MONTESQUIEU A SARRAU DE BOYNET
Autographe. Bibl. de Bordeaux, Lamontaigne, t. XXX.
[Paris, juin 1727.]
Je parlai hier, mon cher confrère, d'affaires académiques avec M. Hardion. Il est d'avis, et moi aussi, que vous envoyiez un mémoire au protecteur, au nom de l'Académie, avec une lettre ; que dans ce mémoire il soit exposé que depuis le fondement
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de l'Académie elle s'est employée avec soin à faire fleurir les sciences dans la ville de Bordeaux ; que dans une ville maritime comme celle-là, qui est celle où est à présent le commerce avec les étrangers le plus étendu, où il arrive et d'où il part un si grand nombre de vaisseaux, on ne saurait trop encourager les mathématiques, surtout les parties qui ont rapport à la navigation; que c'est le moyen même de former de bons pilotes; que le commerce des Iles étant considérablement augmenté à Bordeaux et se faisant tout avec des vaisseaux des négociants de la dite ville, l'art de la navigation et les sciences qui y ont rapport n'y sauraient être trop protégés; que l'établissement de l'Académie n'a pas peu contribué à donner du goût pour les sciences à plusieurs particuliers de la dite ville; que la Compagnie, sans avoir eu encore aucune libéralité du Roi et sans avoir ressenti les marques de sa protection, qu'il accorde à tant d'autres académies de son royaume, n'a pas laissé jusques ici de faire de grands progrès et que les particuliers ont fait pour cela de grandes dépenses ; que la situation de la ville et le grand abord des étrangers l'a mise en correspondance avec les savants des pays les plus éloignés, et que les prix qu'elle distribue tous les ans sur des sujets de physique et mathématiques et qui lui font recevoir des ouvrages des étrangers lui ont beaucoup facilité cette liaison ; que cependant l'Académie n'est point logée, qu'elle n'a point de fonds pour les dépenses où ses travaux l'engagent, excepté ceux que la fortune de quelques-uns de ses membres les engage à faire tous les ans, ce qui ne saurait être ni considérable ni perpétuel; partant elle supplie Monseigneur
son protecteur de vouloir bien représenter à Sa Majesté sa situation, etc. Je broche ici, en courant, des idées qui seront mises en œuvre par vous, mon cher confrère, aussi bien qu'elles sont ici mal.
A l'égard de ce qu'il faut demander au Roi: primo soyez sûr que le Roi ne donnera aucun argent, pension ou chose semblable, parce que le premier ministre est d'une parcimonie à toute épreuve et qu'on ne donne précisément rien.
Il faut donc proposer quelque chose qui ne cause aucune dépense au Roi. Je reviens fortement à l'avis de demander les abus? et si l'objet n'est pas considérable, de demander les futurs avec, comme pendant les trente premières années ; ou bien, s'il y a des îles quelque part, d'en demander le don ; que si vous ne pouvez demander ni l'un ni l'autre, ne pourriez-vous pas demander quelques justices royales pour vendre? ne pourriez-vous pas demander un bois, comme par exemple une partie de la forêt de Créon ' ? Hardion m'a dit que Monsieur de Morville avait fait obtenir un bois à l'académie de Pau, Enfin demandez quelque objet certain et qui ne charge pas les finances du Roi. Mais j'aimerais demander une de plusieurs choses, parce que l'intendant se déterminerait sur une de toutes. Enfin il faut profiter du temps que le premier ministre est en place. Hardion me paraît de bonne volonté et moi je suivrai de près la chose. Il sera inutile de parler de moi dans la lettre ni dans le mémoire, mais je suis sûr que M. le protecteur m'en parlera d'abord, sinon je lui en parlerai et le suivrai de près.