I. Du feu duc de La Force, protecteur de l'Académie
iq6 correspondance
fallait donner un ouvrage, le dédier au Roi ou au Cardinal. Je lui répondis que l'ouvrage était à lui, que l'Académie ne pouvait le dédier qu'à lui, mais, qu'après le lui avoir offert, elle le dédierait à qui il voudrait. Il me parla qu'il ne fallait pas négliger les belles-lettres, me demanda quels sujets nous avions pour cela. Je crois qu'il en voulait venir à M. Hardion, que Melon lui avait demandé pour l'Académie ; moi, j'eus l'esprit si bouché que je ne le sentis pas, et ce ne fut qu'après être sorti de chez lui que j'ouvris les yeux, ce qui fit que je lui écrivis que, puisqu'il m'avait parlé d'encouragement des belles-lettres, il pouvait bien nous donner un bon sujet pour cela, qui était M. Hardion. Il m'a répondu qu'il avait parlé à Hardion qu'il demanderait une place à l'Académie; ainsi je crois que vous ferez honneur aux négociations de Melon et de moi.
J'ai proposé les trois objets de demande parce qu'ils me sont d'abord venus dans l'esprit; vous en trouverez sans doute d'autres et pour lors vous écrirez directement à M. de Morville, sans parler de moi, mais motii proprio ainsi que j'ai eu l'honneur de vous écrire.
Quand je vous ai mandé qu'il fallait donner un volume, c'est que j'en vo3'ais la nécessité quant au moment présent, et c'est cette nécessité présente qui m'avait fait imaginer trois, quatre ou cinq commissaires. Vous voyez même d'un coup d'œil que de là dépend toute la réputation, ce n'est pas tout, tout le succès des demandes de l'Académie; car, quanta présent, M. de Morville ne pourra être que notre avocat et non pas le maître, le Cardinal refusant tout et n'accordant presque rien. Je sais
que le pouvoir du secrétaire d'État est grand, mais souvent il ne réussit pas à tout ce qu'il entreprend. D'ailleurs, si la chose flatte l'homme en question, s'il est bien aise que l'Académie dédie au Roi ou à M. le Cardinal, pouvons-nous lui refuser cette satisfaction ? J'ai parlé à Melon, qui est bien de cet avis et promet toute sorte de secours. Différer ces sortes de choses, quant à Teffet, est la même chose que de ne les pas vouloir. Quoique le but en soit différent, la chose en est la même. Je croirais donc, mon cher confrère, que dans ces circonstances-ci il faudrait que la porte fût ouverte ou fermée, que l'on nommât quelqu'un là-bas pour le faire et qui le fît, ou que l'on distribuât l'ouvraj^e à plusieurs; il faudrait un an pour cela et pas davantage; je vous prie de raisonner de cela avec MM. de l'Académie.
Adieu, mon cher confrère, je vous honore et vous embrasse de tout mon cœur.
Montesquieu.
Mes compliments bien tendres, s'il vous plaît, à M. votre frère, MM. de Caupos, Barbot et de Gascq.