‹ Correspondance de MontesquieuChapitre 121 sur 433 · Entête la date de 1725, de l'écriture ancienne · texte numérisé non relu

Entête la date de 1725, de l'écriture ancienne

cela sur vous-même, car je ne puis espérer que je puisse longtemps me défendre contre la fatalité attachée aux absents.

Je vous dirai qu'au milieu d'un tas d'affaires des vendanges où j'étais comme un enfant de la terre, je me suis un peu occupé à la géométrie. J'ai lu une grande partie de V Analyse démontrée' du P. Re3'neau, qui est un livre qui me paraît mener un écolier bien loin. Je vous avoue que j'ai été surpris moi-même de la clarté de ce livre qui ne m'a presque arrêté en aucun endroit, moi qui le suis à chaque instant avec V Application de V algèbre à la géométrie de M. Guisnée, livre extrêmement vanté par les maîtres, parce que ceux qui le lisent ne sauraient se passer d'eux. Il me semble que le P. Reyneau a fait à leur préjudice ce que Duhan fit contre les Irlandais lorsqu'il fit son Pliilosoplius in iitramque partent 'k

Je lis un livre que vous connaissez, qui est Lucrèce, et il me semble que c'était un grand génie; je lui trouve pourtant de temps en temps quelques raisonnements faux. Par exemple, il prouve que le monde n'est pas éternel par la nouveauté de l'histoire qui ne va pas avant la guerre de Troie. Il me semble que cet argument, qui est l'argument commun, prouve trop, car il prouverait que le monde n'aurait commencé que quelques années

1. LWnalyse démontrée, on la Méthode de résoudre les problèmes de mathématiques, Paris, 170S, in-4°.

2. Application de l'algèbre à la géométrie, on Méthode de démontrer par l'algèbre les théorèmes de géométrie, et d'en' résoudre et construire tous les problèmes, Paris, i-jo5, in-4".

3. Philosophus in utramque partem opéra L. D. [Laurentii Dulianj, Paris, 1697, in- 12,

DE MONTESQUIEU liy

avant la guerre de Troie. Il faudrait, pour que le raisonnement fût bon, que nous eussions des connaissances certaines, et par d'autres voies que par des livres révélés, des choses qui se sont passées dans les siècles que le monde a duré. Mais, comme il y a un vide entre la création et la guerre de Troie, Lucrèce n'est pas plus en droit de demander des histoires de ce qui s'est passé dans l'éternité des siècles, que l'on n'est en droit de lui en demander à lui-même des temps qui se sont écoulés depuis la création jusqu'à la guerre de Troie.

Adieu, mon cher Dodart, j'écris à M. de Jouy par cet ordinaire. Quand vous verrez M"'= de Mareuil, parlez-lui de moi, je vous prie, aussi bien que M. le comte de Gacé. Adieu, je vous embrasse de tout mon cœur.

Montesquieu.

M. Desnoues m'a mandé des merveilles des progrès de notre Du Tilloy dans l'anatomie; je compte qu'il a dessein de revenir à Bordeaux, puisqu'il prépare des mots contre Tortati. Permettez que je le salue ici.

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