BULKELEY A MONTESQUIEU
A Paris, ce i3« janvier 174g.
Il y a de l'injustice à vous, mon cher Président, de m'accuser de négligence ou d'oubli, puisque ce n'est qu'au bout de trois mois que j'ai reçu une lettre
de VOUS en réponse à deux que j'ai eu l'honneur de vous écrire.
D'ailleurs je vous attendais tous les jours à Paris et, au lieu des objets agréables dont vous me croyez entouré, la fin de cette dernière année ne m"a offert que des sujets de chagrin de toutes espèces. Rien ne m'eût empêché cependant de vous donner de plus fréquentes marques de cet attachement que je vous ai voué pour toute ma vie, si j'avais pu me flatter que mes lettres vous seraient agréables et si je n'avais craint in publica commoda peccare si vano sermone morer tua tempora^ Solon.Je vous pardonne pourtant les injures que vous me dites, en faveur de cet éloge où vous me reconnaissez pour français; j'espère que cela me portera bonheur et qu'enfin le péché originel ne me sera plus reproché.
Mais vous. Monsieur le Président, qui injuriez les autres, comment nommerez-vous cet oubli de vos serviteurs et amis en ce qui regarde VEsprit des lois? Il est vrai qu'il ne m'appartient pas de me plaindre, lorsque je vois les Mirepoix, les d'Aiguillon et tant d'autres divinités traitées comme moi, indigne mortel. Mais je vous avoue que je n'ai pu entendre dire sans dépit qu'il y a un nouveau livre de M. de Montesquieu qui paraît, qu'il est audessus de tout ce qu'on a vu et lu, que M. le chancelier, qui l'a défendu, l'a trouvé lui-même admirable, et qu'après un siècle de connaissance et d'amitié je sois le dernier à avoir ce livre, moi qui ai du moins le mérite de révérer tout ce qui part de votre plume et, si je l'ose dire, d'en sentir le prix autant qu'aucun autre. Convenez qu'avec un tort comme celui-là vous avez mauvaise grâce de
me gronder de ce que je ne vous importune pas de mes inutiles lettres. J'aurai pourtant bientôt ce livre, sans vous en avoir d'obligation, puisqu'on l'imprime à Paris, mais avec des cartons à ce qu'on dit, ce qui m'afflige beaucoup, connaissant mieux que personne ce que vous valez in puris naUiralibus.
Je ne suis point surpris que ce qui est arrivé en dernier lieu à notre Prince vous ait fort touché; vous lui devez cet intérêt, puisqu'il vous aime et vous estime très véritablement. Ce prince, tout malheureux qu'il est, a donné du moins de grandes preuves de fermeté et d'élévation dans ses dernières calamités; il faut espérer que sa persécution cessera enfin et qu'on le laissera vivre tranquillement et attendre les conjonctures dans la retraite qu'il s'est choisie
Nous sommes à la veille de perdre M""^ de Mirepoix % ce qui me fâche beaucoup. Elle sera partout adorée et en Angleterre plus qu'ailleurs, où Ton sait rendre des hommages au vrai mérite. Je ne doute pas aussi que les dissertations militaires entre S. M. B. et M. l'ambassadeur ne soient aussi fréquentes qu'admirées dans les cercles de Saint-James.
M™^ de Bulkele}' est bien sensible à l'honneur de votre souvenir. La pauvre femme ne peut vaincre sa douleur de la perte que nous avons faite de notre petite-fille, et ses larmes n'en sont pas encore taries; sa santé même en a beaucoup souffert.
1. Remis en liberté après son arrestation, Charles-Edouard s'était retiré à Bouillon.
2. M. de Mirepoix avait été nommé ambassadeur à Londres, le I" janvier.
Adieu, mon cher Président, continuez à m'aimer et soyez assuré de mon attachement tendre et inviolable.
Il n'y a rien de nouveau ici : on va faire une réforme très étendue dans les troupes'; le dixième et tous les subsides vont cesser- et on va jouir d'un plein repos et de l'abondance; Vénus le veut, Mars l'ordonne.
Autographe. Arch. de La Brède.
Ce i8 janvier 1749.
J'ai été bien charmé, Monsieur, de recevoir de vos r.ûuvelles et, en même temps, des marques de votre souvenir et de votre amitié. J'ai dit à M"'^ Dupré5 ce qu'il y avait de galanterie pour elle dans votre lettre; c'était, je crois, votre intention, mais il me semble que vous vous entendez trop bien l'un et l'autre pour que je me mêle davantage de vos affaires.
Vous voilà donc enrôlé bâtisseur. J'en suis très fâché, car il en résulte que nous ne vous verrons pas à Paris ni aussi tôt ni aussi souvent que je le désirerais. N'oubliez cependant pas les amis que vous y avez. Je chargerai, cet été, l'ami Helvétius
1. Après la paix d'Aix-la-Chapelle, une série d'arrêts vint modifier l'organisation de l'armée, supprimer ou réduire plusieurs régiments. Cf. les arrêts ou ordonnances des 18, 28 décembre 1748, 8, i5, 22, 27, 3i janvier 1749, etc. On en trouvera l'énumération dans le Mercure, janvier 174g, p. 221, et février, p. 204.
2. L'édit de mai 1749 supprima le dixième levé pour la guerre et établit le vingtième; cf. Isambert, t. XXII, p. 223.