‹ Correspondance de MontesquieuChapitre 260 sur 433 · M"* DE LAMBERT A MONTESQUIEU · texte numérisé non relu

M"* DE LAMBERT A MONTESQUIEU

Autographe. Arch. de La Brède.

A Paris, ce lo* décembre 1728.

Je ne sais pas, Monsieur, si ma lettre vous trouvera encore à Gênes, car il me semble que vous allez de pays en pays. Apparemment vous faites une description de votre voyage et des observations fines et approfondies, comme vous savez faire, des mœurs, des caractères et des usages des pays où vous passez; mais dites-moi, je vous prie, si de voyager contribue beaucoup au bonheur et à la perfection? En reviendrez-vous plus sage et plus heureux ? Pour moi, il me paraît que de faire toujours les frais" des connaissances nouvelles et que de les quitter dès qu'on commence à les connaître serait, pour moi, une peine. Pour vous, il me semble que vous n'aimez pas à séjourner même sur ce qui vous plaît; mais ce qui vous plaît ne vous plaît pas longtemps. Votre bonheur n'est donc que dans l'espace, et votre agitation vous tient lieu de félicité et vous êtes brouillé avec le repos.

Mais j'abandonne le raisonnement pour venir à un fait qui m'intéresse. Vous aimez à faire plaisir ; je vais mettre la bonté de votre cœur en usage. Je vous demande le secret sur tout ce que je vais vous dire. Vous connaissez M""^ la duchesse de Nevers-; elle est mon amie, et de plus très aimable. Elle se

a) Ms : traits.

I. Marie-Anne Spinola, mariée en juin 1709 à Ph.-J.-Fr. Mazarini- Mancini, duc de Nevers.

sépare de biens avec M. son mari. Elle en a à Gênes, dont elle a très peu de connaissance. M. de Spinola, son père, en avait beaucoup dans ce pays-là. Ce bien est resté entre les mains de M. Doria, grand seigneur. Je veux croire que ce sont ses gens d'affaires qui administrent mal le bien de M""^ de Nevers; on ne lui en donne des connaissances que par parcelles, comme par exemple un palais vendu; nous ne savons combien ni à qui il est vendu. On devait lui envoyer cent mille livres et ces cent mille livres ne viennent point. Elle a un grand intérêt que ses affaires s'avancent et finissent. Si vous pouvez donc nous instruire en quoi consiste le bien qu'a laissé feu M. de Spinola, en quoi il consiste et comme il est administré, mais surtout sans blesser ni alarmer la délicatesse de M. Doria; elle est entre ses mains, il faut qu'il croie qu'elle a en lui une parfaite connaissance [sic]. Vous êtes plus capable qu'un autre de mettre dans tout cela le ménagement nécessaire, de nous instruire du fait, sans que M. Doria puisse s'en offenser.

Il ne nje reste plus qu'à vous souhaiter un très heureux voyage et de vous prier de nous dire quand vous comptez de revenir dans ce pays; votre retour est ce qui m'intéresse le plus. Vous devez des compliments à M. de Morville sur la mort de M. son père' qui lui a laissé très peu de bien.

Adieu, Monsieur, je suis avec une très sincère amitié votre très humble st très obéissante servante.

La M'^ de Lambert.

I. Fleuriau d'Armenonville, mort au château de Madrid, le 27 novembre 1728.

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