‹ Correspondance de MontesquieuChapitre 296 sur 433 · LE PÈRE CASTEL A MONTESQUIEU · texte numérisé non relu

LE PÈRE CASTEL A MONTESQUIEU

Autographe. Arch. de La BrèJe.

[Avril 1734.]

Monsieur,

Enfin voilà mon extrait', ou plutôt son ébauche: vous en jugerez, vous le jugerez même, s'il vous plaît, avec rigueur. Je n'ai pas tout mis, j'en suis au désespoir. Il est pourtant encore trop long, et dans une refonte il me faudra tout forcer pour le réduire encore aux deux tiers de son étendue présente; car je compte qu'il ferait soixante pages du journal, et il faut le mettre à quarante. Encore par privilège spécial m'a-t-on permis d'aller jusque-là en votre considération, ou plutôt en considération de la bonté du livre. J'attends une critique exacte de cet extrait de votre part. Il n'y a qu'un mot qui sent l'éloge, mais je ne Tai pas mis comme éloge, et je l'ôterai si je puis conserver sans lui le caractère que je crois distinctif entre votre livre et les pensées de M. de Saint-Évremond. J'ai tout ramené à l'idée du centre, que j'ai bien senti qui vous avait dirigé

I. L'extrait parut dans \& Journal de Tréi'oux, juin 17^4, p. io3i-

DE MONTESQUIEU 3ll

partout: je pourrai adoucir Tair trop philosophique, trop systématique qu'elle peut avoir, quoique, après tout, votre livre soit philosophique et tout systématique, et que, dans un extrait où je veux tout mettre sans pouvoir tout dire, j'ai besoin de suppléer à l'extension par l'intention, c'est-à-dire par quelque idée forte, énergique, qui se fasse remarquer, et qui rende tous les autres traits bien sensibles dans le resserrement où ils sont.

Permettez-moi de revenir sur une chose qui me paraît de conséquence. Je me suis coiffé de cette idée que vous devriez pourtant parler ou faire parler à M. le garde des sceaux :

1° Je crains que ces gens-là, c'est-à-dire bien des gens en place, livrés à leur propre manière de penser, et sur des bruits populaires, et sur des préjugés extrinsèques à ce livre-ci, ne prennent de certaines idées que vous seul pouvez leur ôter, leur adoucir, leur remanier, leur ramener au vrai ; et ces idées-là une fois prises, une fois non contredites, une fois établies, roidissent les esprits pour toute la suite et pour mille autres choses qui n'y ont pas même de rapport.

2° Vous serez peut-être curieux d'imprimer ici désormais: voilà où vous pourrez trouver alors leur esprit roidi; au lieu que les voyant aujourd'hui, vous les disposez à tout ce qui pourra vous plaire dans la suite.

3° Je crains même, je vous l'avoue, pour mon extrait, et qu'on ne fasse une défense d'autoriser par là un livre qu'ils voudront supprimer tout à fait. Je sais bien que si le reviseur de notre journal, homme théologien, prêtre, chanoine dénomination

3l2 CORRESPONDANCE

royale, méticuleux, difficultueux à l'excès, allait soupçonner seulement que le livre souffrît la moindre difficulté aux sceaux, qu'il est même fait par l'auteur des L. P., il n'en laisserait pas passer l'extrait sans consulter ses maîtres. C'est pourquoi même je vous prie que ce que j'ai l'honneur de vous dire ne soit dit qu'entre vous et moi, sans aucun ami confident : nous réveillerions le chat qui dort. Je ne le dirais pas ici à l'ombre d'un seul jésuite ! Encore ne croirai-je cet extrait imprimé que lorsqu'il sera lâché au public. Chut !

4° Encore entre nous, je me suis très fort mis dans l'esprit que vous êtes un homme nécessaire à l'État et au gouvernement. Je ne vous en donnerais pas le tracas de la pratique, de l'allure; mais un penseur^ un approfojidisseîir, un voyant clair, un conibinateur politique d'histoire de mœurs, de lois — entre nous, vous dis-je et sans compliment — est un titre de ministre que je fonderais en votre faveur. S'ils ont de l'esprit, ils ont besoin de vous, et je crois qu'il y a beaucoup à gagner — je ne dis pas pour vous, mais pour eux — que vous les voyiez.

5*^ Enfin, quand ce ne serait que pour empêcher qu'on ne dise que le livre est supprimé, qu'il y a donc du ceci et du cela, et pour pouvoir dire hautement qu'il dépend de vous de l'imprimer ici; outre le service que vous rendriez par là à votre libraire, vous en seriez plus tranquille. Il y a tel auteur à qui je conseillerais de laisser suprimer son livre par l'autorité publique. Mais, i° votre livre n'en a nul besoin, 2° vous-même personnellement, je crois, vous aimeriez mieux que cela ne fût pas. — Je vous demande pardon de ma liberté ou de ma folie.

DE MONTESQUIEU 3l3

Au reste si vous voulez que cet extrait paraisse vite et qu'on n'ait pas le temps de le traverser, vous aurez la bonté de me le renvoyer au plus tôt. Il faut que je le recopie peut-être deux fois avant de le livrer. Je suis avec autant de respect que de dévouement, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

Gastel.

Ne montrez, je vous prie, ma lettre à qui que ce soit, ami ni amie commun ni particulier : vous êtes assez. Tout cela, pour répondre à toutes mes raisons : néant.

Page 1