MONTESQUIEU A SARRAU DE BOYNET
Original. Bibl. de Bordeaux, Lamontaigne, t. XXX.
(Paris, juin 1727.]
M. l'intendant de Bordeaux porte à Paris un projet qu'il a fort à cœur de faire réussir : c'est un quai qu'on propose de bâtir depuis la porte du Chapeau- Rouge jusqu'à la porte des Salinières; ce quai doit
1, Louis Séris, professeur à la Faculté de médecine de l'université de Bordeaux (17 19), mort en 1756.
2. Voyez sur ce projet Jullian, Histoire de Bordeaux, p. 533. — L'intendant de Bordeaux était alors Boucher.
être orné d'une suite de maisons d'une symétrie égale, qui ferait face d'un côté à la rivière et de l'autre à une rue qui sera formée par ces maisons et par celles qui sont déjà bâties entre les deux portes de la ville dont on a parlé.
M. rintendant favorise une compagnie qui offre de construire ce quai et les maisons qui doivent y être bâties, à condition qu'on lui laisse la libre disposition des places. Cette compagnie offre encore dix mille écus d'argent pour la ville, une pistole de rente pour chaque maison, et les lods et ventes sur le pied de la coutume de Bordeaux, toutes les fois que les maisons entreront en commerce.
Les jurats sont fort opposés à ce dessein par plusieurs raisons qu'il serait inutile de détailler ici; cependant, comme ils prévoient bien que M. l'intendant pourrait employer le secours de l'autorité royale, ils se sont bornés dans ce cas à demander la préférence pour l'entreprise de la construction du quai et des maisons, prétendant que la compagnie qui voulait l'entreprendre gagnerait quarante mille écus sur ce marché, et qu'il était plus convenable de tourner ce profit à l'avantage de la ville.
Si ce projet réussit dans l'un ou dans l'autre de ces deux cas, on ne voit pas qu'il soit possible de refuser à M. le protecteur une maison pour loger l'Académie. On ne peut trouver aucun prétexte plausible pour s'en défendre. Quand on a proposé jusqu'ici à la ville de donner un logement, elle s'est toujours défendue sur la difficulté de trouver une place et des fonds pour la bâtir; toutes ces difficultés cessent par les faits qui viennent d'être établis; et d'ailleurs jamais disposition ne fut plus favorable,
pour engager M. l'intendant et les jurats à ne rien refuser à M. le protecteur, de qui ils attendent tout pour le succès de leurs vues particulières.
Il n'est donc question que de faire connaître à M. le protecteur l'état des choses et de lui insinuer adroitement le dessein de profiter d'une occasion si favorable à l'Académie, et qu'on ne retrouvera peutêtre jamais ; on peut dire que la durée et le succès de cet établissement dépendent de la réussite de ce projet. On ne dit rien ici des raisons qui empêchent l'Académie de s'adresser directement à M. le protecteur pour obtenir une chose qui lui est si avantageuse, parce que ces raisons se présentent naturellement, et que ceux qui liront ce mémoire s'apercevront bien que l'Académie ne peut pas importuner M. de Morville dans ces premiers moments, ni lui faire sentir si tôt ses besoins.
Voilà des matériaux informes, mon cher confrère; si vous croyez en pouvoir tirer parti, donnez-leur une forme convenable, sinon jetez-les au feu et prenez que je n'ai rien dit, Vale.