‹ Correspondance de MontesquieuChapitre 257 sur 433 · MONTESQUIEU AU PRINCE TRIVULCE · texte numérisé non relu

MONTESQUIEU AU PRINCE TRIVULCE

Minute autographe. Arch. de La Brède.

A Turin, ce 27 octobre 1728.

Mon cher prince, Dieu a fait exprès Turin pour faire faire pénitence aux étrangers du plaisir qu'il*

ont eu à Milan". J'ai cependant été bien charmé de voir M"'"' la comtesse de Mazin ' qui m'a fait toutes sortes d'amitiés et de politesses, c'est-à dire qui les a faites à V. E. et au porteur de sa lettre. Vous êtes à présent à votre antique château entouré des gentilshommes voisins, vous êtes avec la plus aimable princesse du monde, vous exécutez de point en point ce qui a été écrit la veille et vous n'êtes jamais un moment en repos ^ Comme un voyage à Parme a fait échouer la vertu de dom Guido, un voyage à Turin lui rendra son innocence.

Au reste, je déclare à M. le prince de Trivulce que, quoique Ton soit mouillé comme un canard, quoique l'on reste deux jours seul, dans une auberge, exposé aux quatre vents, on doit être fort aise de voir les îles Borromées et que tout Allemand qui aura un gouverneur habile ne doit jamais retourner dans son pays sans les avoir vues. En foi de quoi j'ai signé le présent certificat.

Agréez que je présente mes très humbles respects à M"^ la princesse et que je l'assure de mon attachement inviolable. Je la supplie de se préparer à partir.

a) Biffé : J'ai reçu, mon cher prince, à Turin la lettre dont vous m'avez honoré. Je ne sais pas si je serai toujours aussi content de V. E. Je regrette Milan et personne ne contribue plus à me le faire regretter que vous. Turin semble être fait exprès pour faire faire pénitence aux étrangers du plaisir qu'ils ont eu dans votre ville. — b) Biffé: C'est un grand malheur de n'être pas à Codogne.

I. Montesquieu lui avait été recommandé par le prince Trivulce Cf. Voyages, I, 108.

209. - MONTESQUIEU A LA COMTESSE BORROMÉE. Minute autographe. Arch. de La Brède.

Ce 28 octobre 1728, de Turin.

C'est un orrand malheur d'avoir connu Votre Excellence; elle fait des politesses aux gens qui sont auprès d'elle, et elle n'accorde que son oubli à ceux qui n'y sont plus. Si j'étais un Anglais, je serais moins touché de ses rigueurs, mais si j'étais un Anglais, elle n'en aurait point pour moi. Je la supplie de penser qu'elle et moi sommes dans une telle situation que je perds tout en perdant ses complaisances.

De deux livres que j'ai encore à elle, j'en ai remis un au père Roma' pour le faire tenir à V. E., et, si je n'ai pas achevé de lire l'autre lorsque je partirai de Turin, je l'emporterai à Gênes et le lui renverrai de là par un gentilhomme français qui aura l'honneur de lui présenter ses respects et les miens. Elle m'avait promis des lettres pour Turin, Rome et Gênes, je n'en ai pas besoin pour les deux premières, mais je lui en demande une pour Gênes: que V. E. ait la bonté de se promener et de dicter au marquis d'Ara Cœli trois mots pour moi; c'est un grand honneur pour moi d'être avoué d'elle.

Au reste, je la félicite du plaisir qu'elle a de posséder les Iles Borromées. Je les ai vues : c'est une chose dont la beauté est comme les plaisirs du Paradis des poètes, qu'ils ne peuvent exprimer

I. Joseph Roina, minime, professeur de physique à l'Université de Turin depuis 1720. Cf. Voyages, II, 99.

ni faire sentir; il n'y manque que sa présence. Je suis avec un profond respect

Qu'elle agrée que j'assure le marquis d'Ara Cœli de mon souvenir et que je présente mes respects au petit loup et le remercie de ce qu'il ne l'a pas encore mordue.

Madame la Comtesse Borromée, — à Milan.

210. — MONTESQUIEU A LE PELLETIER DES FORTS'. Minute autographe. Arch. de La Brède.

A Gênes ^, ce g novembre 1728.

Je vous prie, Monseigneur, de permettre que je vous félicite du bel arrêt que vous venez de rendre en faveur des rentes sur l'Hôtel de Villes II me semble que c'est la plus belle chose qui ait jamais été faite en fait de finance et je vous assure que les gens de l'Académie française admirent beaucoup ceux de l'Académie des Sciences.

J'étais à Turin et à la Vénerie^ le jour que l'arrêt y parut; le roi me demanda qui est-ce qui avait fait ce projet. Je lui répondis que ce ne pouvait être que vous. Monsieur, qui aviez pris les finances en grand désordre et les aviez rétablies. La plupart des

1 . Contrôleur général de 1 726 à 1 730, membre honoraire de l'Académie des Sciences en 1727. Beau-frère de Lamoignon de Courson.

2. Montesquieu arriva le 9 novembre à Gênes, et en partit le 29. Voyages, I, i32 et suiv.

3. Arrêt du Conseil du 22 octobre, pour un projet de remboursement par loterie des rentes sur l'Hôtel de Ville.

4. Résidence du roi de Sardaigne. Voyez sa description dans les Voyages, I, 110.

2hO CORRESPONDANCE

gens qui étaient là n'entendaient guère cet arrêt, quelque simple qu'il soit.

Je suis persuadé, Monsieur, que, laissant comme vous faites les espèces comme elles sont sans les tourmenter sans cesse, comme faisaient MM. vos prédécesseurs, vous aurez le grand honneur de rendre notre royaume puissant et heureux. Si je puis vous être bon à quelque chose dans ce pays-ci, faites-moi la grâce de m'employer. Je serai à Rome au i5 décembre.

J'ai l'honneur d'être avec un profond respect, Monseigneur...

Monsieur le Contrôleur général Des Forts.

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