourtant intérêt de le faire; j'ai envoyé depuis ce temps-là vingt fois chez vous pour savoir si vous étiez à Paris, et si vous ne deviez pas bientôt y revenir. Il y a plus de six mois que je questionnai sur cela M»^ la duchesse d'Aiguillon, M. de Mairan et bien d'autres. Dans le moment, ce qui m'enhardit à vous écrire est que M. l'évêque même de Senlis', que je vois peu, et d'autres, m'envoient dire qu'ils attendent de moi l'extrait de ce beau livre et que non seulement je ne l'ai pas pour en faire l'extrait, mais que tel autre journaliste s'est emparé du livre pour le faire, sans avoir mon zèle pour vous, ni peut-être un certain talent (je le dis de vous à moi) pour toucher de certains traits.

J'entends parler... J'imagine ceci et cela... Je sais pourtant de bon lieu que le livre est bien, de ce bien, vous m'entendez... et je vous en fais un bien sincère compliment. Le public est étrange : ce dont il parle le [plus"] n'est pas toujours ce dont il parle le mieux; il faut quelqu'un qui donne le ton, un certain ton... Je sais bien que je le puis. Je dois au reste vous dire que la plus saine partie des Jésuites, et celle qui a le droit de parler, parle bien et vous sait gré de ce que vous dites de nous^ Jugez combien je vous tiens compte de cet article et combien plus pour vous que pour moi. Je ne laisse pas de vous dire des mystères, mais je crois que vous m'entendez; j'ai assez bonne opinion de moi pour cela. Le vrai est que j'écris en poste à un homme comme vous. Je vous en demande pardon.

a) Ms : le mieux.

1. François-Firmin Trudalne, évêque de Senlis de 1714 à 17-14-

Page 1