Créon (Gironde, arr. de Bordeaux
Ne pourriez-vous pas dans la lettre à Hardion lui glisser un mot, comme de votre chef, que l'Académie, instruite de son goût pour les lettres, lui aurait déjà marqué le désir qu'elle aurait de le voir parmi elle si ses statuts ne s'opposaient à ces démarches? Melon l'a déjà demandé à M. de Morville qui reçut son compliment très bien. Je n'ai point vu depuis M. de Morville et je ne crus pas devoir en parler à Hardion avant d'avoir vu M. de Morville.
Je crois que vous feriez bien, dans la lettre à M. de Morville, de lui marquer que l'Académie a quelque honte de lui demander des grâces, que les académiciens qui ont fait jusques ici les fonds pour l'entretien de l'Académie n'ont là-dessus aucune lassitude, mais que, comme les choses pourraient changer dans la suite, elle a cru qu'un corps qui a l'honneur de l'avoir pour protecteur devait être établi sur des fondements plus solides, qu'elle a même été instruite de la protection qu'il avait accordée à l'académie de Pau pour lui faire obtenir une grâce du Roi quoiqu'elle n'eût pas l'honneur de lui appartenir.
Je vous demande bien des excuses, si je m'ingère à vous donner des modèles de ce que vous devez écrire. Comme je suis sur les lieux, je sais mieux que vous, qui n'y êtes pas, l'air du bureau et ce qui peut flatter et persuader.
Adieu, mon cher confrère, je vous embrasse de tout mon cœur. Je donnai avant-hier à dîner à Hardion; lorsque votre mémoire sera arrivé, je lui en donnerai un autre avec Melon et quelques académiciens qui sont ici.
Vous avez reçu ma lettre sur le duc de La Force, qui veut continuer le prix, et j'attends des nouvelles
de la publication. Adressez les dissertations dont vous m'avez parlé dans ma précédente, à M. de Morville, avec une lettre dedans à M. de Morville; pour la destination, je vous manderai une autre fois ce qu'il faut faire pour avoir un privilège, et comment et avec quelles restrictions vous pourrez l'obtenir, je vous salue et embrasse de tout mon cœur.
Montesquieu.
J'embrasse de toute mon âme MM. de Caupos et Barbot et M. votre frère à qui je vous prie de faire mes compliments bien tendres et à M. le président de Gascq. Il ne faut pas parler de moi dans tout ceci à cause de M. Boucher ; il y a raison pour cela.