M™« GEOFFRIN A MONTESQUIEU
Autographe. Arch. de La Brède. — Journal de Parisy S juillet 1785. — Correspondance littéraire de Métra, XVIII (1790), p. 263. — Auguis, Révélations indiscrètes du XVIII' siècle; Paris, 1814, in-i8. — Laboulaye, III, p. XXV. — Ségur, L« royaume de la rue Saint-Honoréy p. 3o.
A Paris, ce 12 janvier [1749].
Je ne vous sais aucun gré, mon cher Président, de penser à moi au milieu de vos loups et de vos éperviers ; c'est bien assurément ce que vous avez de mieux à faire que de vous distraire de cette compagnie. Mais c'est à vous à me remercier de ce que je veux bien interrompre une lecture délicieuse pour vous écrire.
Cette lecture est un livre nouveau dont il n'y a
a) Montesquieu a écrit au dos : Répondu.
que fort peu d'exemplaires dans Paris, que l'on s'arrache et qu'on dévore. Je ne veux pas vous en dire le titre encore moins la matière qu'il traite; je vous laisse le plaisir de deviner. Je n'entreprendrai pas non plus de vous en faire l'analyse; cela est au-dessus de mes forces. Mais je veux vous dire simplement ce que j'en pense. Tout le monde est capable de recevoir une impression d'une façon quelconque et, quand on a été affectée, on peut rendre la manière dont on l'a été.
Ce livre me paraît le chef-d'œuvre de l'esprit, de la philosophie, de la métaphysique et du savoir. Le choix du sujet est une preuve de la profondeur du o-énie de Vauteur et la façon dont il l'a traite en fait connaître'' l'étendue. Ce livre est écrit avec élégance, finesse, justesse et noblesse. Il y a peint la pureté de ses mœurs et la douceur de sa société. La préface est charmante; on croit l'entendre parler dans la conversation.
Ce livre a deux avantages qui lui sont particuliers. Le premier, c'est qull ne peut pas être jugé par les sots: il est hors de leur portée; et le deuxième, c'est qu'il satisfait l'amour-propre des gens qui seront capables de le lire : il laisse de l'action à leur esprit. L'auteur ne vous dit que ce qu'il croit nécessaire de dire et il vous donne à penser presqu'autant qu'il vous en dit et vous voyez qu'il en a pense mille fois davantage. Il dit dans sa préface : < Qui pourrait dire tout sans un mortel ennui? :^ C'est un écueil que tous les auteurs les plus célèbres en métaphysique et en morale n'ont pas su éviter. On
a) Biffé : prouve.
voit qu'ils ont retourné leur sac; il ne leur est rien resté sur les matières qu'ils ont traitées ; ils les ont épuisées et ils ne supposent et ne demandent à leurs lecteurs que ,1a faculté de les entendre; ils ne leur laissent pas croire qu'ils les soupçonnent de la moindre intelligence, pour aller plus loin que ce que l'on leur montre.
Mais je ne veux pas tomber dans l'inconvénient que je reproche à ces Messieurs; je ne veux pas aussi vous vider mon sac. Je veux que vous puissiez croire que je pense encore mieux que je ne dis sur ce livre divin. Je serais bien glorieuse si le peu que je vous en ai dit vous donnait envie de le lire. Mais, si vous n'avez pas assez bonne opinion de mon jugement pour entreprendre cette lecture, je vais vous dire celui de M. d'Aube : il trouve le livre plat et très superficiel; il a dit à un benêt d'imprimeur, qui est venu lui demander s'il devait imprimer ce livre, qu'il s'en donnât bien de garde, qu'il en serait pour ses frais. Après vous avoir dit cela, tout est dit.
Il ne me reste qu'à vous assurer, mon cher Président, de toute ma tendresse et du désir que j'ai de vous revoir.