MONTESQUIEU A BULKELEY
Minute autographe. Archives de La Brède.
[Gratz, juillet 1728.] ^
J'ai reçu, mon cher Milord, avec un extrême plaisir votre lettre et j'ai tombé dans l'accident de la lire devant deux ou trois personnes qui ont vu un article que je n'aurais pas lu si j'avais pu le deviner, quoiqu'il me fasse beaucoup d'honneur. Ainsi vous voulez bien répandre par tout l'univers mes conquêtes. J'ai été ravi d'apprendre la fortune de M™* de Renel et de M. l'abbé de Fitz-James'; il n'y a plus que vous à placer; c'est, je crois, une chose destinée à M. d'Angervilliers. Je reçus hier une lettre de M. le duc de Liria qui me fait une peinture de la
1 . Severini de Monzambano de statu Imperii Germanici liber, nouvelle édition, 1714-
2. Montesquieu partit pour Gratz le g juillet 1728. Cf. Voyages, I, 1 1.
3. M"' de Renel était devenue dame du Pa'ais de la Reine, et l'abbé de Fitz-James avait obtenu l'abbaye de Saint-Victor.
Moscovie comme des Iles Fortunées, mais moi je ne saurais croire que ce soit sa faute s'il s'y ennuie tant. Il dit que je suis à la porte de Moscou et m'invite à le venir voir. J'ai été bien glorieux quand j'ai vu Laxembourg"; ce qu'il y a de mieux, ce sont les fossés et ils ne sont pas si beaux que ceux de La Brède que vous connaissez.
Il n'y a point de nouvelles dans ce pays-ci, mais que peut-on mander à un homme qui est si près de Soissons% et d'ailleurs l'honneur que l'on fait ordinairement ici aux étrangers d'ouvrir leurs lettres m'empêcherait de vous mander rien de bien intéressant. On s'ennuie si fort à Gratz que la plupart des étrangers vont passer ce temps-là à Venise, et j'irai, quoique je sois déjà trop vieux pour cette ville.
Adieu, mon cher Bulkeley. Vous n'avez personne qui vous soit plus tendrement, plus sincèrement et plus respectueusement attaché que moi.
Quand vous verrez M™'^ d'Harcourt', je vous prie de vouloir bien lui parler de moi.